[tribune libre] Le chemin … des dames

Par Alain CHIRON       

Qu’il est long ton chemin maman. C´est vraiment fatigant de bosser où tu vas !

Notre titre parodie le début d’une chanson de Joe Dassin. Ce spectacle est en fait  une lecture théâtralisée produite par le collectif Mordicus. Le texte relève de Nicole Turpin. Il est composé de plusieurs écrits. Le récit cadre est basé sur des extraits de deux romans Dans la guerre d’Alice Ferney sorti en 2005 chez Actes sud ainsi que Perline, Clémence, Lucille et les autres de Jeanne-Marie Sauvage-Avit, publié en 2014 chez Les nouveaux auteurs  avec une action, durant la Grande Guerre, dans un petit village situé près de Saint-Étienne.

Le premier est un récit évoquant  l’histoire d’une famille landaise dans le déroulement de la Première guerre mondiale, il est porté par un style un peu désuet qui aide à mieux plonger dans la période évoquée. N’ont été sélectionnés là que les passages concernant la vie dans le village et quelques courriers envoyés par un soldat mobilisé. On a donc alternativement une action centrée sur un univers agricole et des évènements ayant lieu dans un milieu industriel. Le spectacle montre principalement comment les femmes prennent en charge les tâches habituellement réservées aux hommes et comment, les poilus revenus, elles retournent à leur rôle habituel car devant rendre leur place aux hommes qui passent globalement pour les héros qui ont gagné la guerre. Leur espoir de voir modifier leur statut de mineure devant la loi est trahi et elles n’obtiennent même pas le droit de vote, contrairement aux Anglaises et Allemandes.

Le texte du spectacle s’appuie également sur Les femmes au temps de la guerre de 14 de Françoise Thébaud et sur Celles de 14 de l’historienne Hélène Hernandez. De cet ouvrage est repris dans sa totalité, dans Le chemin…des dames, l’article paru le 30 juillet 1914 dans La Bataille syndicaliste quotidien officieux de la CGT, sous la plume de l’institutrice pantinoise Hélène Brion alors secrétaire adjointe de la Fédération nationale des syndicats d’instituteurs (FNSI), Il contient en particulier cette phrase :

« Oui, c’est le tragique de la chose : personne n’y veut croire, tant ce serait horrible, et, grâce à cette nonchalance générale et aux mauvaises volontés sournoises de nos maîtres, le conflit dont nul ne veut, peut éclater demain ».

Cet appel à se mobiliser contre la guerre de notre Pantinoise n’est pas le seul texte d’époque lu lors  du Chemin…des dames, on trouve également l’appel aux femmes françaises du président du conseil René Viviani du 6 août 1914, demandant à ces dernières d’assurer les moissons et les vendanges. D’autre part est proposée aussi aux spectateurs d’entendre  l’intervention du 24 juin 1916 à l’Assemblée nationale du député bourbonnais Pierre Brizon. Ce dernier fut l’époux d’une Voironnaise, un des trois socialistes à s’être rendu à la Conférence de Kienthal avec Raffin-Dugens un député de l’Isère qu’il connaissait très bien suite à son séjour à Voiron. C’est d’ailleurs le député de l’Allier qui a rédigé, à Kienthal, le manifeste appelant à la cessation des combats. Nous tirons un extrait  du discours, devant la Chambre, déclamé dans le spectacle :

« Avec la jeunesse dans la tombe, mes meilleurs générations sacrifiées, la civilisation en partie détruite, la fortune perdue, une victoire serait-elle une victoire ? Et s’il y avait par malheur des vainqueurs exaspérés et des vaincus irrités, la guerre recommencerait pour la vengeance, pour la revanche. Car la guerre n’a jamais tué la guerre ».

Les actrices offrent également le contenu de trois courriers envoyés à Pierre Brizon ; le contenu de ces lettres a été reproduit dans  Nous crions grâce: 154 lettres pacifistes juin-novembre 1916, un ouvrage présenté par Thierry Bonzon et Jean-Louis Robert qui a été publié par les Éditions ouvrières en 1989. Les auteures choisies de ces missives évoquent leurs diverses souffrances dues à la guerre (les deuils qui les ont frappés, mais pas seulement) et encouragent  Pierre Brizon dans son combat pour un arrêt rapide des hostilités.

