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Juifs et musulmans en Tunisie

Juifs et musulmans en Tunisie
Tallandier 190 pages
1 critique de lecteur

Avis de Adam Craponne : "Quand tu fais un plaisir, fais le en entier"

Dans les premières pages, une grosse déception ; une de mes amies juives tunisiennes (engagées dans l’armée de la France libre comme infirmière) utilisait la formule que nous avons mis en titre. Cela caractérise la phrase :

«  Une présence (de juifs au VIIe siècle après Jésus-Christ) suffisamment forte pour accréditer la légende de la Kahena, reine judéo-berbère des Aurès et résistante farouche à l’islamisation du Maghreb. Un mythe depuis longtemps taillé en pièces par les historiens les plus sérieux de l’Afrique du nord et de ses juifs». (page 15)

Soit  Abdelkrim Allagui s’appuie sur des études sérieuses et il nous fait le plaisir de les citer, soit il se tait sur le sujet ; son opinion sur la religion de la Kahena va quand même à l’encontre de celle d’Ibn-Khaldoun. En plus sa formulation laisse croire la Kahena n’a pas ralenti la progression des Arabes, or elle les a fait piétiner en Ifriqiya durant une large quinzaine d’années (prenant le relais de Koceila qui en a fait autant dans la même durée de temps). Sans la Kahena, si les Arabes arrivaient à Poitiers, ils seraient face uniquement aux rois fainéants car Charles Martel est né en 690. C’est très dérangeant pour certains de toutes les religions du Livre d’admettre que dans l’Antiquité et au Moyen-âge les conversions au judaïsme sont assez massives, dans certaines région de l'Europe ou de l'Afrique, mais c’est une réalité (voir  de Shlomo Sand Comment le peuple juif a été inventé ?) ; Abdelkrim Allagui nie la réalité de ces conversions, ce n’est pas notre opinion.  Cette réalité déplaît beaucoup en effet à des historiens israéliens sionistes (cela égratigne sérieusement le principe du retour), ceux auxquels fait allusion l’auteur sans en citer d’ailleurs le moindre.

Selon Flavius Josèphe, on a des mercenaires juifs à Cyrène et Bérénice (actuelle Libye) dès le IVe siècle avant Jésus-Christ. D’après l’auteur des membres de ces communautés et des juifs venus de Judée fuirent vers Carthage au début du second siècle après Jésus-Christ. Selon notre auteur les juifs « ont connu une période difficile sous la dynastie des Aghlabides (800-909) », cette affirmation se fait sans citer ni exemple, ni source. Par contre heureusement Abdelkrim Allagui explicite en quoi l’époque almohade (1160-1230) fut « une période noire » pour l’ensemble des non-musulmans. On relève un fait de la fin du XIIe siècle, en y ajoutant personnellement qu’on pourrait y voir les prémices de la rouelle (rond jaune sur la poitrine) instaurée elle par le pape Innocent III par décret en 1215, ceci :

« le sultan Ya’kub al-Mansour leur fit porter des vêtements et des turbans jaunes pour les distinguer des vrais musulmans » (page 24)

Sous les Hafsides, les juifs tunisiens sont déjà présents un peu dans tout le pays et pas seulement dans les villes côtières donc y compris chez les nomades (un des groupes descendant de convertis selon nous), trois vagues successives de juifs européens vont renforcer la communauté israélite. Les deux premières viennent d’Espagne en 1391 et 1492 et la troisième de Livourne en Toscane à partir de la fin du XVIe siècle. Ces derniers ont des ancêtres dans la péninsule ibérique mais plus au Portugal qu’en Espagne et ils ne fuient pas l’Italie mais s’installent de leur plein gré pour faire du commerce international, sont parfois banquiers ou médecins et servent pour certains les beys. Durant plusieurs siècles, ils vont contribuer à la modernisation de la société tunisienne. Ils se considèrent comme l’élite de la communauté locale et les mariages entre ceux de cette communauté et ceux d’autres communautés juives sont très rares.  

On passe à une étude de la situation économique et politique des juifs sous l’empire ottoman où l’auteur traite de façon un peu courte l’affaire Batto Sfez (voir en lisant de façon critique http://www.harissa.com/D_Histoire/laffairebattousfez.htm). Cette évènement est important car il incitera l’ensemble des non-musulmans vivants en Tunisie à se placer sous la protection d’une puissance européenne, mettra fin au statut de dhimmis, sortira la charia de l'essentiel de la législation et débouchera sur une constitution en 1860.

