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Écrits d’exil : contribution à l’histoire de la période 1939-1945

Écrits d’exil : contribution à l’histoire de la période 1939-1945
L’Harmattan 558 pages
1 critique de lecteur

Avis de Adam Craponne : "Von Gabolde et Gestapette dans le même bateau puis le même avion"

"Von Gabolde" était le surnom de Maurice Gabolde et "Gestapette" celui d’Abel Bonnard; ces deux-là fuient vers l'Espagne avec Laval en Espagne. Dans l’ouvrage "À l’intérieur du camp Drancy" d’Annette Wieviorka et Michel Lafitte (page 88), on suit les conditions d’arrivée, les tentatives de sortie et les conditions de départ du camp de quelques personnalités, dont un avocat et sénateur de l’Héraut:

« En mai 1942, Pierre Masse quitte Drancy pour être incarcéré à la Santé. C’est que ses amis du barreau ont imaginé un stratagème susceptible de mettre fin à son internement par des procédures légales : ils ont déposé contre lui une plainte pour "abus de blanc-seing". Mais le procureur général près le tribunal de la Seine Maurice Gabolde (…) refuse de protéger l’avocat et le renvoie à Drancy ». Maurice Gabolde, dans l’ouvrage "Écrits d’exil" (page 199) dit exactement le contraire et met en avant sa complicité dans cette inculpation pour un délit inexistant qui pourtant le répugnait.

On voit à travers cet exemple significatif que l’on est là face à un livre, d’ailleurs écrit près d’un quart de siècle après la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui essaie d’éclairer le lecteur sur la façon dont un responsable important de l’État français se rappelle avoir vécu la période de l’Occupation.   

Sous les drapeaux pour son service militaire au moment de la déclaration de guerre, Maurice Gabolde est né en 1891 à Castres où il a passé ses quinze premières années, son père y était contrôleur à l’enregistrement. Ce dernier est directeur des Moulins de Pantin lorsque Maurice Gabolde est sous les drapeaux ; "Les carnets du sergent fourrier" (paru chez L’Harmattan) expose le temps où Maurice Gabolde fait la Première Guerre mondiale. 

Après des études de droit, commencées à la rentrée 1910, il devient entre autre procureur à Lons-le-Saunier, puis de 1925 à 1927 à Belfort, avocat général au procès de Riom intenté par le gouvernement de Vichy à certains hommes politiques de la IIIe république, il est procureur de l'État à Paris au début 1941. Il rédige l'article 10 de la loi du 14 août 1941 réprimant l'activité communiste ou anarchiste qui se traduit par la mise en place des sections spéciales auprès de chaque Cour d'appel. Du 26 mars 1943 au 17 août 1944, il devient garde des Sceaux du gouvernement Laval où il se fait le chantre de la répression des résistants. Durant deux semaines, il retrouve Belfort avec l’ensemble des ministres et le maréchal Pétain juste avant qu’Hitler ne décide de transférer tous ceux-ci à Sigmaringen où ils arrivent le 8 septembre 1944. Avec Pierre Laval, il part (grâce à Rudolf Rahn) en avion le 2 mai 1945 pour Merano dans le Trentin puis Barcelone en Espagne. Condamné par contumace, il meurt à Barcelone en 1972.

Pour lui, le Maréchal Pétain « avait été un symbole, un emblème », par contre Laval  « au milieu des inexpérimentés, des fanatiques et des aventuriers » avait assumé des choix difficiles. Pour Gabolde, Laval avait dû gérer au mieux les demandes des Allemands et les exactions de la Milice. L’auteur entend rester fidèle à l’esprit animé par Pétain et Laval et pense que la France fut occupée globalement dans des conditions moins défavorables que d’autres pays, sans d’ailleurs apporter des éléments de comparaison.

« L’on trouvera dans les chapitres de ces « Souvenirs » l’écho des tourmentes qui consumèrent la destruction de l’État français. Je les ai écrits de bonne foi, avec un souci d’objectivité, dans la mesure où cela a été possible, c’est-à-dire compatible avec les sentiments de respect et d’amitié éprouvés pour les deux grands protagonistes du drame, qui me témoignèrent une confiance et une sympathie dont ma mémoire conserve fidèlement le souvenir ému et reconnaissant. » (page 12)

Les chapitres se succèdent dans l’ordre chronologique et l’auteur a le mérite de poser des questions tout au long de son discours ; ainsi s’interroge-t-il sur la validité légale de l’Armistice de 1940 et de l’intérêt pour le pays à le signer. L’idée est dès le départ que mieux valait faire de nouvelles lois et  prendre des mesures (avec l’exemple du STO page 60) qui répondaient aux exigences allemandes plutôt que de se les laisser imposer. Même si on n’approuve pas le contenu de certains qualificatifs à l’encontre de personnes citées et certaines justifications (les juridictions d’exception se justifient a priori par les circonstances, précision de la page 73), l’ouvrage éclaire assez bien sur les circonstances de création (mais nettement moins sur les conditions réelles de fonctionnement dans la durée) des juridictions d’exception. Celles-ci sont au nombre de cinq: la cour suprême de justice, les sections spéciales de Cour d’appel, les tribunaux spéciaux de Cour d’appel, le Tribunal d’État et les Cours martiales. 

Même si le propos de l’auteur est mesuré et destiné à euphémiser les actions les contestables du régime, il reste un plaidoyer favorable à l’œuvre du régime de Vichy et en particulier aux actions de Laval. Les regrets vont dans ce sens, ainsi il est dommage pour Maurice Gabolde d’avoir fait des juifs des martyrs (page 139).

Parce que Gabolde a été Procureur de la République à Belfort, ce dernier insiste sur son bref passage à Belfort à la fin de l"été 1944 où il retrouve certaines de ses connaissances. Maurice Gabolde avait d'ailleurs tenu à reproduire un article d'août 1927 journal socialiste franc-comtois "La Tribune de l'Est" où il était remercié pour son action envers les travailleurs dans sa façon de rendre la justice.

La description du séjour à Sigmaringen prend des couleurs presque picaresque, débarrassé de toutes responsabilités l’auteur a un regard acide sur la fin du régime hitlérien et le groupe autour de Fernand de Brinon qui porte l’expression d’un état fantoche mais exerce aussi ses qualités d’observateur de l’ensemble de la communauté française repliée dans cette région de la Forêt noire.

Le point sur la famille des Hohenzollern Sigmaringen est des plus intéressants, on trouve entre autre dans ce milieu la fille de l’impératrice Joséphine et celle de Murat, une épouse du dernier roi du Portugal Manoël II, le roi Carol Ier de Roumanie et le Prince Léopold dont la candidature envisagée au trône d’Espagne fut le prétexte à la guerre de 1870. (page 379)

Il faut chaleureusement remercier le petit-fils de l’auteur d’avoir fait éditer cet ouvrage et lui avoir adjoint des notes qui précisent les fonctions des personnes citées, ces dernières n’étant d’ailleurs pas toutes françaises et pas toutes contemporaines à l’auteur.

Pour connaisseurs Quelques illustrations

Adam Craponne

Note globale :

Par - 634 avis déposés - lecteur régulier

634 critiques
01/05/16
Interview de Christian GABOLDE au sujet de la peine d'indignité nationale qui frappa son père

https://www.youtube.com/watch?v=fcmuNIine_Q
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