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Voyage en Crimée en 1786

Voyage en Crimée en 1786
L’Harmattan 152 pages
1 critique de lecteur

Avis de Alexandre : "Charles-Gilbert Romme conçoit le calendrier républicain après avoir donné de l’instruction dans un pays sous le calendrier julien"

Un tel ouvrage ne se conçoit pas sans une carte de l’Ukraine et de la Crimée de l’époque et le dessin du trajet du voyage du narrateur. Ne pas faire ce choix, c’est décourager nombre de lecteurs potentiels et frustrer d’un bout à l’autre les lecteurs courageux de cet ouvrage. Pas un nom de lieu n’est présenté sous sa forme généralement connue dans le monde francophone, ainsi par exemple le Dniepr apparaît sous la forme de "Dnipro".  S’il est fort raisonnable de prendre le nom (traduit en caractère latin) dans la langue du pays, le fait que cela soit devenu l’ukrainien entraîne des variations avec celle qui s’imposait avant 1990 à savoir le russe. Et d’ailleurs si un jour l’annexion de la Crimée par la Russie est reconnue, on reviendra au russe en toute logique.  C’est fort dommage car l’auteur ne manque pas de donner une description des villes et campagnes qu’il visite en expliquant quelle est leur économie :

« Les plaines de Baïdar seraient peut-être les meilleurs endroits de la Tauride pour la culture du ver à soie ». (page 122)

Maxime Deschanet rédige un avant-propos où il précise que Charles-Gilbert Romme l’auteur de Voyage en Crimée en 1786 est alors le précepteur particulier du jeune noble russe Pavel Stroganov. Ce dernier appartient à la flopée de Français ou de Suisses (Frédéric-César de La Harpe né dans le canton de Vaud en 1754 est le plus célèbre de ces Helvètes) qui séjournent en Russie au XVIIIe siècle qui partent enseigner la langue de Molière (et parfois les sciences et les mathématiques comme avec Charles-Gilbert Romme) à l’aristocratie du pays des tsars. Charles-Gilbert Romme est d’ailleurs très largement cité dans un ouvrage publié de façon quasi concomitante chez le même éditeur à savoir Quand le français gouvernait la Russie : L’éducation de la noblesse russe 1750-1880.

Il s’agit donc d’un voyage d’un peu plus de deux mois réalisé en mars, avril et tout début mai 1786 dans des territoires jouissant, jusqu’à très récemment ou au moins un quart de siècle avant, d’une certaine indépendance (ou du moins autonomie par rapport à l’Empire ottoman, la Pologne ou la Russie) : le Hetmatat des cosaques d’Ukraine (rattachée la Russie en 1764) autour du Dniepr (et donc bien au nord de la Crimée), la Zaporoguie également peuplée de cosaques qui était un peu moins au nord de la Crimée et enfin le Khanat de Crimée qui disparaît en 1783.  

Cette carte de la région, avant la poussée russe de la fin du XVIIIe siècle, n'est pas dans l'ouvrage

Aussi bien Maxime Deschanet que Gulnara Bekivora qui présentent successivement le texte font l’impasse sur les raisons pour lesquelles  Pavel Stroganov et son précepteur voyagent tant (et donc pas seulement dans le sud de la Russie, mais aussi en Finlande alors suédoise et en Europe occidentale). En fait la mère de Pavel Stroganov a quitté son mari pour un autre homme et le père de Pavel Stroganov décide d’éloigner son fils d’un domicile conjugal où pèse l’absence de la mère de ce dernier. Par ailleurs on nous fait également l’impasse sur son adhésion à Paris en 1790 aux idées révolutionnaires et sur la brillante carrière militaire de Pavel Stroganov présent comme général de brigade (en terme d’équivalence) à la bataille de la Moskova (Borodino pour les Russes) en septembre 1812  et comme général de division (toujours en terme d’équivalence) à la bataille de Leipzig.

Par contre quelques éléments de biographie sont donnés sur l’auteur de Voyage en Crimée en 1786 un Auvergnat devenu député montagnard du Puy-de-Dôme à la Convention, il est condamné à mort en juin 1795 par les Thermidoriens mais préfère se suicider.  

Le récit du voyage débute et se finit à Kyïv qui n’est autre que Kiev, comme on le devine car malheureusement cela ne nous ai pas précisé. À vol d’oiseau on est à plus de 500 km du premier village de l'ancien khanat de Crimée (plus étendu que la seule péninisule de Crimée).

