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André Tardieu, l’incompris

André Tardieu, l’incompris
Perrin 352 pages
1 critique de lecteur

Avis de Alexandre : "André Tardieu. Combien de rues ou places ?"

Au moins trois, à savoir à Paris, Nantes et Belfort. Une chose est sure, il n’y en a pas beaucoup pour quelqu’un qui joua un rôle important auprès de Clemenceau et qui fut président du Conseil (l’équivalent de Premier ministre) presque sans discontinuité de novembre 1929 à mars 1932.

Maxime Tandonnet a beaucoup de sympathies pour son personnage et on ne peut nier qu’il en connaisse bien la vie, il est même allé chercher quelques informations dans les papiers déposés aux Archives nationales. Par contre, il a une compréhension assez relative de l’histoire politique de la seconde partie de la IIIe République (1914-1940), celle où pour l’essentiel agit son personnage. Il maîtrise mal l’histoire de la gauche française, ce ne serait pas trop embêtant si Tardieu n’avait été une des principales bêtes noires de cette dernière pendant toute la période en question.

Quelques erreurs se glissent, je relèverai (page 322) : « au congrès de Tours  de janvier 1920 (…) la majorité, derrière Léon Blum, s’en tenait à un socialisme réformisme, conservant le nom de SFIO. En revanche, une minorité de cette formation choisissait d’adhérer à la IIIe Internationale communiste (ou Komintern), sous l’égide de l’URSS ». Passons sur le factuel peut-être secondaire : l’URSS  a existé à partir du 30 décembre 1922 et le congrès de Tours  se déroule du 25 au 30 décembre 1920. Toutefois un congrès de Tours  se déroulant en janvier et non en décembre 1920 n’aurait peut-être pas donné le même résultat. Là où cela est bien plus embêtant, c’est de laisser croire que derrière Blum on trouve beaucoup de monde et que des réformistes. La SFIO maintenue est un parti exsangue car déserté par la très grande majorité de ses adhérents de 1920, soit qu’ils passent à la SFIC (qui deviendra le PCF) soit parce qu’ils n’adhèrent ni à l’un ni à l’autre des deux partis (c’est le cas de Laval d’ailleurs). En son sein, elle garde des militants révolutionnaires, ce qui explique qu’elle refuse route participation au pouvoir jusqu’en 1936.

Ceci explique aussi en partie les allers-retours des radicaux entre les modérés (avec qui ils gouvernent souvent dans l’Entre-deux-guerres) et les socialistes (dont ils ont besoin des voix pour se faire élire). Maxime Tandonnet nous dit à plusieurs reprises (et en particulier page 105) que Tardieu ne comprend pas l’attitude des radicaux ; notons qu'il a eu en face de lui, aux législatives de 1928, un candidat radical très opposé à la politique de Poincaré et que cela a dû l'aider à comprendre. Peut-on écrire que les députés radicaux qui viennent d’être élus en 1928, avec les voix socialistes et une bonne moitié des voix communistes, se sont présentés « sur une ligne de soutien à Poincaré » ? C'est simplificateur. Peut-on traiter  ce départ des ministres radicaux d’un gouvernement de droite comme caractérisé par « l’absence de conviction et l’opportunisme » ? C'est Daladier qui impose, fin 1928, son point de vue dans un parti où, à la Chambre, un parlementaire peut avoir voté des mesures proposées par le gouvernement Poincaré et se réclamer quand même devant ses électeurs de défendre des idées de gauche. Un parti où aussi, on n'a quasiment pas de discipline de vote et où donc certains députés ont été parfois dans l'opposition à Poincaré entre 1926 et 1928.

L’auteur rapporte (page 103) l’incident électoral qui met aux prises le 7 avril 1928 le radical Edmond Miellet et André Tardieu  et il reproche à la presse nationale de ne pas lui avoir donné un plus grand écho.  Relevons que le journal modéré du Territoire de Belfort, à savoir  L’Alsace, note que l’agression physique se déroule après "deux heures de tumulte" (c’est moi qui cite, pas l’auteur) et se solde par un bri de lorgnon, donc selon nous on peut penser aussi à une bousculade et non pas à des coups portés volontairement par une personne connue comme à mobilité très réduite. La prétendue attitude chevaleresque de Tardieu, rapportée dans le livre (on ne connaît pas la source, mais c'est peut-être "Le Figaro"), n'est absolument pas évoquée par le périodique qui le soutient localement. Maxime Tandonnet écrit (page 103) que dans celle des deux circonscriptions du Territoire de Belfort où n’est pas présent André Tardieu, mais où se présente Edmond Miellet, ce dernier est battu. Non ce n’est pas le candidat modéré qui est élu dans cette partie urbaine du département, au second tour, mais le radical Edmond Miellet avec 5963 voix contre 5 494 à l’ami de Tardieu et cela malgré le fait que le candidat communiste bloque plus du tiers de ses voix du premier tour, soit 503 suffrages.

