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La folie dans tous ses états

La folie dans tous ses états
Humensciences 240 pages
1 critique de lecteur

Avis de Patricia : "Ce ne sont pas les troubles psychiques qui changent fondamentalement mais c’est la vision que la société en a"

Jacques Antoine Malarewicz est psychiatre ; il a donné de nombreux livres sur plusieurs sujets comme l'approche systémique en entreprise, la thérapie familiale et l'hypnose ericksonienne. Il est né dans la région de Lille d’un père polonais et d’une mère de Suisse alémanique. Il a soutenu sa thèse de médecine en 1977, vulgarisée deux ans plus tard dans son premier livre Itinéraire d’une absence. De Groddeck à Balint : l’émergence de la psychosomatique.

 

En 1980, il a présenté un mémoire de psychiatrie intitulé La gémellité et le double. Il a pris ses références, dans la thérapie familiale, auprès de l'école de Palo Alto qui est à l’origine d’une profonde remise en question des fondements de la psychiatrie. Le psychiatre Milton H. Erickson se revendique pour partie de ce courant de pensée, et l’ouvrage de ce dernier Un thérapeute hors du commun : Milton H. Erickson a été un temps le livre de chevet de Jacques Antoine Malarewicz.

 

En conséquence en 1986, Jacques Antoine Malarewicz a publié avec Jean Godin Milton H. Erickson. De l’hypnose clinique à la psychothérapie stratégique. Jacques Antoine Malarewicz a également étudié le phénomène de la possession féminine sous divers angles, ce qui a débouché sur le livre La femme possédée - Sorcières, hystériques et personnalités multiples.

 

Dans l’introduction, l’auteur avance que la Révolution française en désirant rejeter toute forme d’obscurantisme, a amené les médecins à s’intéresser à ceux que l’on pouvait penser auparavant manipulés par le Malin ou selon nous possiblement inspirés par des forces divines (certains personnages reconnus comme saints tombant dans cette catégorie). Toutefois « tenter de nommer l’innommable, c’est-à-dire enfermer l’irrationnel dans le rationnel, est une démarche plus productive de certitudes qu’efficace d’un point de vue thérapeutique, dans la mesure où elle ne condamne qu’à multiplier les entités jusqu’à l’absurde - ce  à quoi nous assistons de nos jours » (page 11).      

 

Logiquement le premier chapitre se nomme "Nommer et classer l’innommable" ; il s’agit de donner une vision rationnelle d’une réalité irrationnelle. On s’appuie alors sur la pensée d’Étienne Bonnot de Condillac, porteur d’une philosophie empirique ainsi que d’une théorie qui dit que toute connaissance vient des sens et avance qu'il n'y a pas d'idées innées. Ceci explique que Marc-Antoine Petit chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu à Lyon puisse écrire qu‘il faille en médecine « ne jamais séparer la spéculation de l’exercice ; il faut d’autant qu’il est en soi, rendre la science oculaire, et la dégager de la conjecture et de l’opinion » (page 21). L’observation débouche évidemment sur une réflexion.

 

On commence à mettre des mots latins ou grecs sur les choses vues. Aujourd’hui pour être plus abscons au commun des mortels, on emploie des acronymes (comme TOC) ou des mots anglais (tel burn-out). Il s’agit de classer, durant la période contemporaine, pour notamment qualifier de curables certains patients et incurables d’autres. Notons pour ce chapitre un renvoi à l’époque médiévale : « Dans l’Occident chrétien, l’âme et le corps ont toujours été opposés, tout comme Dieu et le diable, le pur et l’impur. Les deux territoires devaient rester irréconciliables. Pendant des siècles, et jusqu’à la Renaissance, en suivant l’enseignement de l’Église et la pensée d’Aristote, il n’était pas possible de considérer que l’âme, créée et non engendrée, soit atteinte. En toute logique, c’est par le truchement du corps que pouvait être identifié le primum movens des dérèglements de l’esprit » (page 28).  

 

L’auteur revient donc dans ce chapitre sur le divorce nécessaire mais progressif entre les idées théologiques et les approches médicales. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que le second chapitre s’intitule "Au commencement était le diable". Le monde médiéval fut d’ailleurs bien plus tolérant à l’égard de ceux qualifiés de fous que ne le fut l’époque moderne et Jacques Antoine Malarewicz revient sur le terme grand renferment né à l’époque du roi Louis XIV et caractérisé par par Michel Foucault en 1961. Dans cette même partie, l’auteur rappelle malicieusement que les mots hystérie, mélancolie et manie trouvent leur origine dans la Grèce de Périclès.

 

Le troisième chapitre est l’occasion d’évoquer Esquirol qui entend dissocier les aliénés des criminels ; ces deux populations se trouvaient parfois dans les mêmes cachots sous la Monarchie de Juillet. Déjà à la fin du règne de Louis XV, le docteur Pierre Pomme recherchait des causes physiologiques à la folie (page 97). D’autres au XIXe siècle comme Broussais avance que l’irritation d’une partie du corps est à l’origine de toute forme de folie.

 

Crainte de la dégénérescence, magnétisme de Messmer et phrénologie prennent pour sujets les fous durant ce même siècle. Voilà certains points abordés dans le cinquième chapitre. Dans le chapitre suivant on revient à la Monarchie de Juillet avec la loi de 1838 qui restera en vigueur jusqu’en 1994 ; son article premier énonce « chaque département est tenu d’avoir un établissement public, spécialement destiné à recevoir et soigner les aliénés, ou de traiter, à cet effet, avec un établissement public ou privé, soit de ce département, soit d’un autre département ». Cette dernière exonère de toute peine une personne que l’on peut qualifier en état de démence au moment des faits. La psychiatrie française trouve ses racines dans les conséquences de ce texte. Jacques Antoine Malarewicz parle de l’évolution des classifications psychiatriques depuis cette date. Page 148, il met en exergue que les troubles renvoient au seul malade et font l’impasse sur l’environnement sociétal de celui-ci.

 

Le dernier chapitre évoque justement l’extension du domaine de la souffrance psychique, cette dernière concerne aujourd’hui l’organisation de la société. La partition entre névrose et psychose a été écartée et le recours à des solutions médicamenteuses s’est trouvée encouragée par la révision de certaines caractéristiques dans le DSMIII, le  DSMIV et le  DSMV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), bible des pathologies psychiatriques. « Bien évidemment, ce n’est pas la réalité qui change, mais le regard qui est porté sur elle » (page 180).

 

Pour sa conclusion, l’auteur souligne que le recours massif aux psychotropes est un pis-aller qui montre les limites de la réponse fournies à la souffrance psychique. On retiendra que « force est de constater que la folie a d’abord été religieuse, c’est-à-dire manifestation d’un déséquilibre du monde spirituel sous l’emprise du diable, puis sociétale dans la remise en question d’un autre équilibre – celui de la cité-, ensuite médicale sous la pression, au XIXe siècle, d’une pensée scientifique. Elle risque dorénavant de devenir un fait essentiellement économique (page 205). Des notes de bas de page apportent d’heureux éclaircissements ou révélations sur certains faits rapportés. D’un grand intérêt notamment pour l’historien des mentalités et pour les étudiants en psychologie ou en soins infirmiers mention psychiatrie, cet ouvrage, quoique vulgarisateur, demande une certaine culture générale à son lecteur pour en faire un parcours aisé.      

Pour connaisseurs Aucune illustration

Patricia

Note globale :

Par - 117 avis déposés - lectrice régulière

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