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Frédéric II : un empereur de légende

Frédéric II : un empereur de légende
Perrin 428 pages
2 critiques de lecteurs

Avis de Kingsale : "Il remet ça !"

Après avoir été sévèrement étrillé pour son Aristote au Mont Saint-Michel, on pensait que Sylvain Gougenheim ferait attention et serait plus prudent. Pas du tout. Rien de ce qu'a fait Frédéric II en lien avec l'Islam n'a grâce à ses yeux, pire, ses relations avec les savants arabes, ses emprunts à leur civilisation sont escamotés. Il annonce bien p. 324 qu'il va parler de son intérêt pour les connaissances scientifiques disponibles en terre d'Islam, mais oublie de le faire. Il est vrai qu'on connaît maintenant le profond désintérêt de Sylvain Gougenheim pour la civilisation d'Al Andalus et le rôle de Tolède auprès des lettrés occidentaux après la reconquête de la ville en 1085, Tolède qui fut au XIIe siècle un modèle de tolérance et où les spécialistes des trois religions travaillèrent ensemble à exploiter le fonds de manuscrits laissé par les Arabes.

Quant à la sixième croisade, il s'interroge longuement sur les raisons qui ont poussé le sultan à lui accorder le contrôle de Jérusalem et décrit les difficultés que lui ont causé les autorités locales, civiles et religieuses, mais paraît insensible au côté extraordinaire de cette conquête pacifique et à la volonté de Frédéric II de faire cohabiter les trois religions. Il y en a des leçons à tirer pour les temps présents mais on conçoit qu'elles soient gênantes pour certains. On est loin ici de l'empathie manifestée par Benoist-Méchin dans son passionnant Frédéric de Hohenstaufen ou le rêve excommunié, qui n'est d'ailleurs pas une seule fois cité.

On sait l'intérêt que porte Sylvain Gougenheim à la civilisation byzantine, mais son biais anti-Islam, alors même que cette dernière civilisation était à son zénith au tournant du premier millénaire, n'est guère acceptable de la part d'un universitaire et provoque un profond malaise.

D'une façon plus générale, il annonce dans l'introduction qu'il ne suivra pas un plan chronologique mais le résultat est peu satisfaisant : dans la première partie, l'exercice du pouvoir,  il consacre deux fois plus d'espace au gouvernement de l'Allemagne (il est vrai que c'est un sujet qu'il connaît bien) qu'au laboratoire sicilien, une expérience unique de création d'un état moderne. La deuxième et la troisième partie sont difficiles à distinguer, puisque l'on trouve dans les deux les signes et le spectacle du pouvoir. On remarque juste un chapitre fort intéressant sur l'empereur architecte. Quant à la quatrième partie, un homme de légendes, elle est consacrée à la critique des mythes, et il range bien sûr le multiculturalisme de Frédéric II parmi les mythes...

Dans ses conclusions, Sylvain Gougenheim parle de l'échec final de Frédéric II (p. 359) et l'impute à l'hétérogénéité de son empire, conglomérat de territoires disjoints et éloignés, de peuples que rien n'unissait sauf une commune allégeance. On peut penser au contraire que la raison de son échec est autre, car il aurait eu une chance de réussir son extraordinaire expérience, en Europe comme en Terre Sainte, s'il n'avait eu en face de lui une succession de papes haineux et violents, maniant de façon immodérée l'arme de l'excommunication, acharnés à sa perte jusqu'à sacrifier les résultats de sa croisade (la honte absolue !), jusqu'à proclamer qu'il fallait exterminer toute sa descendance, ce qu'ils réussirent à faire. C'est cette conjonction entre l'action des papes et celle de ses opposants naturels, grands féodaux du sud comme du nord, villes de l'Italie du nord, qui a eu raison de Frédéric II.

 

petit rappel des critiques formulées après la parution d'Aristote au Mont Saint-Michel :    https://methodos.revues.org/3048ont

 

Réservé aux spécialistes Quelques illustrations Plan thématique

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Avis de Adam Craponne : "Il exerçait sur le monde une influence invisible et l’attirait par une force mystérieuse (paroles de l’historien allemand Kantorowicz au sujet de Frédéric II)"

Alors que la royauté française se consolide au XIIe et XIIIe siècle en France avec Philippe Auguste et Louis IX (Saint-Louis) puisqu’elle est héréditaire et n’a pas à réinféoder des terres sans héritier, le Saint-Empire romain germanique va traverser une crise qui va déboucher sur un interrègne de 1250 à 1273 où aucun des prétendants ne fait l’unanimité et ne sera couronné par le pape. Cette crise, démarrant à la mort de Frédéric II, débouche d’ailleurs sur la constitution d’un collège plus restreint pour désigner le Roi des Romains, celui une fois couronné par le pape devient empereur des Romains.