À la fin de son ouvrage, la présentation que fait l’auteur du 36e congrès de la SFIO, aussi appelé Congrès de Nantes, se tenant du 27 au 30 mai 1939 est tellement caricaturale que nous nous sentons obligé de renvoyer au fait que pour la première fois, depuis 1920, Paul Faure (sur une ligne d’aspiration à la paix) s’oppose à Léon Blum (qui défend une politique de fermeté face aux initiatives d’Hitler).                  

Le problème que l’on rencontre assez souvent est que des auteurs, parce qu’ils ont atteint des responsabilités dans divers secteurs (général, journaliste médiatique, haut fonctionnaire...) s’autorisent à faire tentative d’historien sans avoir la rigueur qui s’impose. Maxime Tandonnet a pourtant, à son actif, nombre d’ouvrages ; il est donc étonnant d’avoir à relever certaines maladresses.  Jamais on n’avance un fait sans le vérifier, on est prudent dans ce que l’on rapporte si on n’a pas pu croiser les sources et si on l’a fait et qu’elles sont contradictoires on donne les diverses interprétations possibles.  Affirmer que Tardieu a torpillé la candidature de Briand en 1931 à la présidence de la République pour faire payer à ce dernier la part certaine qu’il avait dans l’échec du Tigre en 1920 à devenir chef de l’État, me semble bien hasardeux. En effet depuis fort longtemps Clemenceau (certes déjà décédé) et Tardieu ne s’entendaient plus et le Tigre avait écrit en particulier que « Tardieu me paraît avoir moins de conscience que Briand. Ce n'est pas facile » ( c’est moi qui cite, pas l’auteur). De plus, comme l’explique fort bien Christophe Bellon, dans son livre sur Aristide Briand, Laval et Tardieu agissent dans leur propre intérêt immédiat pour barrer le chemin à Briand. Afin que cela soit clair, je cite ce qu’écrit Maxime Tandonnet : « Au fond, le Mirobolant n’a jamais pardonné à l’archange de la paix sa responsabilité dans l’échec de Clemenceau à la présidence de la République » (page 156).

Surnommé le Mirobolant, André Tardieu eut un rôle important dans la vie politique française, d’abord durant la Grande Guerre par son rôle de Commissaire général aux Affaires de guerre franco-américaines, sa participation active aux négociations qui débouchent sur le Traité de Versailles, ensuite par l’originalité de sa politique économique et sociale (qui d’ailleurs à mon avis coupe les pieds aux ersatz de celle du parti radical de l’époque), par son désir de réformer les institutions parlementaires (en renforçant l’exécutif, le général de Gaulle s’inspirera, dans ce domaine,  de certaines idées de Tardieu), enfin lors de la montée des périls face aux initiatives d'Hitler. Bref il y a beaucoup à apprendre en lisant ce livre et il m’a été regrettable d’en relever quelques insuffisances ; mon avis reste évidemment très personnel.           

Pour connaisseurs Aucune illustration

Alexandre

Note globale :

