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Mémoires et représentions de la déportation dans l’Europe contemporaine

Mémoires et représentions de la déportation dans l’Europe contemporaine
L’Harmattan234 pages
1 critique de lecteur

Avis de Alexandre : "Déclinaisons d'un devoir de mémoire"

Cet ouvrage est issu d’un colloque organisé en janvier 2013 par l’université de Strasbourg. Dans l’introduction Michel Fabréguet et Danièle Henky rappellent qu’en France, historiens et déportés se heurtèrent plusieurs fois, l’exemple le plus connu est l’affirmation tenue par Olga Wormser-Migot dans sa thèse que les chambres à gaz n’existaient pas à Mauthausen et Ravensbrück. Ce jugement se basait sur un raisonnement qui généralisait le fait que dans de nombreux camps qui se situaient à l’intérieur des frontières de l’ancien Reich il n’y avait pas de chambres à gaz parce que les camps de concentration (comme Mauthausen et Ravensbrück) étaient à distinguer des camps d’extermination. Ces derniers étant destinés à procéder à la mise à mort des populations juives de l’Europe de l’Est, alors que les premiers avaient pour but de faire travailler et non d’exterminer systématiquement leurs détenus. Toutefois dans ces camps de concentration, il y eût mise à mort de ceux qui ne fournissaient pas la tâche exigée.  Il y eut donc conflit entre le contenu de la mémoire des résistants et le discours d’une historienne (et pas un militant négationniste, quoique Faurisson tenta d’exploiter ses dires).

A contrario, nous ajouterons personnellement qu’un cas de front renversé existe, toujours autour des chambres à gaz. Durant les Trente glorieuses, de très nombreux historiens ont tendance à généraliser amplement l’existence de celles-ci alors que Paul Rassinier, ancien déporté à Buchenwald et Dora, relativise beaucoup l’existence des chambres à gaz. Dans son ouvrage Le Mensonge d'Ulysse il écrit: « il y en eut, pas tant qu'on le croit. Des exterminations par ce moyen, il y en eut aussi, pas tant qu'on ne l'a dit [...] Mais de toute façon, on n’a pas de preuve. Et si un jour les archives allemandes révélaient des documents « ordonnant la construction de chambres à gaz à tout autre dessein que celui d’exterminer –on ne sait jamais, avec ce terrible génie scientifique des Allemands– il faudrait admettre que l’utilisation qui en a été faite dans certains cas, relève d’un ou deux fous parmi les SS». En 1962, Rassinier affirme que la question des chambres à gaz ne subsiste donc plus que pour Auschwitz et « les camps de la Pologne occupée » [...] aujourd'hui, c'est acquis, sur tout le territoire allemand, il n'y eut aucun camp doté d'une chambre à gaz, l'Institut d'histoire contemporaine de Munich qui est le parangon de l'hostilité et de la résistance au nazisme en convient. [...] » (Le véritable procès Eichman, Les Sept Couleurs, p. 79). Le lecteur béotien sur la personnalité de Paul Rassinier devra savoir que des raisons diverses font qu’il trouva intérêt à tenir ce discours et que parlant parfaitement l’allemand il passa une partie de son séjour outre-Rhin comme domestique d’un officier du camp.     

L’ouvrage est composé en trois parties : Nouveaux enjeux victimaires et mémoriels, La représentation  de la déportation dans l’art, Transmettre l’indicible aux jeunes générations.

Le premier tiers de l’ouvrage commence en s’interrogeant sur le discours autour des prémices de l’idée de construction européenne à travers le rassemblement dans un même camp de populations venant de quasiment tous les pays du continent. Il y a très loin de la réalité à la légende, le vécu fut certes fait ponctuellement de solidarité entre représentants de divers peuples (par exemple des autres nationalités fêtant le 14 juillet, mais cet évènement n’appartient-il pas à l’histoire mondiale) mais aussi plus souvent d’antagonismes nationaux (par exemple Tchèques et Polonais en veulent aux Français en général pour les avoir "livrés" aux Allemands). Viennent ensuite, entre autres, un texte sur les lieux de mémoire sur la déportation en Allemagne (avec la façon différente dont la mémoire de l’évènement trouve sa place dans les générations successives de la population d’outre-Rhin), une étude spécifique sur la muséologie à Auschwitz-Birkenau. L’auteur, à la fin de son texte, écrit :

« Ce qui est présenté, c’est la représentation de l’irresponsable et la compréhension comme incompréhensible. » (page 68)

