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Le nègre de Napoléon : Joseph Serrant, seul général noir de l’Empire

Le nègre de Napoléon : Joseph Serrant, seul général noir de l’Empire
HC éditions208 pages
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Avis de Georgia : "Je suis Noir mais pas trop ou les tribulations d'un métis soldat sous Napoléon"

On se souvient tous des généraux qui participèrent à l'épopée Napoléonienne tels que Hoche, Masséna, Bertrand, Rochambeau et du bouillant maréchal d'Empire, le sémillant Murat . Mais qui peut se targuer de connaître Joseph Serrant ? Peut-on justifier notre méconnaissance de l'homme parce qu'il fut noir et que la gloire de Napoléon n'y aurait pas survécu ? Il ne fut pourtant pas le seul. Le général Dumas avait, avant lui, imprimé une première tache sombre dans l'univers éclatant des victoires napoléoniennes.

Les droits civiques de Joseph Serrant auraient été compliqués à établir s'il n'y avait eu l'implacable Révolution et les idées de Robespierre. Le jeune métis y crut vraiment au point de faire partie du Club de jeunes citoyens et de s'impliquer, rêva avec tout son cœur et la vigueur de sa jeunesse, espérant, oeuvrant à son modeste niveau à l'abolition de l'esclavage. Joseph Serrant ne pensait que liberté et égalité. Il peut donc paraître surprenant qu'il choisisse l'armée et ses codes convenus, ses ordres et son immobilisme pour s'émanciper de sa vie dans les îles.

L'armée, élément important de la société d''ancien Régime restait sujette à deux prismes injustes mais réels que sont encore aujourd'hui la subjectivité humaine et les convenances sociales. Raymond Chabaud dresse un portrait qui n'est ni flatteur, ni ambigu de cet homme qui n'aima rien tant que l'esprit de liberté et les valeurs de la République. Né en Martinique le 27 janvier 1767 à Saint-Pierre, il était ce que l'on pourrait appeler un métis libre, selon l'auteur. On disait alors « libre de couleur ». Manière singulière de traiter ainsi celui qui ne l'était pas. En ces temps-là comme en d'autres, la liberté avait une couleur. Blanc, il ne l'était pas. Légitime, non plus car il était le bâtard d'une homme blanc et d'une métisse libre. « On nous appelait les libres. Le mot est infamant ... Très tôt, j'ai su que j'étais un bâtard ».

A seize ans, Joseph Serrant s'engage comme volontaire dans le régiment de Bouillé. Le petit apprenti cordonnier va vivre un autre destin qu'il n'escomptait même pas. L'obéissance devient son credo. Il l'accepte. Il passe très vite caporal et le sergent Kermadec aux ordres de qui il obéit, l'initie à la franc-maçonnerie bien que les loges maçonniques soient interdites aux métis libres. D'ailleurs, il n'ira jamais très loin dans cette voie-là. Sa carrière se poursuit lentement mais ses qualités de soldat font le reste. Il embarque pour la Dominique. Ce sera là sa première campagne. Ce ne sera pas la dernière. L'armée le fait voyager et marcher des heures durant. Des années durant.

Il traverse la Révolution quand tant d'autres heurtent les marches qui conduisent à l'échafaud avec en tête, toujours ses idées progressistes qui tardent à voir le jour en Martinique. Il s'engage pourtant dans la garde nationale nouvellement créée quand l'assemblée coloniale remplace les paroisses par des municipalités. Devenu Commandant général des îles du Vent, le général Rochambeau le nomme lieutenant. D'autres généraux lui octoieront des faveurs méritées. L'aventure est sa compagne, le risque aussi. Blessé une première fois, il est fait prisonnier et envoyé à Plymouth. Il sera échangé eu égard à son son grade puis reçoit la difficile mission d'éradiquer les Chouans dans le Calvados. Il se bat en Italie, participe aux campagnes de Suisse, découvre la Dalmatie, la Lithuanie et l'inamicale Russie. Sa vie d'officier lui plaît. Il aime ses hommes, mange avec eux, dort avec eux et tente de les épargner quand faire se peut. Il se bat contre les autrichiens en Italie puis c'est Moscou. La retraite. La faim. Le froid. La mort par centaines. Par milliers. Il y rencontre Joachim Murat dont il doit protéger la cavalerie. Il assiste aux réunions de l'état-major suprême.