Citons celui-ci qui met bien en exergue l’opposition au discours jusqu’au-boutiste en usage dans la presse populaire :

« Monsieur

Excusez une simple ouvrière de vous écrire mais connaissant vos sentiments humanitaires je crois que vous serez heureux de vous sentir approuvé par un groupe de femmes honnêtes, des mères qui ont horreur de cette épouvantable guerre. Merci.  Merci. Merci pour ce que vous avez dit samedi à la Chambre, vous seul êtes dans le vrai, la vraie française en a assez, ouvrez un plébiscite ou dites-nous l’endroit où il faut aller signer son nom pour dire qu’on en a assez de la guerre, les Messieurs. Briand Viviani Poincaré, etc, etc veulent aller jusqu’au bout, qu’ils y aillent avec ceux qui veulent y aller, mais que ceux qui en ont assez retournent dans leur foyer, et nos pauvres gosses qu’ils retournent chez nous, du patriotisme il n’y en a qu’un :  la famille, nous mères françaises nous demandons la fin de cette horrible boucherie, ce boniment infect n’est plus de mise après 22 mois de guerre de dire venger nos morts on les venge en en faisant d’autres.

Cette plaisanterie macabre a assez duré que l’on traite la paix la bienfaisante paix à bref délai. Sans cela il y aura du vilain nous nous liguerons quand même et nous vengerons nos morts en envoyant ad patras ceux qui les ont envoyés à la frontière. Assez assez c’est le cri des millions de Mères qui en ont assez. Soyez énergique, Monsieur, vous seul pouvez beaucoup. Car cette guerre du droit et de la civilisation est une guerre épouvantable la guerre n’est que du barbarisme et nous femmes françaises nous sommes pour la paix appelez cet état de chose civilisation ou culture nous voulons la paix nous trouvons qu’il y a un droit qui prime tous les autres c’est Le droit de Vivre. C’est le seul que nous voulons. Nous ne voulons pas de la guerre pour le bien de la Russie et de l’Angleterre rendez-nous nos enfants pour lesquels nous ne respirons plus depuis 23 mois sachant que la seule chose qui les attend c’est la mort ou les mutilations. Nous ne voulons pas faire tuer les nôtres pour assurer le bien-être et l’augmentation de la fortune des gens riches par la tuerie des enfants pauvres qui n’ont rien à récolter de la guerre et tout à y perdre, Membres et Vie.

Prenez les pauvres Mères en pitié, Monsieur, la souffrance morale qu’endure celles qui ont du cœur et si cette guerre ne finit pas bientôt  gare à la revanche ! Les beaux discours idiots des Membres du gouvernement ne suffiront pas.

Merci, Monsieur, de ce que vous avez déjà dit merci aussi à vos 2 autres collègues et soyez énergique. »

Quelques chansons sont proposées et on n’est pas surpris d’entendre La chanson de Craonne. La mise en scène est sobre mais porteuse d’une grande intensité dramatique, des effets particuliers dans la diction aident à dépeindre certaines atmosphères. Odile Frédeval, Mélusine Fradet et Lucie Cossais alternent la lecture d’un texte avec l’autre la plupart du temps mais elles peuvent aussi conjuguer leur interprétation lors de certains passages.

Cette approche de la Grande Guerre, à travers la vie des femmes à l’arrière, est également portée par le roman Les Gardiennes d’Ernest Pérochon et sa lecture de celui-ci sera une excellente propédeutique à la réception de ce spectacle. Rappelons que ce Poitevin s’inspire de la vie dans le Marais poitevin durant la Grande Guerre, telle qu’il a pu l’observer de ses propres yeux. Cet ouvrage, comme un autre sur Brizon et un sur les instituteurs syndicalistes (avec un passage conséquent sur Hélène Brion) sont présentés sur le site Grégoire de Tours. Fait également l’objet d’une chronique, le titre Les femmes au temps de la guerre de 14 de Françoise Thébaud.

Ce sont les Vendéens qui ont découvert les premiers, au début novembre 2018, cette production car le collectif Mordicus est basé dans ce département, toutefois la troupe est prête à se déplacer aux quatre coins de l’hexagone, pour reprendre une expression teintée d’humour. Un humour assez souvent noir est d’ailleurs présent dans certaines scènes tirées des deux romans.

On peut contacter Nicole Turpin, l’auteure de ce percutant patchwork, en laissant un commentaire ci-dessous.

  

 

 

[tribune libre] La Favorite (The favourite)

Par Alain Chiron

Malborough: derrière la chanson, cherchez la femme…

Un film historique où les comiques de situation et de dialogues portent des rivalités de pouvoir entre deux femmes bisexuelles, compagnes officielles d’une reine d’Angleterre.

  • Réalisateur : Yórgos Lánthimos
  • Acteurs : Olivia Colman,  Emma Stone, Rachel Weisz, Nicholas Hoult, Joe Alwyn, Mark Gatiss, James Smith
  • Genre : Historique
  • Nationalité : Américaine
  • Distributeur : Fox Searchlight Pictures
  • Date de sortie : 6 février 2019
  • Durée : 2h00mn

L’argument

Malbrough s’en va-t-en guerre est une chanson française, du début du XVIIIe siècle, qui a été adaptée dans nombre de langues européennes. Anne d’Angleterre est la première reine dite du Royaume-Uni et la dernière des Stuart ; elle est souveraine entre 1702 et 1714 durant la dernière partie du règne de Louis XIV. On est donc dans les années de la Guerre de Succession d’Espagne où le duc de Malborough remporte en particulier en 1709 la victoire de Malplaquet. Il fut là blessé grièvement mais dans la chanson sa mort est annoncée à son épouse. Des échos de la guerre sur le continent, on entend régulièrement et d’ailleurs le siège et la prise de Lille en décembre 1708 sont largement exposés à la reine. L’action se situe pour l’essentiel en 1709, Anne étant déjà veuve depuis plusieurs mois.

