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La France et les chrétiens des territoires de l’est de l’empire ottoman: le temps des reniements, 1919-1923

La France et les chrétiens des territoires de l’est de l’empire ottoman: le temps des reniements, 1919-1923
L'Harmattan183 pages
1 critique de lecteur

Avis de Adam Craponne : "Si Lycie m’était contée"

Durant la Première guerre mondiale lorsqu’on parlait de l’espionnage au profit des empires centraux (Allemagne, Autriche-Hongrie et Empire ottoman) on évoquait une main noire. Ici l’absence d’une carte vraiment intelligible rend difficilement accessible le contenu de cet ouvrage, et on en arriverait à se demander si une main noire turque n’aurait pas distrait au moins une page indispensable de carte et saboté d'autres choses.

Rien ne nous dit qu’à la page 110 (car évidemment dans la table des matières, on n’a pas jugé utile de lister les quelques très rares cartes ou plans proposés) on va trouver une carte qui donne une vision générale de l’ensemble évoqué, sans pour autant permettre de situer les villes citées (se munir d’une loupe est de plus conseillé, vu la qualité très artisanale de la reproduction). Quand on sait qu’en plus que certaines ont changé de nom et que toutes en ont eu plusieurs selon la langue des diverses populations qui se succédèrent dans leurs murs, le texte d’entrée du chapitre premier (page 23) est quasiment incompréhensible de prime abord.

On y parle des vilayets historiques arméniens de Sivas, Kharberd et Diyarkabir, plus des sandjaks de Mardin, Marach et d’Anyntab et de la ville d’Ourfa.  Sur la carte page 110, Kharberd serait Karpouth, Diyarkabir serait Diarbekir, Ayntab serait Aintab et les autres noms de cités seraient identiques. Nous dire que la ville d’Ourfa était l’antique et médiévale Édesse, sans attendre la page 71, n’aurait pas été un luxe. Quand aux noms d’aujourd’hui je vous citerai seulement l’exemple de Kahramanmaraş présenté ici comme Marach, pour vous montrer l’utilité qu’il y aurait eu d’explications préliminaires autre que celles de la page 11 qui se résume à un "débrouillez-vous tout seul", ceci d’autant qu’ultérieurement nous aurons droit à une floppée de noms de lieux. 

Après avoir évoqués les accords Sykes-Picot et le troc ultérieur par Clemenceau du nord du futur Irak contre des avantages pétroliers, l’auteur parle de quelque chose de bien moins connu, à savoir que la France (Aristide Briand est alors chef du gouvernement) crée le 15 novembre 1916 la Légion d’Orient au recrutement quasiment arménien, avec une pincée de 10% d’Arabes chrétiens de la Grande Syrie (donc en particulier de la région du Mont Liban). Il est dommage qu’Ohvenesse G. Ekindjian ne nous donne pas son effectif, il semblerait que l’on soit au moment où la guerre se termine dans l’ordre de 1 500 hommes.

Suivent des pages où est contée la mise en place de l’occupation française, il faut distinguer deux zones fort différentes celle de la Grande Syrie (le Traité de Sèvres donne là un mandat à la France) et celle de la Cilicie (plus au nord). L'ouvrage s'intéresse à cette dernière plus particulièrement et l’auteur cite des textes d’un militaire français (le colonel Normand) qui décrit les villes et campagnes de Cilicie. Si la Turquie est prête à renoncer à une bonne partie du premier espace, largement peuplé d'Arabes, par contre elle entretient une agitation constante en Cilicie qui débouche sur des émeutes et une intervention de son armée au début de l’année 1920. Le colonel Brémond, un ancien d’Afrique du Nord comme la plupart des officiers du Mandat, ancien de la campagne de Palestine, est nommé administrateur en chef de la Cilicie en décembre 1918. Il favorise la venue ou le retour d'Arméniens et il est partisan d’un ensemble territorial autonome sur la Cilicie. Sa figure aurait gagné à être développée, son action est en contradiction avec celle d'autorités françaises qui entendent faire des concessions aux kémalistes.

Il apparaît qu’à l’été 1920 le nord des territoires attribués par mandat à la France est même occupé. Pour le comprendre on devra se reporter à la carte présentée ici.

