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L’Aventure des Nestoriens

L’Aventure des Nestoriens
L’Harmattan373 pages
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Avis de Benjamin : "Les nestoriens étonnants évangélistes du christianisme médiéval en Asie centrale et orientale"

Dans le tome premier de la BD Jour J : L’Empire des steppes, les héros des franciscains rencontrent un religieux nestorien qui part avec eux en direction de Karakorum, capitale de l’empire mongol, qui est aujourd’hui en plein centre de la république de Mongolie. Toutefois c’est évidemment plus la tenue de l’exposition Chrétiens d’Orient : 2000 ans d’histoire à l’Institut du monde arabe du 26 septembre 2017 au 14 janvier 2018 et au musée des Beaux-arts de Tourcoing (le Muba Eugène Leroy) du 17 février au 5 juin 2018 qui incitera à lire cet ouvrage de Paul Roques.  

Ce dernier, comme beaucoup d’entre nous, a été surpris d’apprendre (et même de voir) qu’à Xi’an (ville sur la Route de la Soie entre le Fleuve jaune et le Fleuve bleu) se trouve une stèle nestorienne érigée en 781 et découverte en 1623 ou 1625. Dès lors, il se mit à étudier l’histoire des nestoriens. Si le développement des missions catholiques, protestantes et évangéliques  dans les deux derniers siècles et le développement de l’islam en Asie centrale, Inde du Sud et Chine les réduisirent à un rôle modeste, ils ont leur place dans l’histoire du christianisme et l’on sait que le christianisme fut introduit en Chine au VIe siècle par les missionnaires de l'Église d'Orient de Mésopotamie, dite nestorienne.

La stèle nestorienne de Xi'an (image absente de l'ouvrage)

Le nestorianisme développe l’idée que coexistent deux personnes distinctes en Jésus-Christ, l'une divine et l'autre humaine. Il est une personne humaine conjointe à la Personne divine du Fils, ici on s’appuie sur l’idée qu’une femme créée ne peut être la mère d’un Dieu. Selon Nestortius, la Vierge Marie ne devait pas être appelée Mère de Dieu, et le fils qu’elle avait mis au monde, le Christ n’était qu’un homme qui, dans la suite, avait mérité par ses vertus que la divinité vint habiter en lui. Il refuse d’imaginer l’abaissement auquel Jésus s’est réduit, par amour des hommes. En 431, le concile d'Éphèse condamna les thèses de Nestorius (en son absence) et cela entraîna sa déposition du patriarcat de Constantinople ; ce dernier est exilé en Égypte à partir de 435 et il y meurt juste vingt ans après la tenue du Concile d’Éphèse. Notons que d’origine perse, Nestorius est né au bord de l’Euphrate non loin d’Alep.

  Nestorius (image absente de l'ouvrage)

L'arianisme affirme de son côté que si Dieu est divin, Jésus-Christ lui est essentiellement humain, bref  que Jésus-Christ, véritablement homme, ne peut être Dieu. Le monophysisme (avec Eutychès) se développa en réaction au nestorianisme, prétendant  que le Sauveur n'a qu'une nature divine, sa nature humaine ayant été assumée par sa nature divine. Condamné en 451 au concile de Chalcédoine, le monophysisme ne bénéficia pas des retombées de l’effort de conciliation engagé par l’empereur Justinien pour le ramener dans l’orthodoxie. Les partisans de cette doctrine  sont à distinguer des miaphysistes affirmant que Jésus-Christ possède une seule nature, à la fois humaine et divine. L’Église apostolique arménienne relève de ce courant de pensée. D’ailleurs le 8e canon du IIIe concile œcuménique, tenu en 553 à Constantinople, rappelle que la formule miaphysite  reste légitime dans son interprétation de l’union selon l’hypostase. Chaque personne du Dieu trinitaire est une hypostase substantiellement distincte.