Ce conflit coûte cher aux caisses de l’État et le clan des torries, composé de propriétaires terriens, souhaite voir se terminer au plus vite la guerre contre la France, du fait que les augmentations d’impôt concernent en priorité ceux-ci ; par contre les milieux d’affaires trouvent intérêt à sa prolongation.  Ces derniers font cause commune avec Sarah l’épouse du duc de Malborough (personnage interprété par Rachel Weisz), une amie d’enfance de la reine Anne devenue sa maîtresse.  La duchesse de Malborough introduit à la cour, comme domestique, Abigail (rôle donné à Emma Stone) une jeune parente dont le père est mort criblé de dettes. Les maladresses de la première vis-à-vis de la seconde et le souhait du leader des torries de  trouver, auprès de la reine, une conseillère relayant leurs préoccupations, vont pousser Abigail à partager le lit de la reine.

Notre avis

Le film se plie véritablement aux canons du film historique et les licences qu’il s’accorde avec le passé sont uniquement là pour renforcer la compréhension de l’enchaînement des faits. Il est évident que, suite à un accident, Sarah ne peut se retrouver même inconsciente dans un bordel mais cela est pour rappeler que la descente aux enfers qu’elle promettait à Abigail, lorsque cette dernière lui apparut comme rivale, n’allait pas tarder à se produire pour elle. La chute de son cheval anticipe la chute des faveurs que lui accore la reine Anne. La duchesse de Malborough apparaît ici bien plus souvent en pantalon que les usages de l’époque l’auraient permis, rappelons que le port de celui-ci était, à la Belle Époque, une manifestation d’un féminisme militant parfois mâtinée d’une revendication d’homosexualité féminine.

On dispose de courriers d’Anne à Sarah qui ne font aucun doute sur le fait que la première fut précocement bisexuelle puis, après la mort de son mari, exclusivement lesbienne. L’attitude de Sarah se révéla, après sa chute, bien moins élégante que celle qu’on lui prête ici.

 

Pour diverses raisons, Anne souffrit d’un manque affectif dans sa jeunesse. Elle était atteinte vraisemblablement par un lupus érythémateux disséminé (d’après des médecins de notre époque) qui se traduisait par des crises de goutte. Dans le film, ce personnage est présenté comme reportant son affection sur des lapins, substitut à chacun de ses enfants morts prématurément ; notons que cet  animal est connu pour ne pas ignorer l’homosexualité.  Apparaissent aussi de nombreux canards, l’un est objet d’affection pour un personnage masculin.

Pour son rôle de souveraine, Olivia Colman a reçu, en septembre 2018, la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine. Au Festival international du film de La Roche-sur-Yon, un mois plus tard, cette œuvre s’est vue décerner le Prix spécial du jury conjointement avec Profile. Les rôles principaux sont tenus par trois femmes et la personnalité des quelques hommes, qui gravitent autour d’elles, est peu développée.

Globalement les rivalités politiques et sentimentales, conçues comme un affrontement entre personnes, sont traitées sur un mode un tantinet comique.  La récente consommation de produits exotiques, comme le chocolat ou l’ananas, est mise en relief et peut être prétexte également à des touches d’humour. Les angles de vue sont variés pour un récit qui se déroule quasiment linéairement dans le temps ; le découpage en chapitre possédant un titre renvoie aux romans d’aventures (historiques ou pas) du XIXe siècle. Ce film a toutes les chances de parvenir à séduire divers segments du public.

Alain Chiron

[tribune libre] Festival international du film de La Roche-sur-Yon bilan 2018

par Alain Chiron

 Cette année, contrairement à l’année dernière, peu de films venant d’une culture non occidentale ont été projetés ; ceci ne voulant pas dire que des questions, touchant d’autres continents que l’Europe ou que l’Amérique du nord, n’étaient pas présentes.

Fut salué par le Prix spécial du jury ex aequo avec La Favorite, le film Profile (du russo-kazakh Timur Bekmambetov, sortie en 2018) qui a la particularité de ne présenter que des images tirées d’ordinateur et de téléphones portables. Il s’agit de l’adaptation d’un roman basé sur une histoire vraie : un journaliste britannique se crée un faux profil sur Facebook et, se disant nouvelle convertie à l’islam, elle peut ainsi enquêter sur les réseaux qui accrochent les jeunes filles pour les amener à rejoindre les combattants de l’État islamique. La scène comique, pour nous, est celle où elle se marie religieusement par skype. C’est une petite détente dans un récit où pèse une constante appréhension des évènements à venir ; d’ailleurs la fin oblige l’intéressée à changer d’identité, vu la fatwa qui la frappe.