Le traité de Lausanne entérine le recul de la présence française (et d'autres puissances) ; on sait que les garanties pour les minorités non musulmanes seront violées dans les territoires repris par la Turquie. Cerise sur le gâteau, pour les Turcs, en 1939 la région d’Alexandrette est livrée par la France au gouvernement d’Ankara (à l’exception du village de Kesab) en toute illégalité puisque Paris est mandataire et ne peut disposer de ce qu’il doit garantir.

Pour ces abandons successifs, la faute à qui donc ? Au franc-maçon Franklin-Bouillon (d’ailleurs hostile à Clemenceau) et aux milieux d’affaires français essentiellement et dans une moindre mesure à Clemenceau (ce qui semble assez injuste), Leygues et Briand d’après l’auteur. Seuls Poincaré et Millerand ne sont pas mis en accusation parmi les plus hauts responsables, on verra dans notre commentaire que c'était en effet difficile mettre en cause Millerand, vu son action par rapport au traité de Sèvres. 

La reprise par l’auteur des propos condamnant Jaurès qui s’opposait à une intervention militaire en 1909 semble d’autant mal venue qu’en 1896 déjà Jaurès comme Clemenceau se sont élevés contre d’autres massacres. Il y avait dans l’esprit de Jaurès des moyens de pression moins dangereux pour les Arméniens que de faire intervenir une armée européenne chrétienne.

En fait les acteurs du devenir de la Cilicie en 1919 et 1923  ne sont pas seulement Français, Turcs et Arméniens et le rôle que peuvent jouer Anglais, Arabes et Kurdes n'est pas négligeable. La contestation des populations arabes de l'autorité française en Syrie pèse sur le devenir de la Cilicie.

Faire des reproches continuels aux gouvernements français successifs pour ne pas avoir protégé les chrétiens en Cilicie et a contrario louer le courage de l’Angleterre face à la Turquie n’hésitant pas à préparer la création d’Israël et être à l’origine de l’Irak (page 172) est d’une grande naïveté au mieux ou d'une mauvaise foi au pire. On a l’impression qu’une cause plus que respectable n’a pas su trouver en Ohvenesse G. Ekindjian  un avocat à la hauteur, pharmacien il s’administre ici un médicament (à vocation thérapeutique) contre sa propre douleur mais n’a pas pu habilement placer les Arméniens en victime de la politique étrangère française. Je doute que beaucoup de francophones, qui ne sont pas d’origine arménienne, arrivent au bout de cet ouvrage vu l’argumentaire et le contenu de son message, plus ses quelques passages rendus abscons pour les raisons dites plus haut.  

Réservé aux spécialistes Peu d'illustrations

Adam Craponne

Note globale :

Par - 649 avis déposés - lecteur régulier

649 critiques
23/12/15
Le Traité de Sèvres Mardi 11 Mai 1920

Remise du Traité de paix à la Turquie, ce jour le Mardi 11 Mai 1920. Les conditions que les alliés, par l’organe de M. Millerand, ont remises à la Turquie, étaient connues d’avance.
Elles sont dures, mais mérités, et elles auraient pu être plus dures encore, puisqu’il avait été question de prendre Constantinople aux Turcs et de refouler ainsi le siège de leur gouvernement en Asie.
Personne de s’apitoiera sur leur sort, qui n’est qu’une faible expiation pour les massacres de chrétiens auxquels ils ont froidement procédé, spécialement au cours des vingt dernières années.
Mais pour d’autres considérations où il n’entre pas de sentimentalité déplacée à l’égard de la Turquie,
l’opinion française accueille froidement le Traité.
(Extrait du journal suisse "La Liberté" du Mercredi 12 Mai 1920)
310 critiques
24/12/15
Campagne du Levant - Cilicie (octobre 1919 - décembre 1921)
http://18erta1940.free.fr/18erta/index.htm
649 critiques
30/12/15
Trop marqué par l'impression globale, que m'a faite ce livre, j'ai négligé de relire attentivement son début.

1) Je confesse avoir raté, en rédigeant la critique, l’introduction et la mention d’Édesse dans celle-ci et le chiffre de la Légion d’orient. Erreurs graves, je le confesse.

2) « (…) il faut distinguer deux zones fort différentes celle de la Grande Syrie (le Traité de Sèvres donne là un mandat à la France) et celle de la Cilicie (plus au nord). »
est un morceau de phrase plus que très clair la Syrie est sous mandat et la Cilicie ne l’est pas. Si toutes les 2 étaient sous mandat je n’appellerai pas à distinguer « deux zones fort différentes ».