Par - 321 avis déposés - lecteur régulier

Alexandre, cher Monsieur,
Votre appréciation générale sur ma biographie d'André Tardieu m'a déçu et peiné.
Vous parlez de "quelques informations" puisées dans les archives. C'est faire peu de cas des dizaines de milliers de documents conservés aux archives nationales que j'ai brassés pendant deux ans et sélectionnés pour écrire mon livre.
Je reconnais mon erreur dans une note en fin du livre, sur la date du congrès de Tours en décembre et non janvier 1920. J'ai relu et fait relire une bonne dizaine de fois mon texte achevé et m'en veux d'avoir laissé passer une telle erreur et vous remercie de me la signaler. Vous auriez pu toutefois préciser dans votre commentaire qu'il s'agissait, non pas d'une erreur dans le texte lui-même, mais d'une note de fin du livre, déconnectée du texte (chronologiquement), qui ne change en rien son contenu. Quant à la SFIO, elle est alors, comme vous le dites, gravement affaiblie sur le plan du nombre d'adhérents à la suite de la scission, mais elle ne l'est pas, ni à la Chambre, ni dans le pays obtenant 20% des suffrages aux élections de 1924 (contre 5% au PCF).
Sur les radicaux, je ne comprends pas bien votre position. A partir de 1926, la ligne générale (avec bien sûr des dissidences que je ne nie pas) est bel et bien au soutien d'un gouvernement Poincaré, qui n'est pas alors, comme vous le dites, un gouvernement de droite, mais un gouvernement d'union nationale, et les 4 dirigeants du parti représentés au gouvernement s'en retirent en 1928 sur la décision du Congrès d'Angers (comme ils le déclarent eux-mêmes).
Vous vous étonnez que Tardieu se soit réjoui de l'échec à la présidentielle de Briand en 1932, y voyant une juste réplique de la défaite de Clemenceau en 1920, dès lors, dites-vous, que Tardieu et Clemenceau s'étaient gravement brouillés. De fait, le Tigre en voulait à Tardieu pour son ralliement à Poincaré en 1926. Mais Tardieu, qui souffrait de cette ostracisation, n'a jamais cessé de se considérer comme un héritier de Clemenceau (voir son discours d'hommage au Sénat). Il a vécu sa défaite en 1920 comme une catastrophe nationale et n'a jamais cessé d'en blâmer Briand. Rien d'étonnant, donc, comme l'ont rapporté les témoins cités dans mon livre, qu'il ait ressenti l'échec de Briand, pour cette raison et pour d'autres, avec une satisfaction non dissimulée (même si cette réaction n'est pas à son honneur).
Mais votre reproche essentiel, si j'ai bien compris, tient au fait que j'évoque la ligne pacifiste la SFIO, en particulier à la suite du congrès de Nantes de 1939. Vous me reprochez d'être caricatural. Mais pour les quelques phrases que je consacre à et événement, je me suis fondé sur la lecture intégrale, attentive et scrupuleuse des comptes-rendus de débats largement repris dans le Populaire. Jetez-y vous même un coup d'oeil. C'est édifiant. La grande majorité des intervenants, notamment les plus hauts placés dans l'appareil, sont sur une ligne d'apaisement et cherchent les moyens d'éviter l'affrontement avec l'Allemagne hitlérienne. Léon Blum tente de trouver un compromis entre ces derniers et les quelques "belliqueux" comme on disait alors. Le communiqué final du Congrès est clairement et sans ambiguïté sur une ligne d'apaisement que l'on peut considérer comme pacifiste. Relisez-le SVP. D'ailleurs auparavant les députés SFIO avait approuvé à la quasi unanimité (sauf un) la ratification des accords de Munich. Par la suite, la grande majorité de des parlementaires SFIO a voté les pleins pouvoirs à Pétain. Ce n'est pas du sectarisme anti-SFIO de ma part car j'explique bien dans mon livre que la classe politique dans son ensemble est sur cette ligne, y compris la droite et bien sûr l'extrême droite. J'ai simplement voulu montrer le contraste avec Tardieu qui lui n'a pas flanché sur ce point.
Quant à l'incident Tardieu-Miellet, en effet, je me suis fondé sur le compte-rendu du correspondant du Figaro sur place et ne vois toujours pas de raison de mettre en doute son récit, m'étonnant simplement que l'agression d'un ministre (ses lunettes cassées) n'ait pas eu plus de retentissement dans la presse et l'opinion (au regard de ce qui se passerait aujourd'hui en de telles circonstances).
J'admets parfaitement la critique et même je m'en réjouis car elle me permet de progresser. Mais là, franchement, je trouve la vôtre excessive et elle me touche car elle heurte de plein fouet mon objectif qui est de faire connaître ou reconnaître une grande figure de la IIIe République.
Bien à vous
Maxime Tandonnet