« Ma position de colonel changeait ma vie. Assister aux réunions d'état-major permet de comprendre pourquoi on entreprend une campagne et surtout comment on va la mener. Le colonel sait où il doit se rendre, il sait qui il a à sa gauche et à sa droite... Il a une vision complète du champ de bataille... « 

Joseph sert sous les ordres d'un prince d'Empire, Eugène de Beauharnais qui est à la tête du quatrième corps d'armée lors de la campagne de Russie. Général en chef, il n'est rien moins que le beau-fils de Napoléon, fils de Joséphine. Il ne reste plus que l'Empereur à rencontrer. La première fois, il le voit sans pouvoir lui parler. Napoléon se montre inaccessible. Ses états de service ne parlent pas encore pour lui mais Joseph Serrant manifeste son courage et fait preuve avec son bataillon de prouesses au cours de la bataille victorieuse d'Ostrovno. Sous la tente impériale, sous l'oeuil complaisant de Joachim Murat, l'Empereur déclare à Eugéne de Beauharnais, général en chef :

Faites-le général, pour moi, je le fais officier de la Légion d'Honneur.

Mais l'Histoire ne gardera nulle trace de cette promesse. Que vaut la parole d'un empereur en proie à l'adrénaline de l'après-combat et de la victoire qui en découlait, sous une simple tente de serge verte ? Les ors de Fontainebleau auraient au moins eu l'avantage d'un événement de Cour, relaté, amplifié et dont la validité n'aurait fait aucun doute. Et puis, Napoléon avait fait son temps et le nouveau roi de France Louis XVIII recherchait la paix avant tout. Mauvaise nouvelle pour un soldat. Si le Roi lui confirme son titre honorifique d'officier de la légion d'honneur qui lui avait été décerné quelques années plus tôt, ses bontés s'arrêteront là.

Vous avez été trop proche de Napoléon pour que je vous fasse confiance, lui dira dans un entretien, son supérieur Damas.

Car Joseph Serrant n'a pas cessé de réclamer. Et coup fatal, lui reviennent comme un méchant boomerang en pleine face, ses origines noires. Certaines des archives qu'il croyait perdues à jamais , refont surface. Retraite anticipée. Fin de solde. Lui restent les pensions de ses titres honorifiques qui ne lui permettent pas de finir sa vie avec aisance et insouciance. Les temps ont changé. Pas lui. Il reste malgré tout un soldat, inactif certes mais riche de ses souvenirs, soutenu par la famille qu'il s'est construite malgré ses absences prolongées. Il finit par mourir à cinquante-huit ans après quarante-trois ans de service actif.

Il était juste de remettre au goût du jour un tel homme, épris de liberté et républicain affirmé. C'est chose faite en 2015 grâce à Raymond Chabaud et ses recherches. L'ouvrage bénéficie de nombreuses lettres manuscrites qui égayent et rendent plus constructif encore l'ouvrage. Le style est plaisant ce qui atténue les fastidieux états de service et noms détaillés des différentes brigades où Joseph Sargent servit - je suis une femme après tout et ce domaine m'est étranger - , le nègre de Napoléon révèle les ressorts de la politique militaire de Napoléon. Pour servir afin d'en être honoré et reconnu, il faut que cela se sache et surtout que l'Empereur y assiste. Même de loin. Le regard d'un aigle a une portée lointaine mais l'animal , un cœur petit. Ainsi va le monde. Telle est la nature des choses qui nous fait craindre qu'elle ne changera pas avant longtemps.

Réservé aux spécialistes Aucune illustration Plan autre

Georgia

Note globale :

Par - 39 avis déposés - lectrice régulière

690 critiques
21/10/20
Suspension temporaire par la direction de l’Université de la professeure Verushka Lieutenant-Duval, après que des étudiants se furent indignés de l’utilisation du mot nègre dans un contexte pédagogique.
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