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Marianne face aux Balkans en feu

Marianne face aux Balkans en feu
L’Harmattan 468 pages
1 critique de lecteur

Avis de Ernest : "Y’a du monde aux Balkans !"

Y’a du monde aux Balkans ! est le nom de l’aventure des Pieds Nickelés qui, paraît en 1913 du 15 mai au 21 août dans l'hebdomadaire L’Épatant qui est un journal avec alors essentiellement un lectorat d’appelés au service militaire. Ce n’est qu’à sa reparution début 1915 qu’il bascule vers un public de jeunes lecteurs. Jusqu’à la fin de l’été 1912 la Turquie d’Europe a une surface que j’évalue personnellement à environ 120 000 km2.

Les deux guerres balkaniques ont duré respectivement d’octobre 1912 à avril 1913 et de juin à juillet 1913. Pour faire simple, pour la première Monténégro, Serbie, Grèce et Bulgarie sont contre la Turquie et pour la seconde Turquie,  Serbie, Grèce et Roumanie sont contre la Bulgarie. Le  roi d’Italie a épousé une princesse monténégrienne et certains voient dans l’ouverture des hostilités par le Monténégro un service commandé par l’Italie pour lui faciliter la conquête difficile qu’elle est en train de faire de la Lybie.

Ce sont les positions de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie, qui en soutenant la création d’un état albanais, bouleversent les accords entre Bulgarie et Serbie. L'Italie n'est pas seulement en conflit avec Vienne pour des terres avec une population de langue italienne mais aussi dans les Balkans; Rome a des visées d'appropriation de l'Albanie et  dans les Balkans, l’Autriche-Hongrie entend faire de ce pays un allié qui freine l'expansionisme serbe. L’Albanie, dans les limites qui lui sont accordées, est sur le moment largement occupée par des armées de la Grèce, du Monténégro et de la Serbie. Autour de l'existence ou la disparition et les frontières de l'Albanie après la Première Guerre mondiale, se reporter au contenu de la critique de l'ouvrage Un géographe français et la Roumanie: Emmanuel de Martonne.

Cette dernière lors de l’armistice de 1913 s’est emparée de la partie occidentale de la Macédoine alors qu’elle aurait dû revenir pour l’essentiel à la Bulgarie. Privée d’un accès à la mer par la création de l’Albanie, la Serbie refuse d’évacuer la région qu’elle occupe alors qu’elle devait revenir à la Bulgarie (en gros ce qui correspond aux deux tiers de la république actuelle de Macédoine), d’après ce qui avait été conclu entre Belgrade et  Sofia.

Carte, absente de l'ouvrage, qui permet de voir en noir la frontière prévue entre la Bulgarie et la Serbie avant le déclenchement de la guerre et que l'Albanie créée en 1913 doit obtenir l'évacuation de presque tout son territoire (ce qu'elle obtient assez vite par pression des puissances sur la Serbie et le Monténégro). Il reste un flou pour cette carte sur la question de la frontière entre l'Albanie et la Grèce.

La Bulgarie, en tentant de prendre tout ce qui devait lui revenir, voit les autres pays balkaniques se coaliser contre elle en espérant s’agrandir au-delà des limites d’ailleurs approximatives qui avaient été défini par le traité qui mettait fin à la Première Guerre balkanique. Vaincue la Bulgarie doit céder des territoires tant à Turquie,  Serbie, Grèce et Roumanie, en gros un tiers de l’espace qui lui était promis  fin mai 1913 au Traité de Londres. En tombant en octobre 1915 du côté des empires centraux, quatre ans plus tard, la Bulgarie perd encore des territoires essentiellement au profit de la Grèce (elle n’a plus de fenêtre sur la Mer Égée) et marginalement au bénéfice de la Serbie (qui fera partie de l’ensemble yougoslave).  

Dans cet ouvrage il s’agit de voir les informations qui sont distillées à l’opinion française par les médias de l’époque qui sont essentiellement la presse mais aussi des essais et les actualités du cinéma. L’auteur a consulté également les archives diplomatiques françaises mais aussi des archives politiques diverses (en particulier par rapport à l’antimilitarisme et les interventions de parlementaires).