Profile

D’autres œuvres présentées, dans ce festival, ont évoqué la question des soldats de Daesh. On relève Tracing Addai (2018) un film d’animation allemand d’Esther Niemeier. Il dure 30 mn. Grâce au témoignage de la mère allemande et d’un repenti islamique (ayant passé sa jeunesse en Allemagne dans une famille musulmane), est retracé l’itinéraire d’un jeune mulâtre vers et en Syrie.

TRACING ADDAI

Last but not least, le film Of Fathers and sons (2017) de Talal Derki tient du documentaire d’exception puisque le cinéaste  syrien retourne dans sa région d’origine, tombée aux mains des islamistes radicaux, et filme le quotidien d’un père et de ses fils (la mère n’apparaît pas à l’image). Ces derniers ont pleinement  intégré l’idéologie de Daesh et en particulier un aîné Osama qui précocement est invité à suivre le chemin du Jihad, en subissant un entraînement de combattant. Cette production s’est vu décerner en 2018 le Prix du meilleur documentaire au festival du cinéma indépendant de  Sundance dans l’Utah.

C’est le film What you gona do when the the world’s in fire qui a reçu le Grand Prix du jury international Ciné +. On suit, durant plusieurs jours, un groupe de militants du Black Power à Baton Rouge en Louisiane ; le récit rappelle entre autre que les crimes ouvertement racistes perpétrés par des membres ou des sympathisants du Ku Klux Klan continuent à être commis. Toutefois le sujet est plus global et on voit aussi les conséquences d’un processus de gentrification qui touche un quartier autrefois uniquement peuplé de noirs et l’usage de drogues au présent ou au passé chez deux personnages qui ont en commun d’avoir subi des violences au sein de leur famille durant leur enfance. Cette œuvre documentaire, d’une durée d’à peine plus de deux heures, sort le 6 décembre 2018 en France ; le réalisateur est Roberto Minervi.

What you gona do when the the world’s in fire

Un autre film américain, non primé, mais ayant suscité un certain enthousiasme est First Reformed (2017) de Paul Schrader, une fable écologique, sur le mode thriller, distribuée en France sous le titre de Sur le chemin de la rédemption. Le film tire son titre de « The First Reformed Church » qui désigne le premier temple protestant calviniste construit à New York au milieu du XVIIe siècle par les Hollandais.

First Reformed

Le jury du Prix Nouvelles Vagues Acuitis a récompensé D’un château, l’autre, une fiction qui prend des allures de documentaire. Le thème en est le rôle positif que peut avoir un jeune homme auprès d’une personne âgée et réciproquement ; cet étudiant se cherche lui-même et on le voit successivement assister, en vue des élections présidentielles, à un meeting de Macron puis à un de Marine Le Pen. La vieille dame l’invite à trouver plus de sens à sa vie. Un roman autobiographique de Céline a le même titre, il fait le parallèle entre la vie de médecin en banlieue parisienne du personnage et celle vécue à Sigmaringen en compagnie de responsables du dernier gouvernement de Pierre Laval du milieu de l’été 1944 au printemps 1945. Ce film, tourné en région parisienne, a déjà été par ailleurs couronné deux fois en 2018, l’une à Namur et l’autre à Locarno. Son réalisateur est Emmanuel Marre  et le principal acteur est Pierre Nisse.

Ce même jury Nouvelles Vagues a retenu, pour une mention spéciale, deux autres films à savoir tout d’abord Ne coupez pas ou One cut the head (2017) une comédie japonaise de Shinichiro Ueda, prenant appui sur le thème des zombies.

Si ce dernier film fait 96 mn, l’autre primé Le discours glorieux de Nicolas Chauvin atteint une durée de 26 mn.  Son réalisateur est Benjamin Crotty et l’acteur principal est Alexis Manenti dans le rôle du soldat Chauvin, figure légendaire du grognard des campagnes napoléoniennes. Son nom a été à l’origine du mot « chauvinisme » dont la phonétique a été reprise approximativement dans beaucoup de langues européennes  ou non (en chinois, cela donne shāwén pour Chauvin). Revenu au XXIe siècle mais tout droit de son époque, donc en habit de fantassin de la Grande Armée, notre héros se lance dans un monologue à la gloire de tout ce qui fait la France. L’ambiance est largement déjantée pour une action dans une salle de spectacle, une boîte de nuit et devant des éléments du patrimoine rochefortais, la ville de naissance qui est prêtée à Nicolas Chauvin.

