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L’Algérie islamique: Le déni français

L’Algérie islamique: Le déni français
Cerf204 pages
1 critique de lecteur

Avis de Benjamin : "L’islam authentique appartient à Dieu, l’islam algérien à César"

Un ouvrage qui commence par relever une ineptie historique d’Emmanuel Macron sur l’Algérie ne peut être foncièrement mauvais (d’après une expression bien connue). Cette absurdité revenait à assimiler la domination politique ottomane sur l’Algérie à une colonisation. Par contre quand notre auteure écrit que la France a fait de l’islam son ennemi en Algérie durant toute la colonisation en donnant un caractère religieux à la conquête de ce pays, cela manque de nuance selon nous.  Cela n’est d’ailleurs pas pour autant qu’Éliane Bedu a tort d’écrire que « l’islam a été l’une des rares constante qui a soutenu, mobilisé et représenté le peuple algérien » (page 9). Elle écrit aussi fort à propos: « Peut-être n’y avait-il pas une nation au sens politique, mais les populations partageaient indéniablement un attachement à la même terre et étaient unies, malgré leur diversité, par les liens de l’Oumma ».

Quelques pages plus loin, on est satisfait de voir notre auteure bien préciser que les gouvernements français ont interdit à l’Église catholique toute mission d’évangélisation en Algérie auprès des indigènes. Certes l’islam est discrédité par divers écrivains ou journalistes de l’hexagone mais cette attitude n’est reçue que par les populations européennes. Pour ne plus être un protégé français mais avoir la pleine  nationalité française, jusqu’en 1944 un indigène doit perdre son qualificatif de musulman. La loi de 1905 s’applique-telle en Algérie qui n’est pas une colonie au sens juridique ?  Pas vraiment contrairement à ce qui peut être compris à travers ce qu’écrit notre auteure dans les pages cinquante. « La gestion du culte est confiée à la communauté musulmane et notamment prise en charge par les oulémas favorables à l’application de la loi de 1905 en Algérie ». Propos qu’elle nuance plus loin en ajoutant que les associations cultuelles musulmanes transmettent à l’administration coloniale des informations.

Pour bien comprendre la situation, il est bon de se rapporter à ce qui est écrit page 28  dans l’ouvrage Le choc colonial et l’islam dirigé par Pierre-Jean Luizard. « La revendication de l’Association des ulémas en faveur de l’application de la loi de 1905 aux musulmans ne peut être confondue avec un appel à la laïcité. Si les musulmans réformistes voulaient l’application aux musulmans d’Algérie de la loi de 1905, c’est parce que cela leur aurait permis d’échapper au contrôle de l’État colonial et de pouvoir retrouver, entre autres, un libre accès aux mosquées. L’assimilation revendiquée par Ben Badis était dans le cadre du maintien du statut personnel de droit musulman et non pas une assimilation à des valeurs républicaines au nom desquelles, même si ce fut implicite et jamais assumé, on avait refusé l’application aux musulmans de la loi de 1905. Paradoxalement, la loi de séparation et l’assimilation étaient devenues des ressources de contestation de la domination coloniale et leur revendication ne doit pas être interprétée comme une adhésion automatique aux valeurs républicaines ».

Pour compléter cette originalité, on se référera au passage suivant d’un article, sous la plume de Raber Achi, paru pages 49 à 69 dans la revue Genèses n°69 de 2007 : « Mais le gouverneur général, le plus haut personnage de l’administration algérienne, invoqua la spécificité de l’islam afin de conserver un levier d’action pour le contrôle des mosquées et des imams. Le décret lui reconnaissait effectivement le pouvoir d’octroyer exceptionnellement des indemnités temporaires de fonction aux ministres des cultes soumis à son agrément. De plus, si la jouissance des principales mosquées fut bien reconnue aux rares associations cultuelles musulmanes créées en vertu du décret, la composition de leurs bureaux était rigoureusement contrôlée ». Les compléments financiers étaient évidemment versés selon notamment le degré de loyalisme politique des intéressés.

On apprend qu’au début de la colonisation certaines mosquées et biens habous (des propriétés dont la jouissance se faisait au profit d'une œuvre pieuse) sont confisqués par l’administration coloniale. La mosquée de Ketchaoua à Alger est transformée en cathédrale Saint-Philippe et celle de la ville de Mila, bâtie en 675, sert d’écurie pour les chasseurs d’Afrique. En faisant une différence entre Algérois et Algérie, on se reportera à  cette affirmation précise  contenue dans le livre Les sociétés coloniales à l'âge des Empires (1850-1960), sous la direction d’Isabelle Surun : « entre 1830 et 1862, les trois quarts des lieux de culte (mosquées, tombeaux de saints musulmans, cimetières) de l'Algérois disparurent, faute de fonds pour les entretenir ».