Vu l’extrême difficulté que l’on a à comprendre où les voyageurs se trouvent, le plus intéressant dans ce récit est la notation sur le mode de vie des habitants d’un lieu, même si ce lieu est totalement inidentifiable par nous à moins d’utiliser systématiquement wikipédia.  L’organisation sociale des Zaporogues est particulièrement intéressante à connaître et rappelle un peu les valeurs en cours dans les républiques de corsaires. Ces derniers tirent leur nom de leur capacité à franchir en barque les rapides du Dniepr (page 46).

On doit à Catherine II, impératrice de 1762 à 1796, d’avoir étendu le servage à l’Ukraine  et d’avoir maintenu dans sa rudesse le servage mise en place dans les territoires anciennement polonais de Ruthénie. « La terre est faite pour les barines » comme l’écrit Albert Camus ultérieurement.  Or Pierre III, qui l’a précède sur le trône,  a aboli l'obligation de servir pour les nobles par un édit du 18 février 1762 (à l’exception du servie militaire en temps de guerre) et c’est cette mission qui justifiait la possession de serfs par les barines. En Ukraine des paysans fuient le servage imposé par Catherine II et vont se réfugier en Pologne (page 33). Cette politique d'aggravation du servage provoquera de nombreuses insurrections paysannes, dont la grande révolte dirigée par le cosaque Pougatchev (1773-1775).

Aussi n’est-il pas étonnant que nos deux voyageurs, du fait des guerres entre la Russie et l’empire ottoman et des diverses révoltes trouvent des endroits complètement désolés comme Thédosie (Caffa du temps où elle était un comptoir génois) qui devait compter environ 70 000 habitants du XVe siècle au début des années 1780 n’a maintenant que moins de 2 000 habitants (page 87). Il faut dire que, l'impératrice Catherine II décide de déporter sur le continent la population grecque de la péninsule.  À l’occasion, notre personnage trouve un compatriote come Joseph Blanque, venu à la demande du Prince Potemkine (élevé au titre de  prince de Tauride en 1783) pour relancer la culture de la vigne dont s’occupait la population d’origine hellène (page 84).  

Notre narrateur rencontre non seulement des évêques orthodoxes mais également le mufti des Tatars, rappelant ainsi l’islamisation des populations de cette région. Ce dernier lui parle de la présence des  Tatars nogays qui étaient encore nomades et ni islamisés ni christianisés pour un certain nombre ; le mufti semble évoquer un certain attachement d’entre eux à la religion taoïste (page 101). Sachant les connaissances mathématiques de l’auteur, on ne sera pas surpris qu’il rapporte avoir posé un problème de géométrie à un ingénieur russe nommé Korsakov (pages 51-52). Ce texte est connu des Russes par sa publication en 1941 et n’avait jamais été imprimé en français jusqu’alors, le manuscrit est conservé dans les archives de l’histoire russe à Saint-Pétersbourg.  

Pour connaisseurs Aucune illustration

Alexandre

Note globale :

Par - 333 avis déposés - lecteur régulier

Cher Alexandre, C'est un plaisir de tomber par hasard sur la critique de ce petit livre. Je vous remercie de cette analyse. Je ne peux que vous rejoindre sur la carte, je n'arrive pas comprendre pourquoi cette idée ne m'est pas venue à l'esprit plus tôt. Cependant, je pense avoir parlé, certes brièvement, les raisons pour lesquelles Romme et Stroganov fils voyagent si souvent, en mentionnant que c'est un choix du précepteur, qui juge que c'est le meilleur moyen de former son élève. En cela, on est proche de l'idée du "Grand Tour" anglais. Dans mes recherches, j'admet n'avoir jamais entendu parlé que ce serait sur décision du père que Pavel quitte le domicile familial, pourriez vous me citer votre source?De même, j'avais bien précisé dans l'introduction que j'utilisais la graphie ukrainienne en ce qui concerne les villes, car tout le voyage se déroule dans le territoire de l'Ukraine, ce qui justifie le choix d'écrire Kyiv et pas Kiev. En tout cas, je vous remercie de cette lecture, et de votre critique. Ce fut un plaisir de la lire!
333 critiques
18/01/17
"Son père prit seul soin de lui. Afin de dissimuler à son fils ses problèmes conjugaux, le comte éloigna le jeune garçon de la maison familiale, accompagné de son précepteur" cette phrase est tirée de la page wikipedia sur Pavel Alexandrovitch Stroganov.

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