Avis de Benjamin : "Une démocratie laïque est la meilleure garantie de l’égale liberté des consciences (Jean-Claude Monod)"
L’ouvrage a pour sous-titre Essai sur l’exception française. Vincent Peillon est né d’un directeur général de la première banque commerciale soviétique pour l’Europe du Nord à savoir Eurobank et d’une mère d’origine juive alsacienne également d’opinion communiste. Il a été ministre de l'Éducation nationale dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, de mai 2012 à mars 2014. Aujourd’hui Vincent Peillon dirige la collection "Bibliothèque républicaine" aux éditions Au bord de l’eau.
Le livre commence par une citation de Jean Jaurès tiré de L’Action socialiste. À une heure où sur les réseaux sociaux les gens pratiquent très facilement l’injure vis-à-vis de personnes ne partageant leur opinion, il n’est pas inutile de faire connaître ce petit texte. Ce morceau choisi se termine en effet par : « Cette idée que toute vérité qui ne vient pas de nous est un mensonge ; que, jusque dans les adhésions que nous donnons, notre sens critique doit rester toujours en éveil et qu’une révolte secrète doit se mêler à toutes nos affirmations et à toutes nos pensées ».
Ce titre comprend les parties suivantes : une introduction baptisée "Républicanisme et laïcité, une exception française ?" et des chapitres respectivement intitulés Lumières, modernité et religion, Foi et croyance : séculariser la religion, Religion de l’avenir ou irréligion de l’avenir ?, L’Évangile éternel ou l’hérésie laïque : permanence du théologico-politique, Laïcité, modernité et hérésie.
Le premier chapitre évoque notamment la sécularisation. La première conception de celle-ci est la sécularisation-liquidation où le religieux n’aurait plus d’influence sur le pouvoir et le savoir. Ce courant de pensée se divise en une idée où le religieux relèverait du passé et renverrait à des dimensions superstitieuses et rétrogrades et une affirmation que la modernité est indifférente à l’esprit religieux et sera tolérée comme une distraction personnel le. « La seconde grande théorie est celle de la sécularisation ou sécularisation-transfert. (…) La sécularisation est comprise ici comme le mouvement par lequel le religieux se réinvestit dans le séculier, mais aussi dans lequel le séculier, mais aussi dans lequel le séculier se définit par sa cécité à l’égard de lui-même et l’ignorance de sa vraie nature, qui reste religieuse. Pour désigner cette théorie, on parle du théorème de la sécularisation, expression empruntée au philosophe allemand Hans Blumenberg » (pages 17-18).
Notre auteur cite Claude Nicolet qui, dans L’Idée républicaine 1789-1924, écrit que « La laïcité demeure le trait le plus original de l’histoire politique française, mais aussi son signe de contradiction le plus brûlant et le plus débattu ». Pour Vincent Peillon, « il y a la laïcité comme mouvement de rationalisation et de démocratisation, qui substitue la liberté individuelle, le libre examen, l’exercice de la raison à la révélation, à l’autorité, à l’Église » (page 20). Une autre version de la laïcité prend la forme d’une religion de l’Humanité et de l’Esprit. « Chez Jean-Marie Guyau, Ferdinand Buisson ou Jean Jaurès, c’était en réalité l’esprit de doute, la capacité à construire dans son propre fond et à se remettre en cause dans ses certitudes les plus intimes, qui constituaient le fondement de la laïcité » (page 24). La laïcité préserve de la religion d’État.
En Allemagne, la Réforme porte la libre subjectivité et la tolérance envers plusieurs religions, ce qui engage dans la modernité. En France l’hyperpuissance de l’Église catholique lié à des pouvoirs politiques conservateurs (en opposition avec la modernité, la démocratie et la République) a débouché sur la liberté de conscience conduisant vers la laïcité. « La laïcité française,avant d’être un dispositif juridique, était donc une religion civile, une morale individuelle et sociale, une éthique civique, et l’expression d’une conception fort singulière et précise du républicanisme » (page 41).
Le premier chapitre évoque les apports de la Renaissance, l’esprit des Lumières, la philosophie positiviste mais aussi la pensée de Jean Jaurès. Vers la fin de cette partie, on peut lire « ce qui était impliqué par ce mouvement où se conjoignaient raison, liberté et religion était sans doute une conception nouvelle de la religion. Mais c’était aussi une définition nouvelle de la raison et de la science. C’était dans le contexte d’une science qui n’était plus réduite au mécanisme, au matérialisme et au déterminisme, d’une raison qui n’était plus une simple raison calculatrice et utilitaire, d’une religion qui ne pouvait être identifiée à l’Église, aux dogmes, au clergé, que la laïcité s’affirmait comme un nouveau dispositif théologico-politique propre à la modernité démocratique et sociale » (page 76).
