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Les Écoles dans la guerre

Les Écoles dans la guerre
Septentrion 542 pages
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Avis de Ernest : "Influences des guerres sur l’éducation des collèges de jésuites dans la Guerre de Trente ans jusqu’aux délires vichystes de l’auteur de L’Éloge de l’ignorance"

L’ouvrage est sous-titré Acteurs et institutions éducatives dans les tourments guerrières XVIIe-XXe. On sait que l’implication massive des enfants dans un conflit du point de vue de la propagande date la Première Guerre mondiale surtout depuis la sortie en 1993 de l’ouvrage La guerre des enfants 1914-1918 : essai d'histoire culturelle de Stéphane Audoin-Rouzeau.  

Il est évident que, malgré le fait que l’enseignement soit peu développé avant la fin du XXe siècle, les conflits ont eu des répercussions sur les établissements d’enseignement. Nous savons généralement quand même que la gymnastique fut rendue obligatoire à l'école primaire dix ans après la Défaite de 1870 et qu'elle s'orienta au départ largement vers une préparation militaire (expérience des bataillons scolaires).

En conséquence la première partie couvre des conflits du XVIIe et XIXe siècles. La première communication est de Véronique Castagnet-Lars ; elle a pour titre "De la peste, de la guerre, de la famine, délivre-nous Seigneur : Les collèges jésuites de la province flandro-belge face aux maux du temps (1566-1648)". L’auteure rappelle que le soulèvement des Pays-Bas, derrière Guillaume d’Orange, se traduit par le développement des collèges jésuites fers de lance du développement des mesures de la Contre-Réforme  décidées au Concile de Trente. Dans les Dix-Sept Provinces, avant  après qu’elles soient divisées en 1609 par la Trêve d’Anvers, les jésuites se voient la cible des protestants et sont parfois obligés d’agir dans la clandestinité.

Les Pays-Bas espagnols avant le développement de la Réforme

Hélène Vencent  propose un texte intitulé "Les écoles flottantes (1811-1815). Création d’une école militaire en temps de guerre. Entre restrictions et avancées pédagogiques". Après trois défaites de la marine française, face à la marine anglaise (à Aboukir, Trafalgar et l’île d’Aix), il y a une réflexion sur les raisons de ces échecs et il est avancé en particulier qu’il faut créer un esprit de corps (devenu totalement inexistant) en formant dès un jeune âge de futurs officiers. Deux écoles spéciales de marine ouvrent, l’une à Brest et l’autre à Toulon, cependant du fait des nécessités des guerres incessantes ce n’est pas le personnel le plus compétent et en meilleur santé qui y est nommé (plusieurs mutilés sont présents).

On sait que durant la Guerre de 1870, toute la partie du territoire au nord de la Loire (sauf la grande majorité de l’ensemble Nord-Pas-de-Calais, le Contentin et la presque totalité de la Bretagne) voit une présence des armées prussiennes et ses alliées (parfois le repli est rapide). La libération du territoire est progressive (Belfort n’est redu qu’en août 1873) mais le département de la Somme n’a plus de troupes étrangères à partir de la fin juillet 1871 et Paris ne voit que défiler les troupes allemandes et encore en compensation aux dernières concessions faites autour de Belfort par Bismarck. Deux contributions traitent de l’implication des enseignants et élèves dans la Guerre franco-allemande pour la Somme et la Seine et uniquement pour Paris par rapport à la Commune. Si les enseignants sont alors dispensés du service militaire par contre nombre d’instituteurs s’engagent d’une façon ou d’une autre aux côtés des communards. On voit en particulier que l’inspecteur primaire puis directeur de l’enseignement primaire au ministère de l‘Instruction publique Octave Gréard se démène pour éviter des ennuis à son personnel. Dans les deux textes, à savoir "L’École dans la Somme. Autour de la guerre franco-allemande (1870-1871)" et "Les écoles parisiennes dans la tourmente (1870-1871)", on pointe les participations diverses à l’effort de guerre qui proviennent de l’ensemble des établissements scolaires. Par ailleurs il est évoqué les mesures touchant les écoles prise par la Commune et  les idées de réforme de l’enseignement qui surgissent après la défaite.

