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L’Albanie: le vestibule de l’Europe

L’Albanie: le vestibule de l’Europe
L’Harmattan543 pages
1 critique de lecteur

Avis de Ernest : "L’Albanie eut brièvement un roi capétien Charles d’Anjou roi de Naples et de Sicile, frère de Saint-Louis et aurait pu même en avoir un second"

C’est d’ailleurs Charles d’Anjou qui inventa le mot d’"Albanie", car pour les Albanais leur pays est celui de l’aigle, ce qui donne "Skipéria". C’est l’espace de l’Épire antique qu’elle occupe et le souverain de sa partie méridionale Pyrrhus, neveu d’Alexandre et hégémon d’Épire, nous laisse une expression "victoire à la Pyrrhus" pour désigner une bataille gagnée au prix de lourdes pertes. D’autre part Ferdinand d’Orléans  (comprendre le duc de Montpensier) refuse en 1912 la proposition des puissances de devenir souverain d’Albanie, car il se voit prétendant, à la mort de son frère aîné (sans enfant), au trône de France ; en fait il meurt deux ans plutôt que le duc d’Orléans.

Précisons que le livre est sous-titré Au cœur des relations internationales et stratégiques balkaniques, du 14e au 20e siècle. Le début de l’ouvrage nous évoque la géographie d’un pays où plus de la moitié des terres sont au-delà de 1 000 m, avec comme point culminant une partie du mont Korab II à 2 753 m, l’autre partie de ce massif étant macédonien et culminant à  2 764 m. Le pays compte plus de 400 km de côte et pas mal de lacs de montagne. La largeur du pays est généralement de trente à quarante km et sa superficie de 28 148 km2. Signalons, qu’une fois de plus malheureusement, on ne trouvera nulle carte alors qu’évidemment s’en imposaient plusieurs et à commencer par une de géographie physique.  

Le second chapitre traite des données humaines ; on est là face à un groupe humain qui trouve ses racines dans  le peuple illyrien  et l’albanais d’aujourd’hui est une langue unique d’origine antique ayant subi des influences du grec, du latin, du serbe ou du croate. Notons qu’une partie des Slaves et des Aroumains (des Thraces latinisés) qui occupaient certains espaces du pays ont été islamisés et albanisés en particulier au début du XVIIIe siècle. Le dictateur communiste de l’Albanie choisit le dialecte tosque comme base de l’albanais afin de contrer l’influence catholique qui utilisait le guègue. Si bien que la langue parlée au Kosov (à savoir le guègue) est aujourd’hui relativement éloigné de l’albanais oral.

Si les Albanais sont majoritairement de tradition musulmane, les Tosques chrétiens du sud sont orthodoxes (influence de la Grèce) et ceux du nord les Guègues sont catholiques (incidence de l‘attraction vénitienne puis autrichienne). On peut ajouter que le pape Clément XI, au pontificat se déroulant de 1700 à 1721, était le petit-fils d’un natif d’Albanie. Mère Teresa, souvent présentée comme albanaise, est en fait née dans l'actuelle capitale de la Macédoine d'un père et d'une mère kosovars.

Toutefois après quarante ans de communisme, dont la moitié où toute religion était interdite, on se demande quelle est le nombre réel de croyants et à côté des religions traditionnelles apparaissent des conversions au mormonisme, évangélisme, jéhovahisme dans un cas et chiisme, salafisme ou soufisme dans l’autre.  Le Kanun, droit coutumier, est évoqué avec en particulier l’idée de vendetta et l’union d’un célibataire ou homme marié avec la veuve de son frère n’ayant pas eu d’enfants (au début du XXe siècle, la polygamie est encore assez courante, y compris chez les chrétiens d’après le contenu de la page 386).  La question du rapport aux armes et mercenariat a forcément une large place, d’ailleurs déjà sous l’Empire romain, l’Illyrie fournissait de très nombreux légionnaires.  

Cette première partie intitulée "L’environnement et les hommes" comptent trois chapitres, le dernier est chargé de références historiques variées et n’est pas facile à lire car pour en saisir la substantifique moelle, il vaut mieux connaître les grandes lignes de l’histoire du pays. Peut-être aurait-il mieux valu placer cette partie vers la conclusion. De plus les citations sont bien longues et on aurait pu les faire plus courtes. Non seulement parce qu’on serait allé à l’essentiel mais aussi parce  que cela aurait évité de mal les recopier. Car si le journaliste s’exprime convenablement à l’époque dans le périodique Le Tour du monde paru en 1911 (donnée page 156, mais en fait relevant des pages 154-155, pour ceux qui voudront trouver cela sur Gallica), on entraîne ici la confusion dans l’esprit du lecteur par cette reprise fautive qui consiste à écrire : « On sait que l’Épire du Nord est une région réclamée par la Grèce. Placée en 1815 sous le protectorat de l’Angleterre ainsi que les autres îles ioniennes, l’Épire fut donnée spontanément à la Grèce lors de l’avènement de la dynastie danoise avec le roi Georges Ier. » (page 154)

Pour la seconde partie, je ne suis pas sûr que cette désormais habitude de sauter d’une période à l’autre ne constitue un handicap à la compréhension et si ce n’est le cas n’entraîne une fatigue qui aurait pu être évitée et aurait permis à un plus grand nombre de lecteurs d’aller au bout de l’ouvrage. Prenons l’exemple du thème "Le recours à la violence systématique" qui court de la page 176 à 196 et limitons-nous à quelques pages vraiment prises au hasard. Pour la page 187 je suis de 1601 à 1620, à la page 188 sans me le dire explicitement mais en connaissant l’histoire de la Turquie je comprends me retrouver d’abord avec le Comité union et progrès juste avant le début de la Première Guerre mondiale puis entre 1443 et 1467, page 189 je suis en 1739 puis en 1910.  