Le discours glorieux de Nicolas Chauvin

Pour après l’annonce de la sélection, a été proposé comme film de clôture L’Incroyable Histoire du facteur Cheval. Le réalisateur en est Nilss Tavernier et Jacques Gamblin a le rôle de ce personnage qui laissa à la postérité une imposante architecture naïve dans un village de la Drôme.  Le tournage a eu lieu sur place à Hauterives avec une action qui démarre en 1879, année du début de la construction et se clôt au décès de Ferdinand Cheval en 1924, soit douze ans après l’arrêt des travaux. La dimension psychologique du personnage est heureusement plus largement développée que l’avancée de la réalisation ; bref un film d’une grande sensibilité. Ce site reçoit environ 150 000 visiteurs chaque année et il est vraisemblable que le nombre sera en nette augmentation en 2019.

Le facteur Cheval

Notons que ce sont environ quatre-vingt films longs ou courts qui avaient été choisis par Paolo Moretti et Charlotte Serrand et que le public comprend une part croissante de gens extérieurs à la région Pays-de-la-Loire. Nul doute que, l’année prochaine, pour le dixième anniversaire de ce festival atypique, attendra pour les spectateurs un choix féérique de films.

Alain Chiron

 

 

Grégoire de Tours.fr, quelques chiffres

Sur Grégoire de Tours.fr (hors blog), à date du 11 octobre 2018 :

  • 3100 fiches livres réparties en 40 catégories ou époques
  • 2865 critiques
  • 400 à 500 visiteurs uniques par jour
  • 22 pages thématiques « sélection de livres sur … »
  • 89 utilisateurs ayant publié des critiques, parmi 210 inscrits

Ces chiffres sont en augmentation régulière.
Merci à tous 🙂

[tribune libre] Roman historique : le vrai défi pour les auteurs

[Cet article est une tribune libre écrite par Nabil Benali, auteur de « L’espion d’Alger »]

Critiques et historiens ont bien souvent prévenu les auteurs et les lecteurs contre les anachronismes littéraires que peut contenir le récit, notamment dans le roman historique ou dans le roman de science-fiction. Bon nombre d’interventions de bonne facture le font en insistant sur pas mal d’aspects importants. Dans le cas de la fiction romanesque historique, souvent sont décelés des détails qui heurtent les connaisseurs ou juste le lecteur averti, tels un détail impossible de la vie quotidienne à une époque donnée, des événements dont la vraie date a été changée, des personnages historiques qui ne pouvaient exister  alors, et j’en passe. Cependant, il me semble qu’il existe un sujet de préoccupation qui reste très peu abordé s’agissant du roman historique, où il semble que l’imaginaire jouit peut-être, je dis bien peut-être, d’un peu trop de liberté.

 Des anachronismes courants

Je m’explique. Hugo, Balzac, Scribe ou Dumas père, l’un des fondateurs sinon le fondateur du roman historique moderne, tous ont fini par être « épinglés » par le double travail des critiques et des historiens. On a fini par déceler, à un chapitre ou à un autre de leur œuvre formidable, un anachronisme, une fausse date, le décès d’un roi qui eut lieu quelques mois auparavant, une forme que ne prit la guerre que bien plus tard, un art pas aussi développé alors, etc. Rien d’étonnant en soit, la frontière entre l’imaginaire pure et le vraisemblable étant si fine, que les besoins du récit arrivent souvent, et malgré l’auteur parfois, à faire plier la supposée réalité historique de l’époque abordée. Pourtant, il n’existe pas d’auteur sérieux qui n’ait préalablement pris la précaution d’un rigoureux et patient travail documentaire, peut-être pas de nature à être salué par les historiens qui, eux, ne croient qu’à la stricte méthodologie, mais qui devrait lui assurer pas mal de certitudes. Pas mal, mais jamais assez ! Car les livres d’histoire et les historiens non plus ne savent pas tout sur tout. Ils ne sauraient nous rapporter le moindre détail constituant tous les instants de la vie de tous les jours, en toute époque. Les connaissances historiques ne s’élargissent que pour ouvrir de nouveaux univers à l’inconnu, les sources se raréfient à mesure qu’on plonge dans le passé, les écoles et les opinions divergent à chaque découverte ; chaque nouveau débat d’historiens dont on attend des éclairages est pris dans le piège des enjeux épistémologiques, académiques, politiques, économiques, socioculturels… auquel aucun n’auteur ne peut complètement se soustraire. Et cela, n’est-ce pas, pour la bonne et simple raison que personne n’écrit pour lui-même !