En rouge l'avancée extrême des Allemands

Les études de la Seconde partie sont entièrement consacrées à la situation lors de la Première Guerre mondiale. On voit des situations diverses entre 1914 et 1918 à travers les contributions suivantes : "L’École primaire de la Charente dans la Grande Guerre. Un aspect de l’effort de guerre par la mobilisation patriotique" d’Hugues Marquis, "Médiévistes en guerre : Un engagement patriotique. Analyse comparée entre 1870-1871 et 1914-1918" dAgnès Graceffa, "Le Manuel général de l’instruction primaire (1914-1919). Pédagogie heuristique, rémanence revancharde et mobilisation patriotique" de Laurence Messonnier, "Entre patriotisme et corporatisme. La valorisation du rôle des professeurs de l’enseignement secondaire dans la Grande Guerre" d’Yves Verneuil, "Les instituteurs combattants de la Grande Guerre : Des soldats comme les autres ?" d’Emmanuel Saint-Fuscien, "1914-1918 : Un « défaitisme » des enseignants de l’école républicaine ? Le pacifisme des instituteurs et institutrices français face à la guerre" de Galit Haddad, "La Croisade des enfants : Un mouvement spirituel et patriotique fondé en 1915 au cours Saint-Seurin à Bordeaux" de Ludovic Laloux, "L’école de la survie. L’enseignement ménager dans Lille occupée (1915-1918) " de Stéphane Lembré, "Une école née de la guerre. L’École commerciale de Jeunes Filles de Lille (14 décembre 1915 – 6 juillet 1926)" de Philippe Marchand, "L’école et la sortie de guerre dans le canton de La Bassée" de Chantal Dhennin, "La Grande Guerre et les idées de réformes scolaires en Belgique. Le rôle catalytique des initiatives pour les mutilés et réfugiés de guerre" de
Pieter Verstraete, Frank Simon et Marc Depaepe.

On relève la mention de nombreux élèves belges de langue maternelle flamande (en raison de la situation des premiers lieux de combat en Wallonie en août 1914, les élèves francophones sont rarement parmi les réfugiés) et les solidarités à leur égard et l’évocation de la précocité (dès octobre 1919, en présence de Paul Lapie) de l’élévation d’un monument aux instituteurs morts dans la cour de l’École normale d’Angoulême.

On compte soixante-cinq noms , d’ailleurs un autre article rappelle que les instituteurs sont la catégorie professionnelle qui compte le plus de morts à l’issue du conflit (nombres d’enseignants accèdent à des grades de sous-officiers ou officiers où ils sont bien plus exposés à la mort) à savoir 21,6% alors que la moyenne est de 18%. Dans ce même texte Emmanuel Saint-Fulgain nous apprend qu’Erich Maria Remarque, auteur de l’ouvrage À l'Ouest, rien de nouveau avait suivi une formation pour être instituteur avant de partir sur le front ; contrairement à ce qui est écrit Erich Maria Remarque enseigne plus d’une année scolaire (en entier celle de 1919-1920). Sans corriger le lieu cité par le recteur Raymond Thamin, près de Joncherey ("Dolle", alors qu’il s’agit de "Delle") et sans éclairer le lecteur en précisant que l'on est près de Belfort, Emmanuel Saint-Fulgain rappelle que le premier mort de la Grande Guerre fut le caporal Peugeot, instituteur dans le Doubs. D’ailleurs des extraits d’anciens normaliens de Besançon sont proposés, ceux de Louis Pergaud  et de Gaston Nitzer. Dans cet article, il y a un renvoi au livre Cinq deuils de guerre d’Audoin-Rouzeau sur le cas du caporal Maupas un instituteur de la Manche fusillé pour l’exemple.