Une des plus savoureuses trouvées est sûrement celle côtée aux Archives nationales F/7/13194  et qui a pour intitulé Dossier du duc de Montpensier, frère du duc d’Orléans prétendant au trône d’Albanie.  Malheureusement on ne retrouve pas trace dans le corps de l’ouvrage de tout ce qui suit et ne manque pas d’intérêt. Ferdinand d’Orléans  (comprendre le duc de Montpensier) refuse la proposition des puissances car il se voit prétendant, à la mort de son frère aîné (sans enfant), au trône de France ; en fait il meurt deux ans plutôt que le duc d’Orléans.

C’est Guillaume de Wied, également non cité, fils d’un prince allemand et neveu d’une reine roumaine morte en 1916, qui devient roi d’Albanie sous le nom de Vidi. Guillaume de Wied sera une des victimes collatérales de la Première Guerre mondiale puisqu’il ne règne que du 21 février 1914 au 3 septembre 1914 ; refusant de prendre parti du côté de l’Autriche-Hongrie au déclenchement du conflit (en respectant le traité qui mentionne que l’Albanie doit rester neutre en cas de conflit dans les Balkans), il se voit couper les vivres par son quasi unique soutien financier à savoir Vienne.

La presse française l'a appelée méchamment "Le Prince du vide" car l’Albanie est considérée comme un pays archaïque sans intérêt économique ; de plus, à large majorité musulmane, elle est qualifiée de nid de massacreurs de chrétiens, ceci non seulement par des raids en Serbie et Macédoine, mais aussi pour la répression dans tout l'Empire ottoman qui est confiée à certains de ses fils (voir à ce propos le Petit Journal illustré du 8 décembre 1912 à la page 2). Pourtant dans le Report of the International Commission on the Balkan Wars, dont le sénateur français Estournelles de Constant  assure la direction, on peut lire :  

« incendies de maisons et de villages, meurtres de personnes innocentes désarmées, violence inconnue, pillage et brutalité de toutes sortes. Ce sont les moyens employés par les troupes serbo-monténégrines afin de changer complètement le caractère ethnique de toutes les régions habitées par des Albanais ».

Carte, absente de l'ouvrage, qui permet de voir les difficultés à fixer les frontières de l'Albanie. En 1912 France et Russie n'acceptent au départ qu'une Albanie très réduite et face aux revendications maximales de représentants albanais et la volonté de l'Autriche, on débouche sur une situation médiane.

Une certaine islamophobie transpire dans la presse (on parle même de "croisade") et la première guerre balkanique est racontée comme un choc entre un Occident civilisé et un Orient barbare, ceci d’autant que la Grèce est parti prenante au conflit. Lors de la seconde guerre balkanique, on est souvent resté du côté des Grecs et on est passé à un type de discours rapporté par Hubert Lagardelle dans L’Humanité : « (les Grecs) dédaignent la barbarie bulgare et prétendent représenter contre elle la civilisation » (page 109). Il poursuit toujours dans le même journal (et certains diront dans la voie du fascisme qu’il empruntera ultérieurement) en écrivant : « Les Serbes sont de vrais slaves, les Bulgares des Finno-Mongols slavisés. (…) Les tempéraments sont divers comme les origines. Les Serbes vifs, enthousiastes, artistes, volontiers rêveurs ; les Bulgares rudes, tenaces, disciplinés ». (page 123)

On verse là dans le néo-hippocratisme qui développe l’idée que le caractère d’une population dépend de son milieu environnant (voir à ce propos la présentation du titre La visite d’un Parisien à Limoges) avec une dose de l’Essai sur l'inégalité des races humaines d’Arthur de Gobineau mâtinée de la typologie raciale de Lapouge (qui d’ailleurs fut un temps socialiste guesdiste comme Hubert Lagardelle).  

Par ailleurs une sœur latine, la Roumanie, entre dans le jeu (renforçant la dimension civilisationnelle du camp auquel elle appartient) et combat les Bulgares. Les journaux catholiques relèvent la foi orthodoxe qui anime les soldats pour qui patrie et religion sont unis ; ceci donne des articles dans La Croix ou, durant la Seconde guerre balkanique, on montre la piété tant dans le camp bulgare que dans celui des coalisés.

Gustave Hubbard , donné comme secrétaire général de l’Union nationale des libres-penseurs de France et Paul Richard, journaliste à L’Aurore (qui est encore pour quelques temps le journal où s’exprime Clemenceau qui sous peu passera à L’Homme libre) trouvent, à leurs yeux, que la religion est un facteur de guerre puisque les rois de trois pays ont déclaré la guerre au nom de leur orthodoxie. « Nous ne serons plus démentis quand nous affirmerons que le christianisme est l’inspirateur responsable des barbaries dont rougit l’histoire » (page 85).