Dans une deuxième partie, l’auteure revient sur les origines diverses des juifs algériens et leur naturalisation comme Français en 1870 par le décret Crémieux mais aussi l’importance numérique des Algériens mobilisés durant les deux guerres mondiales. Si les idées socialistes et communistes  influencent le nationalisme algérien dans l’Entre-deux-guerres, certaines conséquences de la Seconde Guerre amènent le nationalisme algérien à tomber plus radicalement sous l’aile identitaire de l’islam. Rappelons ce qu'écrivait Dominique Cassajus dans son compte-rendu de l'ouvrage Pieds-noirs : mémoires d'exils de Michèle Baussant: « Ce qu'on appelait l'Algérie française, avec ses rues de style haussmannien, ses monuments aux morts de nos deux guerres, ses petiteséglises aux clochers si semblables à ceux des villages de la métropole, tout cela n'a jamaisété qu'un décor. L'Algérie réelle était derrière le décor, elle était restée arabe, musulmane, irrédentiste et hostile».

L’association des oulémas, sensible aux idées portées par l’islah, devient une force politique conséquente dès les années trente. L’islah prône la remise en question de la pratique du taqlid, qui consiste en une obéissance aveugle aux principes de l’islam sans raisonnement ou interprétation des   Écritures, encourageant plutôt l’adaptation des pratiques religieuses aux normes sociétales du XXe siècle »  (pages 89-90). Une partie de ce courant dévie vers la salafiyya, qui est un réformisme orthodoxe et puritain derrière notamment l’Égyptien Sayyid Qutb.

Voulant se dégager des pressions de l’administration coloniale, elle avançait qu’à cette époque malheureusement si « l’islam authentique appartient à Dieu, “l’islam algérien” (est) à César ». D’ailleurs dans les années 1950, l’association des oulémas sollicita l’université El Azhar afin d’émettre une fatwa interdisant la prière derrière des imams nommés par un état non musulman. Celle-ci publiée, le gouvernement français consulta en juin 1954  le mufti de Constantine afin d’obtenir que le mufti de Tunis invalide cette fatwa.

Toujours dans cette deuxième partie, Éliane Bedu fait une présentation des forces composant le nationalisme algérien, à savoir l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj qui a pour héros historique Abd el-Kader (dont on nous signale la présence de sa statue Amboise, ville où ce personnage fut assigné à résidence pendant quatre ans), l’Union démocratique du manifeste algérien de Ferhat Abbas et le FLN. Est également évoqué le Parti communiste algérien composé essentiellement d’Européens. Page 168, l’auteure pointe tous les termes religieux qui servent à qualifier les acteurs de la résistance armée déclenchée fin 1954 et en particulier le mot désignant un martyr pour sa foi qui doit gagner le paradis d’Allah.

La troisième partie de cet ouvrage s’intitule "Du djihad traditionnel au djihad moderne". On relève là : « Depuis 1830, l’islam reste en Algérie la pierre angulaire qui soutient le peuple dans ses révoltes, ses échecs et ses revendications. Il a été une justification, une motivation, un moyen, et deviendra dans les années 1990 l’expression d’un projet fanatique » (page 139). La dernière phrase formule le souhait « d’une approche plus nuancée et inclusive, reconnaissant l’importance de l’islam dans l’histoire des cultures algérienne et française, est nécessaire pour forger un avenir de compréhension mutuelle et de respect entre nos deux pays » (page 196). On apprécie les six pages d’un glossaire, où sont définis des mots comme hudud, ijtihad, jâhilîya, khaçça, salafiyya ou chahadah (en fait ce dernier mot est mal placé par rapport à l’ordre alphabétique choisi).

Pour connaisseurs Aucune illustration

Benjamin

Note globale :

Par - 481 avis déposés - lecteur régulier

481 critiques
13/03/24
Le père de l'auteure Jean-Jacques BEDU
est le fondateur de “Mare Nostrum – une Méditerranée autrement” , une association dont Éliane Bedu est devenue présidente https://marenostrum.pm/manifeste/
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