Il apparaît qu’à l’été 1920 le nord des territoires attribués par mandat à la France est même occupé.
Je parle là de l’espace le plus au nord des territoires sous mandat et on voit bien cela sur la carte à laquelle je renvoie. Je ne parle pas de la Cilicie.

Il fallait vraiment trouver un ou deux exemples pour pointer mon « inculture », quitte à se les inventer.


3) Le colonel Brémond écrit au Haut Commissaire, le 31 janvier 1920:

« Au point de vue du principe des nationalités les Turcs n'ont donc rien à faire en Cilicie, où ils sont des étrangers oppresseurs sans rapports avec la population : la seule chose en leur faveur est l'emploi de leur langue, qui tenait à la défense faite aux autochtones d'employer leur langue propre, défense qui était appuyée de procédés violents ».

http://www.eliecilicie.net/bremond.htm

4)
Le courrier cité de Clemenceau en décembre 1919 dit que la France n’a pas les moyens de financer le mouvement arménien. Eh oui fin 1919 la France est ruinée et doit payer les débuts de la reconstruction, les pensions aux invalides, veuves et orphelins. Charges très lourdes et qu’un petit-fils d’orpheline n’oublie pas.

Clemenceau quitte définitivement le pouvoir le 18 janvier 1920, lui incomber les fautes de la politique française face à la Turquie en Cilicie est anachronique surtout quand on sait que le Traité de Sèvres date du 10 août 1920 et que c’est la réception de ce traité par les Turcs qui va enclencher beaucoup d’évènements.

5) Millerand au regard de ce que vous rapportez de ses actions et paroles a une position favorable aux Arméniens et d’hostilité aux Turcs. J’ai tout relu ce que vous écrivez à son propos.

6) En 1894-96 Jaurès est un député opportuniste (au sens politique premier du terme), le seul courant de ces années à être férocement colonisateur, en effet en 1894-96 il ne raisonne pas comme en 1909 où il est socialiste. Une intervention militaire d’une puissance étrangère européenne en pays musulman où on compte une flopée de religions du livre chez les autochtones, on a vu le résultat cent ans plus tard. En 1896 elle aurait entraîné vraisemblablement de nouveaux massacres pendant l’intervention et après le départ des troupes occidentales. Les moyens moins dangereux relèvent de la diplomatie et de la pression financière.

7) L’Angleterre entend bien garder le nord de l’Iraq parce qu’il y a du pétrole et les suites de son courage politique en Palestine, on en voit les conséquences depuis 1945.

8) « pharmacien il s’administre ici un médicament (à vocation thérapeutique) contre sa propre douleur mais n’a pas pu habilement placer les Arméniens en victime de la politique étrangère française »

Pharmacien n’a rien d’injurieux. Une attaque aurait été du type : "l’auteur nous fait là un cours magistral, où sa vérité est d’évangile, pas une étude de niveau universitaire".

Je pointais que vous étiez à mon avis trop la tête dans le guidon, il y a un manque de recul dans cet ouvrage. Votre douleur est respectable mais joue sur votre discours.

Ce qui se passe avec les Arabes en Syrie pèse beaucoup sur le destin de la Cilicie et ce qui se tient de la situation économique et sociale en France a aussi un rôle. Les interventions extérieures dans les années 1920 ne se font pas sans des protestations dans l’hexagone. La Turquie sait se mobiliser, car il en va d’un sentiment national basé sur l’idée de survie. Ce que proposait le système des zones d’influence à la Turquie c’est un statut semi-colonial sur le modèle de la Chine.
649 critiques
31/12/15
J'ajoute que si j'ai bien compris la situation alternative était de vider la Cilicie de tous les Turcs, l'auteur citant en exemple les transferts de population entre Grecs et Turcs et la création d'Israël.
649 critiques
17/10/16
Conférence-débat le jeudi 20 octobre à 20h à l'occasion de la parution du livre d'Ohvanesse G. Ekindjian "La France et les chrétiens des Territoires de l'est de l'Empire ottoman" au Centre culturel UCFAF-JAF (6 cité Wauxhall, Paris 10è).
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