L’auteur livre le nom des journaux, au nombre de vingt, qui constituent son corpus de base, en précisant leur orientation politique et leur tirage mais ne précise par leur périodicité. Toutefois seuls  Le Libertaire et L’Autorité (de tendance bonapartiste avec Granier de Cassagnac comme directeur de publication) et La Guerre sociale (dirigé par Gustave Hervé) semblent hebdomadaires, même La Bataille syndicaliste (organe officieux de la CGT alors de sensibilité anarcho-syndicaliste) est un quotidien à l’époque. Toutefois l’auteur n’a pas seulement étudié systématiquement ces vingt titres et il s’est intéressé aux grands journaux illustrés, à des quotidiens de province de divers nuances (mais dans l’univers politique restreint allant du radicalisme au catholicisme rallié), à la presses satirique (dont L’Épatant) et à quelques revues de sensibilités variées (en particulier La Revue socialiste fondée par Benoît Malon et où s’exprime Albert Thomas et Léon Blum ainsi que La Vie nouvelle organe du calvinisme français).   

La presse est majoritairement favorable aux Slaves et Grecs, seuls Pierre Loti dans Le Matin du 13 octobre 1912, le journal de la Ligue des droits de l’homme et la presse socialiste dénoncent l’agression dont est victime la Turquie, alors qu’elle faisait déjà face à une guerre avec l’Italie. Le panslavisme de la Russie, qui attise les ambitions des Serbes, Monténégriens et Bulgares est largement dénoncé par L’Humanité de Jaurès.      

Parfois un article fait scandale, ainsi Maurice de Waleffe (par ailleurs fondateur du concours Miss France en 1920) écrit en janvier 1913 dans Paris-Midi (au contenu très nationaliste) un article où il invite un anarchiste à tuer l’archiduc-héritier d’Autriche-Hongrie François-Ferdinand afin d’épargner des fleuves de sang et de larmes. Ce qui  surprend, à mon avis, car les journaux de droite sont en général complaisant avec Vienne du fait que cette capitale est dans un pays qui reste une des places fortes du catholicisme alors qu'ils sont plus critiques envers l'Italie, autre membre de la Triplice,  du fait du triste sort fait à notre pape (selon eux) et de rivalités coloniales entre Rome et Paris. Mais peut-être que Paris-Midi est un ces nombreux journaux parisiens que la Russie subventionne.  

Maurice de Waleffe propose justement la solution inappropriée (qui se réalisera en gros un an et demie pus tard) à un problème qu’il a bien analysé à savoir que l’Autriche-Hongrie entend bien empêcher par tous les moyens l’accès par la Serbie à la Mer adriatique, ce qui va déboucher sur la seconde guerre des Balkans, comme on l’a vu. Notons, que sûrement très fier de lui, après l’assassinat de l’héritier de la double-monarchie,  Maurice de Waleffe en appelant à tuer Jaurès le 17 juillet dot être doublement satisfait en l’espace d’un mois.

On dénonce des intrigues financières chez les anarchistes et les socialistes mais aussi à l’extrême-droite pour laquelle la finance internationale est tenue par les juifs. Des journaux proches des milieux d’affaires comme Le Temps répondent aux journaux socialistes sur un autre point, à savoir que les souverains ne veulent pas la guerre mais au contraire que ce sont les peuples qui la désirent et y contraignent leur gouvernement. Il est notable que Gustave Hervé, encore antimilitariste virulent il y a peu, les rejoint sur ce point ; c’est l’amorce du tournant qu’il prend, en août 1914, vers le bellicisme chauvin le plus ardent.   

On souligne que les Serbes mènent une guerre de revanche, politique qu’on aimerait voir se dessiner en France. On peut lire dans Le Petit journal ceci, prétendument de la bouche d’un historien serbe, s’adressant à son fils tombé au combat : « (…) va sans crainte mon fils devant le trône de l’Éternel. Dis à Douchan, à Lazare, à tous les martyrs de Kosovo que le désastre est vengé » (page 139). Lazare est ici le tsar serbe qui mourut en 1399 en essayant de contenir les Ottomans qui avaient pris pied en Europe depuis 1346. Dans le journal La Croix, on présente le fait que la Turquie ait une artillerie allemande et ses adversaires une artillerie française (on l’affirme pour les Bulgares, mais j’ai des doutes) et on trouve ceci écrit le 26 octobre : Kiamil Pacha s’est trompé : ce n’est pas une guerre austro-russe qui se déroule, c’est presque une guerre franco-allemande, Schneider contre Krupp et dont l’enjeu est la prédominance germanique en Orient » (page 140).