Le second chapitre commence en exposant la pensée du pasteur libéral Auguste Sabatier qui est né le 22 octobre 1839 à Vallon-Pont-d'Arc en Ardèche et mort le 12 avril 1901 à Paris. Il est le fondateur du "symbolo-fidéisme". Il avance que la société a drastiquement changé depuis les temps bibliques et de la Révélation par Jésus-Christ. Le christianisme a déjà su s’adapter et doit continuer à le faire avec un examen critique qui n’a pas d’exclusive sur les contenus. Les croyances ont à passer par le filtre de la raison et de l'expérience. Il distingue la foi qui a une dimension personnelle et morale de la croyance. De très nombreuses pages sont consacrées aux idées de Ferdinand Buisson. Il est notamment affirmé que : « pour Buisson (…) les fins de la vie humaine et politique n’étaient pas empruntées à la Cité, et l’expérience qui était la nôtre était celle de quelque chose qui déborde notre expérience et qui ne relève pas de la Cité ou de la communauté. La laïcité était pour lui l’expérience de cet appel et de cet idéal qui relevaient toujours d’une conscience singulière échappant à son inscription naturelle et historique, et elle était aussi le refus de figer cet idéal dans un dogme, une croyance, un repos » (page 103).
Le troisième chapitre présente des réflexions d’un nombre important de philosophes français et étrangers pour finir par retomber sur Ferdinand Buisson. « Ce fut le projet de l’enseignement de la morale laïque comme religion civile républicaine, qui consistait bien en un enseignement laïque de la morale : apprendre à être libre dans une société libre par l’exercice d’une pensée critique toujours en mouvement. Cette irréligion était aux yeux de Buisson la plus religieuse qui soit, l’école laïque étant l’école "où Dieu est partout" » (page 137).
Le dernier chapitre se réfère à des penseurs qui ont évoqué une dimension religieuse dans la sécularisation. Pour Karl Löwith « l’idée de progrès dut précisément assumer la fonction de la Providence, à savoir prévoir et se soucier de l’avenir » (page 140). On trouve là expliquer les conséquences portées par la pensée du moine Joachim de Flore considéré comme un précurseur de la philosophie de l’histoire. Vincent Peillon passe ensuite à Pierre Leroux pour qui le christianisme était une religion du passé déjà dans la première partie du XIXe siècle. Il entendait prôner une religion républicaine où le véritable Messie serait l’Humanité « qui allait déployer et réaliser progressivement dans l’Histoire, par la perfectibilité, le contenu de la devise, Liberté, Égalité, Fraternité » (page 157).
Notre auteur en revient à Jean Jaurès pour qui le christianisme pourrait s’intégrer dans une religion nouvelle de la vie en s’appuyant sur la science, la raison et la liberté. « Dans la pensée de Ferdinand Buisson, mais il en allait de même chez Jean Jaurès et chez Charles Renouvier, la République se devait d’enseigner des valeurs civiques, un idéal de justice, des principes démocratiques, une morale du devoir et de la solidarité » (page 167). Ce dernier chapitre se termine ainsi : « Si la liberté de conscience était garantie par la laïcité républicaine, elle supposait toutefois, pour s’accomplir pleinement, des conditions démocratiques d’une part et des conditions économiques et sociales d’autre part. Jaurès ne disait pas autre chose. Ainsi, non seulement la laïcité se proposait, selon l’expression de Pierre Leroux, d’"organiser religieusement la société laïque", mais cette organisation religieuse emportait avec elle des exigences politiques, économiques et sociales. En ce sens, elle s’inscrivait dans un mouvement qui revendiquait sa modernité non seulement sur le plan du rapport à la connaissance et à la science, mais aussi sur celui du rapport au pouvoir, à la politique et à la justice sociale. Ainsi se vérifiait pleinement cette idée présente chez Pierre Leroux qu’à tel Ciel correspond telle Terre et réciproquement » (page 174).
Dans sa conclusion, Vincent Peillon livre qu’un des objectifs de cet ouvrage fut d’« éclairer et enrichir certaines discussions et polémiques contemporaines, rétablir certaines vérités et corriger certains égarements qui accompagnent le tournant illibéral de nos démocraties en le lestant d’une conception identitaire et sécuritaire de la laïcité et de la République, très éloignée de leur définition originelle » (page 178). Il précise plus loin qu’il a voulu montrer que « l’engendrement de la modernité n’était pas le fait d’un retrait de la religion, pas davantage celui d’une reconduction de celle-ci, mais celui d’une métamorphose, d’une redéfinition et d’un redéploiement du religieux lui-même, en particulier à travers la mystique et l’hérésie, et que ce redéploiement pouvait aussi se comprendre comme une radicalisation du religieux, et de présenter comme la reconquête du noyau proprement religieux des religions. À ce titre, il n’était ni une liquidation, ni une neutralisation du religieux. Nous avions ainsi cheminé, selon les termes de Jean-Claude Monod, entre le déni de la dette et le déni de la nouveauté » (page 202). La dernière phrase de cette conclusion se trouve être : « La laïcité propose un modèle absolument singulier de sécularisation emportant avec lui une conception tout aussi singulière, philosophique et politique, de la modernité comme hérésie » (page 210).
Pour connaisseurs Aucune illustration