Pour l’Église catholique, il faut tenir les deux bouts de la chaîne : Jésus-Christ est vrai Dieu, mais il est aussi vrai homme. Vrai Dieu, il a une nature divine et vrai homme, car né d’une femme, Marie lui a donc conféré une vraie nature humaine. Les conceptions hérétiques (selon Rome et Byzance), soit cherchent à rendre compte de la nature divine du Christ, en minimisant sa dimension d’humanité (pouvant même aller jusqu’à prétendre que Jésus faisait semblant de manger ou de dormir), soit se focalisent sur cette humanité, niant ou relativisant la divinité. C’est la doctrine de l’union hypostatique qui rend compte de ce mystère. La personne divine (la seconde Personne de la sainte Trinité), engendrée de toute éternité par le Père, assume la nature humaine lors de la conception de l’Enfant-Jésus dans le sein virginal de Marie.

Selon Paul Roques, ceux qu’on désigne comme "nestoriens" ne sont jamais présentés comme tels. Ce sont les monophysistes qui abusèrent le plus de cette qualification à leur égard. Nous allons découvrir l’histoire de l’Église apostolique assyrienne de l’Orient dont les disciples se disent "chrétiens syriens orientaux". Leur chef,  le Métropolite de Séleucie-Ctésiphon, Catholicos et Patriarche de l'Orient  réside à Erbil au nord de l’Irak, c’est une des plus anciennes villes de l’histoire qui soit restée continuellement habitée. Aujourd’hui la ville a peut-être une population aux trois-quarts kurde et les chrétiens approcheraient les 10% ; aucun chiffre précis ne peut être donné car cette cité compte nombre de réfugiés dont on ne peut prédire l’avenir.  L'Église catholique chaldéenne descend de celle-ci, la séparation se fait au milieu du XVe siècle, autour du rapprochement avec Rome que les chaldéens amorcent et du refus, par ces derniers, du caractère héréditaire (les prêtres peuvent se marier) de la fonction de Métropolite de Séleucie-Ctésiphon, Catholicos et Patriarche de l'Orient. 

Outre dans les pays d’émigration, ces deux Églises sont aujourd’hui présentes au Liban, en Syrie, Irak, Iran et Inde. La langue de leur liturgie, l’araméen une des langues parlées par le Christ. Du premier chapitre, un retiendra que dans le Proche-Orient: « la première évangélisation n’a été sans doute le fait que d’une transmission orale » (page 43) et que les premiers évangélisateurs et fidèles étaient ici des juifs (nombreuses étaient les communautés entre le Tigre et la Méditerranée). C’est d’ailleurs au Galiléen Thomas que la légende attribue la conversion des premiers chrétiens dans cet espace.

En Orient l’Église passe par une longue période de persécutions, bien plus réduite en Occident à la fois par une arrivée plus tardive et du fait de la tétrarchie romaine mise en place par Dioclétien à la fin du IIIe siècle (il existe une plus grande tolérance, envers les chrétiens, des Césars et Augustes occidentaux).

Dans cet espace du Moyen-Orient l’évangélisation ne se limite pas au monde romain mais touche aussi rapidement l’Empire des Parthes et les populations de la Péninsule arabique. La  Révélation passe à travers l’araméen, parlé des deux côtés de l’Euphrate qui marque la limite avec l’empire romain du royaume parthe puis à partir de 225 après Jésus-Christ de l’Empire sassanide. Dans ce dernier état le zoroastrisme est très influent et à partir du début du IVe siècle, l’Empire romain devenant chrétien (le paganisme est même interdit à partir de 391), les disciples du Sauveur sont perçus par les autorités sassanides comme l’avant-garde de Constantinople. On a donc des persécutions des chrétiens sur la rive droite de l’Euphrate au IIIe siècle et sur la gauche de ce même fleuve à partir du milieu du IVe siècle.