De l’introduction, on retiendra ceci : « Au fur et à mesure de l’énoncé et de la manifestation des différents mouvements séparatistes au sein de l’Empire ottoman, les instigateurs et initiateurs de chaque mouvement essaient de construire une identité nationale en mettant en place la check-list identitaire dont parle Anne-Marie Thiessse ; une lecture rétrospective du passé de l’espace occupé par l’État-nation et illustrant sa continuité historique – des ancêtres fondateurs – , des héros incarnant les valeurs nationales, une langue, des monuments culturels et historiques, des lieux de mémoire, un paysage typique, un folklore vestimentaire, gastronomique, un animal emblématique, constituent la matrice des représentations d’une nation ». (page 48)

Nous avons donné une idée sur là le contenu de l’introduction et des deux premiers chapitres. Les autres ne manquent pas d’intérêt non plus et on y voit d’abord que certains journaux français essaient de dégager des allusions culturelles qui parlent au lecteur français autour des lieux de combat puis on raconte les missions humanitaires à l’initiative de Français ainsi que les opérations militaires en levant des manipulations. Ainsi, aux pages 202-203, on montre comment on détruit complètement dans Le Journal des débats le mythe d’une bataille sanglante à Scutari (auquel croit toujours les Monténégriens) ; une légende entretenue avec la complicité du gouverneur albanais de la ville Essad Pacha qui espérait bien devenir roi d’Albanie. Essad Pacha, ancien ministre du roi Vidi, revient après la fuite de ce dernier (déjà évoquée) et avec l’appui des Serbes gouverne une partie de l'Albanie jusqu'en janvier 1916 où l'Autriche-Hongrie occupe une bonne part du pays (Italie et France se partageant le reste). 

On termine avec le type de présentation fait de personnes qui ne se battent pas ou plus (réfugiés, civils dans leur village, blessés, prisonniers), de femmes combattantes turques (avec en particulier dans le Petit Journal illustré du 8 décembre 1912, une évocation d'une Kurde chef d'une troupe de bachi-bouzouks) , monténégriennes et serbes (on verra d’ailleurs que durant la Première Guerre mondiale, seuls les pays orthodoxes ne refusent pas aux femmes de prendre les armes), l’analyse faite des raisons des victoires et défaites, le rapport d’exactions (pour les évoquer les nationalistes renvoyant aux Guerres de Vendée et les socialistes aux entreprises coloniales), le jugement qui est fait sur le côté positif ou au contraire négatif de la guerre, sur la façon dont est négociée la paix et le contenu de celle-ci, l’avenir des juifs de Salonique, les questions en suspens comme la place des Arméniens, des Syriens, des sionistes et des Kurdes dans ou en dehors de l’Empire ottoman.

La question des tentatives, faites par certains belligérants, d’influencer à la fois le correspondant de presse sur place ou les journalistes parisiens est évoquée dans la conclusion. On y rappelle, ce que l’on a bien compris tout au long de l’ouvrage, que les évènements autour de ces deux guerres sont prétexte pour défendre l’opinion politique dominante dans le journal où travaille le journaliste qui fait des papiers sur le sujet. Deux cartes, aujourd’hui de géographie historique mais tirées de la presse de l’époque, permettent d’avoir une idée approximative des enjeux de ces deux guerres. Celle que nous proposons plus haut étant beaucoup plus parlante que celle parue dans Le Figaro du 4 février 1913.

On apprécie grandement l’index des noms de personnes citées et la présentation concise (mais très pertinente) de près de deux cent personnages (hommes d'état étrangers ou français plus journalistes et de la grande majorité des écrivains ou journalistes français donnant un avis sur les guerres balkaniques). 

Pour connaisseurs Peu d'illustrations

Ernest

Note globale :

Par - 124 avis déposés -

438 critiques
13/09/17
Présentation d'une biographie sur l'Albanais Essad Pacha
http://www.tiranatimes.com/?p=129840
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