La seconde partie ouvre sur un texte de Jérôme Moreno qui traite de la façon dont l’art contemporain s’est emparé dans des expositions du thème de la déportation. On a retiendra la conclusion :

« La coexistence de ces deux types d’approche, l’une directe et frontale, l’autre basée sur une "esthétique de retrait" ne semble pas antinomique. En effet, la représentation artistique de la déportation implique une recherche continue. Elle permet non seulement de compléter, d’enrichir une histoire de ses représentations, mais surtout de construire et de consolider sa mémoire par l’image. » (page 103)

Dans le dernier tiers intitulé "Transmettre l’indicible aux jeunes générations" on trouve les contributions suivantes de Cathy Leblanc (La question de la transmission du savoir de la déportation), Danièle Henky (L’indicible histoire de la Shoah : du travail de mémoire et d’écriture en littérature de jeunesse), Maja Saraczynska-Laroche (Représentation théâtrale de la déportation : détournement par la pratique du théâtre de marionnettes) et Stanislas Hommet et Jan Lofström (Penser les plaies douloureuses en Europe : mise en perspective d’une conscience européenne chez les lycéens européens).  

Vitraux de l'église de Férel dans le Morbihan (cliché absent du livre)

On se rappellera que le terme de "déportation" s’est imposé en France pour désigner les victimes des nazis acheminées vers les camps de concentration, avec selon l’historien Tal Bruttmann l’ambiguïté qu’il évoque dans un premier temps, moins la détention que le déplacement, le transfert et l’éloignement. Ceci explique que le terme de "déporté" se soit par ailleurs trouvé au coeur de conflits de mémoires et l’on sait qu’il fut interdit aux victimes du STO de se revendiquer du qualificatif de "déporté du travail". Ceci n’a d’ailleurs pas empêché que se tienne à Albi début 2105 une exposition reprenant cette appellation. Par ailleurs certains réfractaires aux STO se sont retrouvés en camp de concentration.  

On relève toutefois dans cet ouvrage un texte qui ne concerne absolument pas les victimes du nazisme mais au contraire les personnes soupçonnées d’avoir eu des sympathies nazies les ayant amené à commettre des actes de répression pouvant aller jusqu’à des crimes.  Gilbert Merlio a communiqué là (dans le premier tiers du volume) sous le chapeau d’Une mémoire orpheline: les camps spéciaux soviétiques en Allemagne 1945-1950. Si on apprécie beaucoup les vitraux de lieux religieux français (illustrant le texte de Jean-Claude Lescure Prisonniers et déportés dans le vitrail de guerre en Europe), on aurait aimé le reproduction d'autres oeuvres d'art évoquant le sujet du livre.

Pour connaisseurs Peu d'illustrations

Alexandre

Note globale :

Par - 330 avis déposés - lecteur régulier

330 critiques
23/01/16
" Mémoires et représentations de la déportation dans l'Europe contemporaine" conférence le jeudi 28 janvier 2016 à 17h30 au siège de la Fondation pour la Mémoire de la déportation 30 boulevard des Invalides, 75007 Paris
230 critiques
12/12/16
« Auschwitz, 1940 : Fritz Ertl participe à la conception du camp de concentration ». Etudiant au Bauhaus de 1928 à 1931, devenu SS pendant la guerre, Fritz Ertl a effectivement dessiné les baraquements du camp d’extermination en Pologne.

http://www.marianne.net/architecte-nazi-qui-fait-polemique-au-musee-arts-deco-100248541.html
330 critiques
21/01/17
Sauver Auschwitz ? sur Arte mardi 24 janvier 2017 à 22h40

Quel sera le destin de cet endroit chargé d'histoire ?
616 critiques
13/03/17
Conférence : PHOTOGRAPHIES DES CAMPS D'EXTERMINATION NAZIS, USAGES ET CIRCULATIONS.
Jeudi 16 mars 2017 à partir de 18h30
au Musée de l'Histoire Vivante
31 Boulevard Théophile Sueur,
93100 Montreui
292 critiques
03/05/17
Les lieux mémoriaux peuvent-ils raconter l’indicible ?

Conférence le jeudi 18 mai 2017 à 18h
à Orléans – Cercil-Musée Mémorial des enfants du Vel d'Hiv
390 critiques
23/08/18
Ancien ressortissant ukrainien, Jakiw Palij a été extradé vers l'Allemagne le mardi 22 août 2018. Il aurait été garde SS dans le camp de concentration de Trawniki, en Pologne, entre 1943 et 1945.
https://www.gentside.com/nazi/la-fin-d-une-vie-de-cavale-pour-un-ancien-garde-ss_art86890.html
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