Le drapeau albanais reprend le blason de  Skanderbeg ici représenté. Il réussit ensuite à unir les princes albanais contre les Ottomans au milieu du XVe siècle.

Pour faire court, cette seconde partie démarre en gros comme cela. En 1453 c’est la chute de Constantinople mais toutefois depuis plusieurs décennies l’Empire ottoman a déjà atteint le Danube et c’est même ce dernier qui lui sert de frontière de l’embouchure jusqu’à près de 1 100 km en aval (soit sur un peu plus du tiers de ce fleuve). À l’est des Balkans, les Albanais ont déjà fait face aux Ottomans  en 1389 à la bataille de Kosovo Polje.

Le passage que j’ai le plus apprécié dans ce livre est celui page 385 (dans la troisième partie) où l’auteur rappelle que ce sont les Guègues et les Tchamides qui ont réprimé l’insurrection tosque en 1847 ; alors les Tosques, à cette date, sont prêts à rejoindre le royaume de Grèce, comme les Tchamides lors de la Guerre d’indépendance de la Grèce une quinzaine d’années auparavant. Et l’auteur de conclure « l’indépendance nationale n’était pas plus en cause à ce moment qu’à toutes les autres époques de l’histoire albanaise ». On voit que la Turquie défendre l’intégrité des territoires albanais pour céder le moins possible de région à une Grèce qui entend régulièrement s’agrandir depuis son indépendance retrouvée. Cette troisième partie se nomme "La question balkano-albanaise au cœur des relations internationales, 1877-1985" et la quatrième "L’Albanie libre et indépendante, enjeux et défis contemporains, 1912-1985". En 1912 ce sont l'Italie et l'Autriche qui portent sur les fonds baptismaux l'Albanie pour éviter que la Serbie n'ait un accès à la mer, ce que cette dernière obtiendra en 1919.

Carte postale envoyée par un poilu du Front d'Orient en juin 1918 alors qu'il combat en Albanie

À peu près tout ce qui a paru dans les revues d’histoire grand public sur l’Albanie a trait à l’imposture d’Otto Witte qui prétendait s’être fait passer, pendant une petite semaine, pour le roi d’Albanie, alors que l’on attendait dans le pays le prince Guillaume de Wied. Dans ces revues, ce récit, rédigé par des journalistes,  passe pour authentique dans la grande majorité des cas, surtout celles parues durant la période des Trente glorieuses. En dépit de tentatives occasionnelles d’Otto Witte pour modifier les détails de son histoire, par exemple pour la réintroduire en août 1913, elle ne résiste à aucun examen historique. Toutefois, outre son propre livre, ce sujet a fait l’objet de romans et d’une pièce de théâtre en Allemagne. Réfuter cela n’aurait pas été un luxe et pointer que des journalistes aient pu croire en ce récit est déjà un indice sur le regard porté a priori en Europe occidentale sur ce pays.  Des historiens allemands, fort respectables souvent spécialistes de l'histoire de l'Albanie, n'ont pas manqué d'écrire à ce sujet  pour analyser cette affabulation et le sens de celle-ci. 

Certes l’histoire de l’Albanie est liée à celle de l’Empire ottoman, mais peut-on exiger de son lecteur qu’il connaisse la seconde pour pouvoir naviguer sans trop de difficultés dans l’histoire de la première racontée ici. Braudel traitait l’Albanie de faible chaînon entre le monde grec, latin et slave. Si nous sommes d’accord avec le préfacier pour accorder à cet ouvrage une dynamique braudelienne, il reste qu’un ouvrage comme La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II  en ne traitant  que d’une période précise est abordable par un grand nombre et que Grammaire des civilisations paraît d’abord pour des élèves du secondaire. Il y a un souffle et une lisibilité chez Braudel là où on trouve, avec cette histoire de l’Albanie de Daha Chérif Ba, un travail au rendu quelque peu de tâcheron. L’auteur est un érudit sur la question et c’est parce qu’il reste ici un érudit et ne devient pas un historien qu’il rend difficile à lire un sujet qu’on ressent passionnant d’où la déception.  

Sans vouloir chercher noise, l’index limité à environ 100 entrées dont un nombre important de noms de lieux n’a pas un grand intérêt. De plus le très petit nombre de personnes présentes résultent d’un choix qui laisse dubitatif, on y trouve par exemple Mao Zedong et pas Nazif-Pacha fondateur de Ligue albanaise et vali de Pristina. De plus par exemple le nom d’A. Frashëri de la Ligue albanaise n’est pas cité pour les pages 295 et 293 alors que cela renvoie à 1878 où se joue déjà la question d’un éventuel partage des terres albanaises.   

En fait, on serait en Roumanie ici, et cela prouve le flou entretenu en matière géographique

(aucune des illustrations proposées n'est dans le livre)

Réservé aux spécialistes Aucune illustration

Ernest

Note globale :

Par - 145 avis déposés -

473 critiques
13/09/17
"Le courage qu'il faut aux rivières" (chez Albin Michel), un premier roman qui raconte l'histoire d'une "vierge jurée", ces femmes albanaises qui pour diverses raisons décident un jour d'abandonner définitivement leur féminité pour vivre comme des hommes.
http://culturebox.francetvinfo.fr/livres/romans/le-courage-qu-il-faut-aux-rivieres-5-questions-a-emmanuelle-favier-259491
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