321 critiques
18/01/19
D'abord le ton est courtois et cela prouve que l'auteur a des qualités d'historien. Prenons le problème à l'envers. Si je n'ai que cela à reprocher à l'auteur, il n'y a pas gros péril en la demeure.
Ce qui m'a gêné, c'est que les erreurs rapportées par moi peuvent biaiser l'opinion du lecteur.
Comme je m'en doutais l'auteur s'est fié au seul "Figaro" pour rapporter l'incident électoral. Surtout sous la IIIe République, il ne faut jamais se fier au contenu d'un article, vu la très grande liberté de presse qui existe (sans vraies barrières). Je pense apporte la preuve que le "geste chevalresque" de Tardieu est une pure invention du journaliste du "Figaro".
La SFIC (PCF) ne fait pas 5% en 1924 mais plus du double. Si la SFIO a 100 députés, elle le doit au fait qu'un grand nombre de ses députés sont sur des listes de Cartel. Il est impossible de ce fait de donner un pourcentage de voix à la SFIO en 1924. Ceci est fait dans des livres d'Histoire, mais il faut le dénoncer.
Pour 1940, prenons là encore le problème à l'envers. Dans quel parti y-a-t-il eu plus d'opposants à Pétain. A la SFIO bien sûr. Ce qui ne veut pas dire que des députés de droite et catholique, dont un parlementaire du Doubs ne votent pas contre.
Mes profonds respects à l'auteur.
Alexandre, cher Monsieur,
en effet, je n'ai aucune raison d'être discourtois envers une personne qui a bien voulu s'intéresser à mon livre.
Je ne vais pas revenir sur les quelques points de discussion entre nous qui ne concernent pas directement ma biographie.
Cependant, je me permets d'insister sur une chose qui me touche car elle me paraît mettre en cause la rigueur de mes recherches et me blesse ainsi profondément. Sur l'incident Tardieu Miellet vous me reprochez de me fonder sur un article du Figaro et le témoignage d'un journaliste dont vous pensez qu'il a pu "tout inventer". Cependant, je dois vous faire remarquer que l'autre grand quotidien national, le Temps, rapporte les mêmes faits (9 avril 1928 p 3) avec force détails. Un journaliste qui ne fait pas son métier et qui ment, c'est possible, pourquoi pas (même si j'ai moi-même un a priori favorable pour cette profession). Deux journalistes, de deux quotidiens différents et concurrents, qui mentent et commettent le même mensonge, cela paraît beaucoup plus improbable. D'ailleurs, je comprends mal votre argumentation: "...il ne faut jamais, dites-vous, se fier au contenu d'un article, vu la très grande liberté de presse qui existe, etc." Cela signifie-t-il qu'une moins grande liberté de presse (c'est-à-dire une forme de censure ou de sanction du contenu des article) serait une garantie de professionnalisme et d'impartialité de la presse? L'histoire, me semble-t-il, prouve le contraire...
Avec mes profonds respects à vous qui avez bien voulu commenter mon livre. (vous pouvez aussi me joindre pour prolonger cette discussion sur mon mail maximetandonnet@free.fr)
321 critiques
27/01/19
Il est, pour moi, possible que la presse parisienne favorable à Tardieu reprenne les faits tels qu'ils ont été racontés par "Le Républicain de Belfort", journal fondé pour soutenir localement Tardieu et qui disparaît avec la décision de ce dernier de ne pas se représenter à Belfort en 1936 (voir http://pmb.territoiredebelfort.fr/archives/opac_css/index.php?lvl=bulletin_display&id=901). Je note qu'un autre journal, "L'Alsace", soutenant systématiquement Tardieu, mais n'étant pas rattaché directement à lui, ne mentionne pas l'attitude chevaleresque de Tardieu. Si "L'Alsace" est consultable par internet, ce n'est pas le cas du "Républicain de Belfort", je n'ai pas pu voir l'article dans ce dernier périodique mais je ne manquerai pas de le faire plus tard.

L'Affaire Salengro ne s'explique que par le peu de barrières posées face à une calomnie dans la presse. Ma consultation de journaux de la période de la IIIe République, m'a permis d'y trouver des mentions diffamatoires (en particulier sur un prétendu alcoolisme et une fréquentation des maisons closes) qui sont avancées sans que des sanctions conséquences ne puissent être prises par la justice. Je défends la liberté des journalistes, mais je pense qu'il faut sérieusement croiser les sources pour rapporter à l'indicatif ce qu'il y a dans la presse entre 1881 et 1940.

Ceci étant, je remercie l'auteur pour ses réponse qui me rassurent sur la qualité de l'ouvrage et m'amènent à revoir mon jugement global sur ce titre. En conséquence, pour ce livre je revois mon évaluation à la hausse.
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