Avec les Staufen (ou Hohenstaufen) qui occupent le trône impérial de 1138 à 1250 (avec en plus deux prétendants successifs ultérieurement) l’autorité impériale s’accroît. Si les empereurs du XIIe siècle avaient accordé des privilèges particuliers aux villes, au détriment des pouvoirs des seigneurs locaux, par contre Frédéric II a limité les privilèges de celles-ci et a bloqué la possibilité de fonder de nouvelles villes. Si ni Besançon ni Cambrai ne sont alors villes impériales mais le deviendront à la fin de ce XIIIe siècle ou au XIVe siècle.

Ceci pour faire remarquer que tout ce qui est à l’est de la Meuse, de la Saône et du Rhône est alors du domaine de l’empire romain germanique. On est d’ailleurs ravi qu’après deux pages de généalogie, l’ouvrage ouvre sur quatre cartes occupant pleinement une page chacune. La première marque justement les limites de l’Empire, la seconde pointe sur une carte du royaume d’Allemagne les domaines des principales familles concurrents au trône (on y voit que les Staufen dominent toute l’Alsace du haut de leur château du Haut-Kœnigsbourg), la troisième couvre l’Italie du sud (dont Frédéric II est le roi) et la dernière permet dévaluer la présence des Croisés en Palestine vers 1230.

Dans son introduction l’auteur dit ne pas vouloir négliger, comme ses prédécesseurs, un des trois espaces de l’action de son personnage, à savoir la Palestine ; elle rappelle que Frédéric II (maîtrisant un arabe qu’il a appris auprès d’une partie de ses sujets siciliens) à la tête de la Croisade de 1228-1229 obtient que l’accès de Jérusalem fut rendu aux chrétiens. Toujours dans ces premières pages Sylvain Gougenheim dit que Frédéric II est le fils de l’empereur Henri VI et Constance reine de Sicile (qui elle-même descend de conquérants normands).  

L’auteure relève que finalement il n’a pu limiter la puissance pontificale et que la Terre sainte sera lentement mais sûrement progressivement réduite à néant, que la constitution d’une conséquente administration n’a pu se réaliser que dans les limites de ses possessions du sud de l’Italie. Non seulement elle décrit l’organisation étatique impulsée par Frédéric II mais aussi examine les symboles de sa puissance et en particulier la représentation de l’Empire par un aigle à deux têtes.  

Du point de vue évènementiel on retiendra que la victoire de Bouvines permet à Frédéric II de prendre le dessus sur son rival au trône de roi des Romains Otton de Brunswick (neveu de Richard cour de lion) qui est dans le camp des vaincus en 1215. Par ailleurs les dernières années de la vie de Frédéric II sont marquées par la menace mongole alors que ce dernier a favorisé l’implantation de populations germaniques dans les pays baltes.

Sylvain Gouguenheim s’attache à relativiser l’image jusqu’à l'anachronisme qui a fait passer Frédéric II soit pour un souverain des Lumières en avance sur son temps soit pour un Napoléon, soit pour un libre-penseur. L’auteure évoquant plusieurs discours d’historiens sur le personnage ou d’historiens sur l’ouvrage que lui a consacré Kantorowicz (c’est le cas avec Marc Bloch) on est surpris que ne soit pas mis en avant la pensée de Benoist-Méchin sur le personnage (ce dernier perçoit en lui l’homme qui aurait pu unir l’Occident et le réconcilier avec l’Orient musulman) car de nombreux Français ne connaissent Frédéric II que par ce qu’en a dit cet historien français ou les succédanés de sa pensée en la matière livrés dans des revues d’histoire très grand public. Toutefois Sylvain Gouguenheim montre que d’autres historiens partageaient cette autre idée de cet historien français, apôtre de la Collaboration: « Frédéric justifiait la prophétie de Nietzche qui devait voir en lui le prototype du surhomme, tel qu’il le définirait six siècles plus tard ».

Pour connaisseurs Quelques illustrations

Adam Craponne

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