Cette image de la Grande synagogue de Tunis n'est pas dans le livre

Abdelkrim Allagui a soutenu sa thèse sur les juifs durant la période du protectorat et pour cette période les informations deviennent plus précises. Avec le passage au protectorat en 1881, c’est un combat pour soustraire les juifs des tribunaux tunisiens pour passer sous une juridiction française  qui est souvent mené. Sous la IIIe république les juifs de Tunisie souffrent d’actions antisémites provenant tant des Européens que des Arabes. En août 1917 dans le quartier juif de la Hara de nombreuses boutiques israélites sont vandalisées par des tirailleurs  tunisiens (les turcos)  et des civils ; ce type d’actions se répand das une dizaine de villes de province. On reproche aux juifs tunisiens de n’être pas appelés à l’armée mais c’est la législation tunisienne qui perpétue cette mesure comme elle dispense tous les intellectuels (la modernisation est venue en intégrant les possesseurs du certificat d’études dans cette catégorie). Par ailleurs, sans voir l’enrichissement de certains commerçants musulmans, on reproche aux juifs dans leur ensemble de s’être enrichis. En effet la guerre a fait chuter la production dans tous les domaines dans l'hexagone et la métropole a acheté à des prix conséquents des productions d’outre-mer ; ceci a par ailleurs fait monter les prix dans le protectorat.

Dans l’Entre-deux-guerres des juifs entrent au Destour puis au néo-Destour alors qu’une grande quantité entendent profiter du texte de 1923 qui leur donnera à titre individuel la possibilité d’obtenir la nationalité française (le décret de 1921, cité à tort par Abdelkrim Allagui, ne concernait que les Maltais ou plus exactement tout ressortissant de l'empire britannique). Par ailleurs d’autres commencent à partager l’espoir sioniste.     

L'amiral Esteva devient résident général en Tunisie le 26 juillet 1940, il remplace Marcel Peyrouton devenu ministre de l'Intérieur. Si les juifs italiens sont épargnés (sur ordre de l'ambassadeur d'Italie), la législation antijuive de Vichy est appliquée dans la Régence. Se pose la question d’évaluer avec quelle intensité et si les deux beys qui se succèdent entre 1940 et 1943 ont fait quelque chose pour protéger leurs sujets juifs. Le mufti de Jérusalem adresse des messages antisémites sur Radio Tunis avec l’appui d’une présence allemande qui dure de novembre 1942 (réaction au débarquement anglo-américain en Afrique du nord) à mai 1943. L’auteur passe vite sur les violences  faites  aux juifs dans cette période (car son sujet est le rapport entre juifs et musulmans), même s’il évoque ce que lui-même appelle quelques pogroms. On se reportera pour cette période à ce que disent les ouvrages Les juifs de Tunisie sous la botte allemande et La lettre de mon père: Une famille de Tunis dans l’enfer nazi.

L’indépendance tunisienne se fait en 1956 et la double nationalité n’est pas admise ; cinq ans plus tard la crise de Bizerte fait fuir une bonne partie des Européens et des juifs. La création d’Israël et la Guerre des Six jours accélèrent le départ des juifs tunisiens soit vers la France soit vers le Proche-Orient. Je n’ai pas trouvé mention, dans cet ouvrage, de la population juive en Tunisie au sortir de la Seconde Guerre mondiale ; elle est estimée à 71 000 individus en 1946 (durant toute l'époque du protectorat elle oscille de ,2,2 à 2,5%). Abdelkrim Allagui l’estime à moins de 2 000 personnes au début du XXIe siècle, elle est concentrée sur l’île de Djerba et autour de Tunis. Globalement, on peut remercier l'auteur de n'avoir pas donné une image idyllique de la vie des juifs dans la Tunisie pré-coloniale et d'avoir mis en évidence de façon récurrente ce que lui-même a qualifié de pogroms. 

Pour connaisseurs Aucune illustration

Adam Craponne

Note globale :

Par - 682 avis déposés - lecteur régulier

367 critiques
09/10/16
Crise de Bizerte en 1961
http://lautrecotedelacolline.blogspot.fr/2013/12/bizerte-1961-la-derniere-bataille.html
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http://www.rewmi.com/812725.html
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01/03/17
Un groupe de Tunisiens musulmans veulent faire fermer un bar tenu à Djerba par un Tunisien de confession juive

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16/03/17
Hammouda Pacha Bey ou l’apogée de la dynastie husseinite

http://www.leaders.com.tn/article/21840-hammouda-pacha-bey-ou-l-apogee-de-la-dynastie
429 critiques
02/08/18
Evacuation du Palais Husseinite, à Hammam-Lif, de ses occupants
https://www.webmanagercenter.com/2018/07/19/422516/hammam-lif-evacuation-du-palais-husseinite-de-ses-occupants/
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