Ceci conduit l’auteur à évoquer la sortie de guerre de Célestin Freinet, qui prépare le texte suivant autour du pacifisme chez les instituteurs à la Belle Époque et durant la Grande Guerre. Les actions du couple des Mayoux en Charente, d’Hélène Brion à Pantin, de Lucie Colliard en Haute-Savoie, du couple Cornec dans le Finistère et de plusieurs autres sont évoquées.  

Le récit se termine en évoquant le rôle du Syndicat des instituteurs dans l’Entre-deux-guerres comme porte-parole du pacifisme. Ceci nous amène à apporter quelques compléments, à savoir qu’André Bergeron rappelle dans son livre de souvenirs que son instituteur de classe de fin d’études (d’ailleurs ultérieurement mort en déportation) interdisait dans son école tout jeu de guerre et que Maurice Wullens, second du mouvement Freinet dans l’Entre-deux-guerres né le 29 janvier 1894 à Esquelbecq dans le département du Nord (ancien de l’École normale de Douai, instituteur à l’été 1914 dans la commune frontalière de Steenvoorde puis à Paris fin 1915), fut un des militants les plus actifs chez les instituteurs du pacifisme intégral, ceci le conduisant à écrire dans des journaux collaborationnistes dans les années 1940.

La durée d’existence de l’École commerciale de jeunes filles de Lille est de moins de onze ans ; elle est créée sous l’occupation allemande à une période de fort chômage et de déportation vers l’Allemagne de populations civiles et disparaît en période plein emploi. Il s’avère que les frais engagés sur trois ans et le retard de l’arrivée sur le marché du travail ont pour conséquence un manque de candidatures. En effet avec une simple formation d’un an au métier de secrétaire ou d’employé de commerce permet aux jeunes filles de trouver un emploi.

Les Belges prennent en charge dans un établissement situé sur la commune de Port-Villez, à la limite de la Seine-et-Oise et de l’Eure (près de Givenchy), les mutilés qui se sont réfugiés en France et les forment à de nouveaux métiers. Par ailleurs des enfants belges en exil aux Pays-Bas se voient offrir à Oostburg un enseignement mixte (garçons et filles mélangées) ancré dans le milieu et les activités manuelles. On sait que les mouvements d’Éducation nouvelle sont très dynamiques en Belgique dans l’Entre-deux-guerres, on ne savait pas qu’ils avaient bénéficié des deux expérimentations qui nous sont exposées.

La troisième partie tourne autour de la Seconde Guerre mondiale, on y trouve les études suivantes : "L’éducation au service de l’idéologie nazie. L’« appareil d’instruction » de la SS (1933-1945) " de David Gallo, "L’université Sophia et la mobilisation japonaise (1932-1945)" d’Olivier Sibre, "Les enfants d’abord !: Le repli des écoles loin des dangers de la guerre en France (1939-1944) de Matthieu Devigne, "Khâgneux et des khâgneuses lyonnais(e)s pendant la Seconde Guerre mondiale. Des parcours tourmentés" d’Arnaud Costechareire, "Les écoles nouvelles à l’épreuve de la Révolution nationale" de Nathalie Duval, "De la Moselle à la Seine-et-Oise. Les tribulations d’un internat mariste dans la Seconde Guerre mondiale" de Francis Latour, "Au travers les yeux d’un élève… Un conflit idéologique vu « du dessous » pendant la Deuxième Guerre mondiale en Flandre. Le cas du Collège Saint-Joseph à Turnhout" de Sarah Van Ruyskensvelde, "Les recteurs du Maréchal. Administrer l’Éducation nationale dans les années noires de la Seconde Guerre mondiale (1940-1944) " de Jean-François Condette, "Le lycée polonais Kamil Cyprian Norwid de Villard de Lans. Un lycée pour les Polonais dans le Vercors" de Monika Salmon-Siama.