 Critiques et historiens d’abord

Dans une réflexion qui délimite parfaitement le roman historique, l’historienne québécoise Micheline Dumont voit, dans une contribution écrite en 2011, que ce dernier constitue « une voie d’accès à la réalité historique plus aimable que l’austérité de quelques monographies scientifiques, farcies de références ». Mais, constate encore Mme Dumont, que ces romans « constituent sans doute aussi un piège qui dénature cette même réalité historique ». Sont mis en cause les renseignements inexacts, les concepts inexistants, les événements ayant eu lieu avant ou après ou géographiquement loin du récit en question. Michelle Dumont dira aussi : «il est certain que le roman historique est beaucoup plus populaire que le livre d’histoire et que son accès est plus facile. Peut-il mener à une meilleure connaissance de l’histoire? Je n’en suis pas sûre ». Mais plus important que de prévenir sur les erreurs que font, volontairement ou non les auteurs des romans historiques, Mme Dumont doute que leur travail puisse vraiment « stimuler la lecture de véritables livres d’histoire » et, conclut son intervention par une sentence sévère à l’adresse des romanciers qui semblent « manquer d’imagination » et qui puisent à leur gré dans l’histoire qui, elle, « n’est pas une appellation contrôlée ».

L’argument est ainsi fourni sur le distinguo à faire, (à jamais ?) entre un livre d’histoire et un roman historique, mais qu’en est-il d’une délimitation à faire au sein d’un roman historique en lui-même, entre la part de l’histoire et celle de la fiction, entre s’autorise-t-on à dire la raison et le cœur ? Déjà en 1832, Guillaume Froehner, dans une critique de Salammbô de Gustave Flaubert, rappelait cette dualité pour toute approche d’un texte littéraire : « la critique impartiale ne saurait être un monologue ; c’est une conversation entre l’esprit (…) et cette autre puissance qu’on appelle le cœur ». Puis, tout en se joignant aux constats d’échec de Gustave Flaubert  à livrer une restitution parfaite de l’antiquité, il relève que « le romancier a son terrain à lui ; il brille où le savant s’éclipse ; son apanage est le jeu mobile de la vie contemporaine. L’histoire des temps reculés est pour lui comme une muraille où la science ne lui permet pas de charbonner ses figures ». En effet, l’esprit est de peu de secours pour mettre en relief l’exactitude psychologique des personnages qu’un auteur se doit de maîtriser. La part du cœur avec ses codes et son autre univers s’en trouve plus grande et c’est le cœur qui intervient alors. Et l’imagination aussi, cela va sans dire.

 La psyché de l’homme du passé

Toutefois, cela ne résout pas tout, car il s’ouvre devant le romancier un long chemin pavé d’interrogations : la peur comme on la ressentait à cette époque ? Mais de quoi d’abord ? L’amour d’alors ? Mais comment ? La certitude de la mort ? Mais jusqu’où ? La conscience de son individualité ? Vraiment ?, etc., etc. En un mot, l’homme a-t-il toujours été l’homme tel qu’on le déchiffre avec nos outils d’aujourd’hui ?

La difficulté d’y répondre a trait à l’exercice en lui-même, à cette jonction difficile, voire impossible, entre l’exigence artistique et le choix du genre, celle qui consiste à vouloir toucher émotionnellement ses contemporains en parlant d’un passé qui n’est pas de leur vécu. Rien de moins évident, en effet, que de manier un passé qui, pour devenir captivant, doit comporter des expériences émotionnelles similaires à celles vécues dans le temps présent, tout en demeurant un passé inaltéré.

Il ne s’agit pas ici d’évoquer la relecture idéologique de l’histoire à laquelle se livre parfois et malgré lui le romancier — bien que ce type d’anachronisme mérite aussi l’examen car il pousse à beaucoup d’erreurs historiques—, mais plutôt de la difficulté à cerner la vie émotionnelle avec ses manifestations conscientes et inconscientes, j’indique la psyché de l’homme dans l’époque que l’on raconte. En parler ainsi, me semble-t-il, revient à dire qu’un tel niveau est tout simplement hors d’atteinte. Mais n’est-ce pas le cas pour la perfection dans l’art ? Pour la perfection tout court ? Ce qui, à mon sens, vaut malgré tout la peine de s’acharner à s’en approcher. L’intérêt n’est pas des moindres : c’est de là seulement que naissent les actes et les paroles, les appréhensions et les motivations, et que se dégagent (ou non) des personnages, toujours aussi fictifs certes, bien entendu vraisemblables, mais suffisamment crédibles pour que le roman puisse acquérir ce à quoi aspire toute œuvre artistique : la faculté de résister au temps.

 Nabil Benali
Auteur de “l’espion d’Alger”
 

[tribune libre] Fiction et ressources documentaires : écrire malgré les spécialistes de l’Histoire ?

[Cet article est une tribune libre écrite par Nabil Benali, auteur de « L’espion d’Alger », qui témoigne de l’absence d’un accord entre historiens sur un large pan de l’histoire algérienne.]

