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La famille, la cité, l'école et la mosquée

La famille, la cité, l'école et la mosquée
Croquant193 pages
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Avis de Benjamin : "Une intégration bien aléatoire des valeurs de la République par nombre de jeunes musulmans !"

Frédéric Gautier a soutenu une thèse Aux portes de la police: vocations et droits d'entrée: contribution à une sociologie des processus de reproduction des institutions. Il s’agit ici de reconstituer le parcours de vie d’un jeune enseignant qui a vécu une partie de sa jeunesse selon nous dans la ville de La Courneuve ou à défaut dans une commune limitrophe sainte-dyonisienne de celle-ci. L'ouvrage est sous-titré Sociogenèse de la religiosité d’un jeune musulman d’aujourd’hui.

Le choix de l’auteur de prendre cette personne comme objet d’étude est expliqué très clairement page 28 : « de toutes les propriétés de Tarik, c’est son affiliation religieuse et les formes sous lesquelles elle se manifeste qui ont éveillé chez moi le désir d’enquêter, ce livre aurait pu s’en tenir à décrire et commenter ses pratiques et croyances, voire, dans une démarche théologique ou d’islamologue, à les confronter aux textes fondateurs de l’islam. Il aurait alors, ce me semble, manqué en grande partie son objectif. Car ce qui est en jeu, c’est de donner à voir comment ces pratiques et croyances se sont construites, comment elles informent les actes et les façons de voir le monde de Tarik, comment cette affiliation religieuse s’articule avec ses autres propriétés et appartenances sociales et est travaillé par ces dernières. Il s’agit, autrement dit, d’éclairer à la fois le processus de fabrication d’une manière d’être musulman et l’action que cette dernière exerce sur la manière d’"être au monde" ».  

Une des particularités dans sa parenté est d’être né en 1991 d’un père tunisien et d’une mère algérienne. Grâce à l’activité artisanale de son père, il a pu vivre dans une certaine aisance économique jusqu’à environ 14 ans mais celle-ci a totalement fini d’exister au-delà. Jusqu’à cet âge il pouvait alterner nombre de séjours estivaux entre les deux pays d’origine de ses parents, mais il n’en connaît guère la géographie et l’Histoire immédiate ou plus ancienne. Ayant toutefois un regard critique sur les Algériens, il opte pour une double nationalité franco-tunisienne. 

Tarik commence à 17 ans à travailler comme moniteur de centre de loisirs ; assistant d’éducation dans un lycée français en Extrême-Orient, il s’y sent français comme il n’a jamais été et ne le sera plus jamais. Autour de ce séjour, il déclare « je suis super content parce que ça ne fait que me rendre meilleur, moins étriqué. (…) Je veux apprendre des autres, je veux emmagasiner plein de trucs des autres pour être… une meilleure personne. (…) Être dans cette dynamique d’apprentissage, et de comprendre en fait l’autre » (page 35).

Alors que Daniel Lepoutre affirmait que l’affirmation ethnique avait tendance à disparaître à la fin de l’adolescence, on voit que Tarik ne diversifie guère ses amis en dehors de son groupe communautaire quand il est au lycée et que son identité culturelle se renforce même « sous l’effet de pratiques et de comportements vécus comme stigmatisants et discriminatoires » (page 105). Notons à cette même page, la reprise par Tarik de l’interjection typiquement pied-noire d’Algérie à savoir "purée". C’est à la faculté qu’il perçoit pleinement qu’il est un vilain petit canard dans un groupe d’étudiants issus de milieux culturellement favorisés.

Après avoir fréquenté chastement plusieurs filles, Tarik se marie en 2021 avec une Française d’origine magrébine et s’il se choisisse mutuellement par contre ils n’ont aucune vie commune avant leur mariage aussi il divorce un an plus tard vue l’incompatibilité de leurs caractères. La polygamie ne semble pas envisageable pour lui car il vit en France et ce sujet n’est pas abordé dans ce livre.

Le quatrième chapitre permet de voir l’approche que notre personnage a de l’islam. Pour ce dernier « le croyant n’a pas à choisir, rien à inventer, ni sur le plan des croyances, ni en termes de pratiques : à ses yeux, être authentiquement musulman, c’est adhérer à l’islam dans sa totalité, croire dans l’ensemble des vérités révélées dans le Coran et se soumettre à toutes les obligations, prescriptions et interdictions qu’imposent, en particulier, la tradition prophétique » (page 140). Contrairement à la tendance dominante en matière religieuse dans l’ensemble de la société française, il n’est pas dans le picorage à droite à gauche d’éléments spirituels, bref il est opposé au système de la religion à la carte.

Sa piété lui vaut une reconnaissance valorisante auprès particulièrement de sa famille, garder cette dimension de sa personnalité est donc source de gratitudes pour l'avenir. Notre auteur écrit: « Progressivement toutefois, son engagement dans la religion est reconnu et porté à son crédit par son entourge (il est considéré omme "étant dans le dîn"), ce qui lui vaut d'être sollicité pour trancher un différend ou obtenir un conseil et lui confère une forme de magistère moral» (page 179).

Afin de respecter les règles de laïcité sur son lieu de travail, il fait très tôt successivement les cinq prières quotidiennes à la mosquée. Il s’appuie sur certains versets de l’islam pour prôner la tolérance des mécréants. « Parce que (sa trajectoire scolaire s’est) achevée muni d’un diplôme qui lui a permis de connaître une ascension sociale, parce qu’elle a nourri chez lui ni ressentiment ni frustration, qu’il ne se reconnaît pas dans un islam prônant la rupture avec une société française corrompue, qui trouve un écho chez d’autres jeunes »  (page 151). Il n’a aucune sympathie envers le djihadisme.

Cependant il est prêt à inscrire sa potentielle fille dans un établissement privée musulman si elle veut porter le voile (et on peut comprendre qu'il l'élèvera avec l'idée que le Coran le prescrit), il reconnaît qu’il aimerait qu’elle n’entre pas dans un établissement scolaire où celle-ci se plierait à l’injonction de ne pas mettre le voile. Il se fait un devoir de dire à une élève qui viendrait à son cours avec un voile qu’elle doit l’enlever mais en précisant que c’est la loi qui l’exige et pas lui personnellement et à lui préciser qu’il existe des écoles musulmanes où elle peut évidemment le garder. Selon lui la théorie de l’évolution de Darwin relève de l’opinion et non de la vérité scientifique.

Toute une génération de jeunes s’est engagée sur la voie d’une réislamisation qui peut passer par un salafisme quiétiste réticent face à certaines valeurs de la société française. La laïcité est alors perçue comme une discrimination envers les musulmans au lieu d’un espace de liberté et de tolérance. Qu’un jeune, ayant fait des études supérieures et ayant la responsabilité de faire respecter la laïcité dans ses activités professionnelles, tiennent certains discours que nous avons rapportés, laisse à croire qu’il y a toute une pédagogie des valeurs de la laïcité qu’il est difficile de faire intégrer à certains élèves.    

Pour tous publics Aucune illustration

Benjamin

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