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Yashka, journal d’une femme combattante

Yashka, journal d’une femme combattante
Armand Colin
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Avis de Octave : "Participation de femmes au combat dans les armées alliées de la Première Guerre mondiale"

Un ouvrage Les Soldats des colonies dans la Première Guerre mondiale de Le Corr et Antier-Renaud, paru en 2006 chez Ouest-France, donne une information selon laquelle une femme de spahi marocain appelée Fatima (ou Fathima) fut autorisée à suivre son mari sur le champ de bataille, du fait du caractère spécifique du recrutement des spahis marocains. Cette affirmation se révèle parfaitement vrai pour le fait que Fatima fut la seule femme à porter l’uniforme français et faire le coup de feu contre les Allemands, par contre la lecture de l’ouvrage d’Henry Dupertuis Un Homme d’aventures sur la vie de son père révèle qu’en fait Fatima était la maîtresse d’un lieutenant et que c’est avec sa complicité qu’elle put s’engager dans le régiment de marche de Chasseurs indigènes à cheval (formé en août 1914 à partir de quelques escadrons auxiliaires de Spahis Marocains) et traverser la Méditerranée. Ce corps prit le nom de Régiment de marche de Spahis Marocains en 1915 et conservera ce nom jusqu’en 1920. En France cette unité participa à la bataille de la Marne et fut engagée dans ce qu’on a appelé « la course à la mer », puis envoyée ensuite à l’Armée d’Orient où elle se distingua dans un raid sur Uskub (aujourd’hui Skopje capitale de la Macédoine). Si on possède une photographie de Fatima en uniforme et à cheval sur le front occidental on sait qu’elle n’a pas suivi le régiment aux Balkans et il est vraisemblable qu’elle accompagna son régiment dans le midi mais qu’elle ne prit pas le même embarquement et rejoignit le Maroc (on a la certitude qu’elle ne put épouser son lieutenant). Dans l’introduction de Yashka, journal d’une femme combattante Stéphane Audoin-Rouzeau et Nicolas Werth nous disent que dans l’armée britannique des femmes engagées comme auxiliaires portèrent l’uniforme et un très petit nombre d’entre elles se retrouvèrent de façon inattendue à se servir de leur arme. Le cas le plus avéré fut celui de Flora Sandes infirmière volontaire dans l’armée serbe qui combattit les Autrichiens lors de la retraite de ces forces slaves à l’automne 1915. Elle fut la seule femme gradée de l’armée anglaise qu’elle quitta en 1922 comme sergent-major.

Yashka, journal d’une femme combattante est le fruit d’une série d’entretiens donnés par une engagée russe à un journaliste américain au printemps 1918 ; l’ouvrage sort aux USA début 1919 et connaît une traduction en français quatre ans plus tard sous le titre de Yashka, ma vie de soldat : souvenirs de la Guerre, de la Révolution et de la Terreur en Russie (1914-1918). La narratrice est Maria Botchkareva dont le nom de guerre est Yashka. Contrairement à ce que dit l’éditeur elle n’était pas illettrée car elle nous confie son goût pour les romans feuilletons et on voit mal l’armée russe attribuer le grade de capitaine à une analphabète ; par contre sa maîtrise de l’écrit de la langue russe était fort sommaire du fait que sa scolarisation s’était limitée à deux ou trois années. L’héroïne a vécu une enfance rurale dans des conditions économiques difficiles, elle a eu deux maris qui l’ont maltraitée. Au moment de la déclaration de la guerre elle séjourne en Sibérie où elle a choisi de suivre son mari exilé pour avoir uniquement caché un révolutionnaire. Si elle s’engage c’est en partie pour se donner personnellement une justification à son désir de quitter son second mari (ses convictions religieuses s’opposaient à l’abandonner) mais aussi parce que mue par une foi patriotique qui va bientôt lui faire désirer de montrer aux hommes au moral vite assez bas comment une femme sait relever les obstacles rencontrés. L’ouvrage, au-delà d’un parcours individuel, montre bien l’évolution de l’état d’esprit des troupes russes et en particulier le fait qu’elles se pensent trahies par une partie de leurs officiers supérieurs (et systématiquement par tous les supérieurs au nom d’origine germanique, qui étaient relativement nombreux) ainsi que par une partie des fonctionnaires et membres du gouvernement. Les actions habiles de propagande des Allemands sont bien évoquées et elles réussissent partiellement du fait des très mauvaises conditions de vie et des mépris respectifs entre les soldats et leurs officiers. Après avoir vaincu, grâce à sa force impressionnante, les difficultés et dangers rencontrées à l’instruction et sur le front, elle se voit confié après l’éclatement de la première révolution un bataillon de femmes (qui ne connaît qu’un seul engagement en juillet 1917 à Smorgon en Biélorussie) sur lequel elle fait régner non seulement une discipline très rigoureuse mais où elle interdit aussi tout comité de soldat et toute relation rapprochée avec un homme. En mars 1918 Yashka quitte la Russie pour une tournée de propagande en Amérique au profit des armées blanches, de retour à la fin de la même année elle est arrêtée par la Tcheka en décembre 1919 et meurt d’une balle dans la nuque à la mi-mai 1920 après la tenue de son procès pour activités contre-révolutionnaires. De nombreux articles ont été consacrés aux femmes russes combattantes durant la période entre les deux révolutions russes (où on prend conscience d’un risque de retrait de la Russie du conflit) en France dans des journaux pour adultes (comme L’Illustration) ou pour les jeunes. Ainsi en septembre 1917 dans le numéro 144 des Trois Couleurs au public enfantin une histoire en images évoque le bataillon de la mort de Yashka. Le discours tenu est que les femmes russes ont pris les armes car « les hommes en pleine guerre faisaient de la politique et s’arrêtaient de combattre et heurter l’ennemi » et que les Allemands sont « ahuris de trouver là des femmes, ils crurent que c’était des démons ». Dès le début du conflit les Russes ont été présentés comme ceux qui allaient faire payer aux Allemands leurs crimes sur le front occidental ; êtres frustres les Slaves orientaux sont mis sur le même plan que les populations de couleurs dans un rôle de bourreau pratiquant des exactions auxquelles le soldat français se refuse auprès des nouveaux sauvages que sont devenus les troupes germaniques. C’est pourquoi les journalistes français ne voient pas la contradiction entre le fait d’interdire aux Françaises (appartenant pleinement au monde civilisé) l’engagement au combat et d’encenser les exploits d’amazones d’un pays moins évolué et connu à travers les Cosaques pour sa violence guerrière. Le nombre de femmes russes ayant revêtu l’uniforme pour combattre les troupes germaniques est évalué à près d’un millier, les autorités civiles et militaires tzaristes ont accepté les engagements féminins car une certaine tradition existait dans ce domaine. Ainsi Tatiana Markina commande une unité cosaque féminine à l’époque de Catherine II et Nadejda Dourova combat les troupes napoléoniennes notamment à la bataille de Borodino (dite aussi de la Moskova). L’armée américaine s’intéressa fortement au contenu de l’ouvrage de Maria Botchkareva quand elle réfléchit à ouvrir le recrutement de ses soldats aux femmes.

Octave

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