Je ne suis pas historien, mais auteur de fictions. Je ne prétends donc pas pouvoir  proposer un point de vue académique ou argumenter en faveur d’une thèse scientifique, mais juste tenter de partager mon expérience dans l’écriture du roman historique.

Désirant raconter une histoire d’espionnage qui se passe dans l’Alger de la Régence turque et des corsaires barbaresques, j’ai naturellement consacré plusieurs mois à un intense travail documentaire, le genre exigeant une connaissance parfaite de l’époque — et même du quotidien de l’époque. Un écrivain de romans historiques doit, ce n’est qu’une image bien sûr, être capable sur le champ de se fondre parmi les gens de l’époque dont il parle si une machine à remonter le temps pouvait l’y emmener. Dans le cas de la Régence d’Alger, notamment la fin du XVe et le début du XVIe siècle, je me suis bien vite retrouvé au milieu d’un maquis de production historique qu’il n’était absolument pas évident de débroussailler. Et pour cause !

Hôtel de la marine à Alger – Willian Wyld et Emile Lessore, 1833

Avec son passé tumultueux et ses légendes passées au patrimoine universel, Alger a toujours séduit — et ne cesse de le faire— écrivains, peintures et poètes, photographes et musiciens. Delacroix, Dinet, Fromentin ou Vernet ont fondé l’école d’Alger en peinture. Les débuts de la photographie ont coïncidé avec l’occupation française de l’Algérie et les « nouveaux territoires » ont vu défiler les grands photographes qui dominaient les différentes expositions universelles… Mais comme Tunis ou Tripoli, quoi que chacune se distingue à sa façon, cette cité qui s’est imposée dès le XVIe siècle dans l’Histoire de la Méditerranée n’a pourtant pas fait l’objet d’une écriture historique qui, à défaut d’être définitive, puisse aujourd’hui cimenter un consensus entre les historiens et les spécialistes. Si tel était le cas, on disposerait enfin d’une Histoire d’Alger qui permette à ce magnifique théâtre de tant d’événements majeurs de disposer de son propre décor et de ses personnages bien définis, et même de ses accessoires ainsi reconstitués dans le moindre détail. Écrire des histoires en se disant qu’on a reconstitué l’époque d’alors avec beaucoup de réussite deviendrait tellement plus simple. Mais c’est loin d’être le cas.

Rareté des ressources documentaires et polémiques mémorielles

Plusieurs problèmes se posent s’agissant précisément de la ressource documentaire. Primo, sa rareté. La quasi-totalité des ouvrages décrivant Alger et sa vie politique, militaire et sociale d’alors ont été le fait de quelques auteurs occidentaux ; des chroniqueurs, des diplomates, des espions aussi — dont beaucoup étaient chargés de mesurer les murailles de la ville et de compter l’armée et son artillerie. Une partie du fonds documentaire sur lequel l’on peut s’appuyer également consiste en les correspondances entre le régent d’Alger et ses homologues européens, Français surtout. En face, presque aucun texte en arabe ou en turc ne nous est parvenu et à ce jour, la référence centrale pour parler d’Alger au tout début de la Régence turque demeure la « Topographie et Histoire générale d’Alger » et « l’Histoire des rois d’Alger », écrits par l’abbé bénédictin espagnol Diego de Haedo, lui-même détenu jadis à Alger. Pour certains, et cela est écrit de la sorte dans l’encyclopédie participative Wikipédia, ces deux livres sont l’unique référence sur Alger au début du XVIe siècle. En tout cas, aucune source n’est aussi détaillée s’agissant de la description de la ville et des us et coutumes de ses habitants. Fouad Soufi, chercheur au Centre de recherches en anthropologie sociale et culturelle d’Oran, constate (dans une contribution disponible sur le site du Crasc) que « l’accès à l’information historique reste encore très difficile » et que « l’inexistence d’un service d’information sur l’histoire de l’Algérie, la mauvaise circulation de l’information historique, des ouvrages et des rares revues, l’absence de revue historique régulière ne facilitent pas la tâche (…)»

Autre constat non moins important : les ouvrages les plus en vue, devenus par la suite le matériau d’une production documentaire largement diffusée, sont ceux écrits par les esclaves chrétiens de retour chez eux et témoignant des affres de leur détention dans les bagnes d’Alger. Le plus célèbre de ces témoignages, encore publié à ce jour, reste celui d’Emmanuel d’Aranda. Sans doute propulsés par la charge émotionnelle qu’ils dégagent ou à cause d’une actualité faite de kidnappings des ressortissants occidentaux par les groupes djihadistes (pour certains, c’est l’Histoire qui se répète), ces récits divisent néanmoins les historiens, suivant la rive de la Méditerranée sur laquelle ils se trouvent. Robert C Davis, dans « Esclaves chrétiens, maîtres musulmans » (éditions Jacqueline Chambo – 2006), représente aujourd’hui le travail le plus sérieux jamais fait sur la question (10 ans de recherches). Il a surtout la particularité de ne pas considérer que l’esclavage des chrétiens par les corsaires barbaresques fût basé sur un critère racial, mais il le replace, malgré son ampleur et ses affres, dans le contexte des conflits géopolitiques et économiques d’alors.