On sait qu'au début de la Première Guerre mondiale les femmes et les enfants de Belfort sont envoyés à l'intérieur du pays et qu'à la fin de ce même conflit des petits Parisiens et banlieusards partent en province du fait des bombardements. L’envoi de jeunes dans des établissements scolaires situés hors de leur commune d’origine durant la Seconde Guerre mondiale concerne dans un premier temps (1939-1940) les populations frontalières du Bas-Rhin et de Moselle ainsi que les Lyonnais (le maire Édouard Herriot a peur que sa ville soit bombardée) puis dans un second mouvement (1942-1944) des villes industrielles ou portuaires comme Saint-Nazaire et de nouveau Lyon.

L’article sur les Écoles nouvelles (établissements destinés aux enfants d’une élite intellectuelle) est très intéressant car il permet de rappeler les liens familiaux entre le ministre de l’éducation (il a un titre un peu différent, mais nous ne l’employons pas pour éviter certaines confusions) Jérôme Carcopino et l’École des Roches (le père du ministre y a été médecin une quinzaine d’années et une de ses filles a épousé un fils du directeur de la dite école). On a pu dire que la réforme scolaire de 1941avancée par Jérôme Carcopino s’inspire des principes en usage à l’École des Roches (faute de voir exposés les grandes lignes de cette réforme, on se reportera à http://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1998_num_58_1_3745). Il est ici aussi l’occasion de parler du Collège cévenol qui aide à cacher des juifs.

On s’interroge beaucoup sur le degré d’engagement pétainiste de nombre de fonctionnaires, ceux qui dépendant de l’Éducation nationale ont bénéficié de février 1942 à l’été 1944 d’un ministre à savoir Abel Bonnard, descendant d’une famille flamande, farouchement pro-allemand. Ajoutons que les orientations qu'il impose en matière d'instructions officielles et d'organisation de l'enseignement primaire sont bien diffférentes des mesures prise par Carcopino. Jean-François Condette rappelle que son surnom était en conséquence durant l’Occupation"Abetz Bonnard", nous ajouterons qu’à la même période (et par allusion à ses penchants sexuels) il était aussi appelé "Gestapette". On doit à Abel Bonnard l’ouvrage L’Éloge de l’ignorance où il écrit : « Que ceux qui étudient se dévouent, sans réserve à leur grand objet, mais il faut aussi que les ignorants, s’il est permis de le dire, ignorent bien. Loin d’humilier personne, ces grands partages quand on les comprend, sont également magnifiques ».

L’auteur de cette contribution essaie de mesurer le renouvellement qu’Abetz Bonnard et ses prédécesseurs  ont imposé chez les recteurs (qui dirigent chacun une des dix-sept académies). Notons pour l’anecdote que Gustave Roussy, recteur à Paris démis en novembre 1940, se voit menacé de perdre la nationalité française car né à Vevey en Suisse en 1874 et bien qu’il soit descendant d’une famille calviniste ayant fuit le royaume de France sous Louis XIV. Ce sont les services qu’il rendit durant la Grande Guerre qui lui épargnèrent cet affront. Jean-François Condette évoque le devenir de certains recteurs face à l’Épuration  et les nouvelles nominations à la Libération.

On revient dans un texte d’Olivier Sibresur les enseignements par les jésuites mais cette fois au Japon et cela permet d'évoquer la montée du nationalisme nippon conquérant.Turnhout est une commune flamande de Belgique située à l’est d’Anvers et l’article consacré à son collège jésuite est l’occasion d’évoquer la question de l’avenir de la Flandre dans les mois qui suivent l’invasion de la Belgique par l’Allemagne.

On apprécie la grande variété des textes proposés, globalement on est renforcé dans l’idée que les conflits en France et en Belgique eurent des répercussions non seulement dans la vie des établissements, élèves et enseignants ainsi que dans le contenu des activités proposées durant les guerres mais qu’ils eurent des conséquences sur les options pédagogiques avancées (et partiellement réalisées) dans les années qui suivirent la fin des combats.

Pour connaisseurs

Ernest

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