Au Ve siècle les chrétiens de l’Empire sassanide vont couper le plus possible les liens avec les chrétiens de l’empire romain d’Orient afin de prouver aux autorités qu’ils sont des fidèles serviteurs de Ctésiphon et non de Byzance. L’Église de Perse et donc absente du Concile d'Éphèse qui condamne Nestorius. Le quatrième chapitre va nous montrer quel développement propre connaît l’Église de Perse ; pour se différencier des canons byzantins elle devient dyphysiste, donc fidèle à l’école d’Antioche.

C’est l’édit des Trois chapitres en 544, rédigé par l’empereur Justinien, qui va entraîner la rupture totale entre l’Église de Perses et les chrétiens de l’Empire romain d’Orient. Ce texte tire son nom du fait qu’il condamne, avec en plus une lettre d’Ibas d’Édesse à Maris, trois personnes et leurs écrits : Nestorius, Théodore de Mopsueste, et Théodoret de Cyr. Notons que l’édit fut annulé sept ans plus tard, mais le mal était fait. Toutefois en 629 les Arabes défont les Perses et on entre donc dans une période où la Perse s’islamise. Interdits de prosélytisme en Iran, les chrétiens syriens orientaux poursuivent avec intensité leur mission en Asie centrale.

Représentation d'un évêque nestorien mongol du XIIIe siècle (image absente de l'ouvrage)                                               

Cela leur est rendu plus difficile par la victoire des Arabes (avec l’appui des Kirghises et des Tibétains) sur les Chinois à Talas en 751 ; dans cette dernière cité,  très au sud-est de la Mer d’Aral, l’église est transformée peu après en mosquée. Toutefois le christianisme peut continuer à prospérer au-delà du désert de Taklamakan donc en Chine, jusqu’à ce qu’en 845 un décret signé par un empereur taoïste n’interdise toutes les religions étrangères ; en fait c’est le bouddhisme qui est visé mais cela fait disparaître les populations chrétiennes. Des îlots de fidèles persistent jusqu’au XIIIe siècle toutefois chez les Mongols et les Ouïghours, d’où l’idée de s’allier aux Mongols pour lutter contre l’Empire abbaside et les missions envoyées par le Pape à la cour des khans. D'autre part Râbban Bar Sauma, moine nestorien d'origine mongole, fut élu en 1280 catholicos de Bagdad. Il fut chargé, un an plus tard, par le Khan de Perse des fonctions d’ambassadeur vers Constantinople et Rome et fut reçu en plus à Paris mais également à Bordeaux où il rencontra le roi d’Angleterre. On sait, qu'à la cour du premier empereur de Chine de la dynastie mongol, Marco Polo rencontre des prêtres nestoriens, ceci d'après les écrits de ce dernier.

En Inde, les Portugais procèdent en 1591 à des autodafés de documents religieux de chrétiens syriaques orientaux.Si en Inde les fidèles "nestoriens" se sont toutefois maintenus, ils ont totalement disparu de Ceylan ( Sri-Lanka) du fait de l'arrivée des Portugais et Hollandais sur l'île. Le cinquième chapitre traite donc du fort déclin, à partir du XIVe siècle, de cette Église syrienne qui en plus connaît des divisions. Les dernières pages évoquent la situation au Proche-Orient et on sait que les massacres des Arméniens s’accompagnèrent de ceux d’autres chrétiens orientaux à la fin de l’Empire ottoman. L’édition originale date de 2013 aussi, si les conséquences de certains évènements en Irak sont bien développées, par contre ne sont pas soulevés tous les problèmes liés à la Crise syrienne (dont l’apparition de Daesh). Les rapprochements doctrinaux et les réunifications entre certaines églises orientales sont mis en avant. Les annexes ont un contenu très intéressant. On est là face à une magistrale synthèse dont nous n’avons évidemment fait ressortir que quelques traits.   

La croix d'Anuradhapura, réalisée au VIe siècle dans une ville, au centre de l'île de Ceylan, alors capitale du pays (image absente de l'ouvrage) 

Pour connaisseurs Aucune illustration

Benjamin

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