« Esclaves chrétiens, maîtres musulmans », Robert C Davis

Robert C Davis n’est cependant pas une opinion majoritaire en Occident. Le fait que la piraterie en Méditerranée a cessé au jour de la prise d’Alger par l’armée française en 1830 reste, à ce jour, l’argument le plus fort chez beaucoup d’historiens occidentaux pour soutenir, dans une lecture plutôt manichéenne, que sans les razzias qui ont été derrière l’asservissement de plus de 1.00.000 de chrétiens 3 siècles durant, jamais il n’y aura eu d’expédition contre Alger, de même que le projet de pacification par l’occupation coloniale qui s’en était suivi.

Il arrive aussi que les lectures débordent du cadre euromaghrébin pour s’installer dans les polémiques mémorielles plus vastes. Une relecture de la course (ou de la piraterie) barbaresque est, par exemple, proposée par l’historien africaniste Bernard Lugan. Il considère, dans une réponse au dirigeant turc M. Erdogan lorsque ce dernier demandait à la France de s’excuser pour ses crimes coloniaux en Algérie, que la présence turque en Afrique du Nord a été « un génocide ». Il rappelle la longue liste des crimes des ottomans en Afrique du Nord, avant de donner son point de vue sur les razzias barbaresques : « Il s’agissait bien de piraterie et non de Course puisque les raïs, les capitaines, n’obéissaient pas aux règles strictes caractérisant cette dernière ». Et de dire que la recherche historique a « montré que son but n’était pas de s’attaquer, avec l’aval des autorités, à des navires ennemis en temps de guerre, mais que son seul objectif était le butin ».

Du côté algérien, on pense tout autre, bien entendu. On rappelle tout d’abord que c’était l’Église qui encourageait et utilisait les récits des captifs pour réunir davantage de dons et de soutiens à la rédemption de leurs coreligionnaires détenus à Alger. Des récits généralement écrits bien des années après leur retour à la maison et qui peuvent de facto manquer d’objectivité et de précision, voie d’honnêteté. On considère, de ce côté-là de la Mare Nostrum, que la question des esclaves chrétiens n’aura été, au vrai, que le prétexte du projet colonial, et on accuse même les homologues occidentaux de volontairement escamoter les courses menées par les chrétiens et qui faisaient à leur tour des détenus musulmans en Europe.

Dans ses recherches sur l’Algérie à l’époque ottomane, Lemnouar Merouche affirme, s’agissant de la course : « On sait que longtemps après sa disparition, elle a continué à imprégner les esprits des deux côtés de la Méditerranée, à travers le cliché sur «le nid de pirates» auquel répondait en écho le mythe de «l’âge d’or». Les belles pages de Braudel sur la course en Méditerranée ont rendu ce genre de procès complètement obsolète pour les historiens sauf à l’étudier en tant que composante des conflits de mémoire. »

Plus explicite, Benjamin Stora rappelle que « l’histoire de l’Algérie produite par les historiens au temps de l’apogée de la splendeur coloniale française visait à expliquer pourquoi ce pays devait rester de toute éternité dans le giron de la France. C’était là le facteur central de légitimation du récit historique. La présence française remontait ainsi à l’Empire romain. Une insistance était mise sur la latinité de l’Algérie, avec un rattachement mythologique ancestral entre ce territoire de l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud ».

Difficultés pour la création littéraire

Pour ce qui m’occupe, soit l’écriture d’un roman historique, je pense qu’écrire sur un pan de l’Histoire qui recèle une grande charge mémorielle, polémique et politique est tout sauf une chose aisée lorsqu’on cherche à placer son récit au cœur du véritable contexte de l’époque, avec ses faits avérés et son vécu démontré par la preuve historique. La douloureuse mémoire du passé colonial de la France en Algérie et les divisions qu’elle entretient interfèrent à tous les niveaux de la production historique depuis deux siècles et jusqu’à ce jour. Pour un auteur, c’est un devoir de faire en sorte qu’elle n’aille pas non plus polluer l’imaginaire et ce monde libre qu’est la fiction, toute vraisemblable qu’elle se doit d’être.

La création littéraire n’a pas à s’embarrasser et encore moins à s’accommoder de ce que pensent les uns et les autres. Il est juste regrettable que le principe soit nettement plus facile à mettre en œuvre dans le roman moderne. Pas dans le roman historique où les murs et les témoins ne sont plus là, et où il ne reste pour reconstruire les premiers et convoquer les seconds que le précieux travail des historiens. Encore faut-il qu’eux aussi disent la même chose. S’entendront-ils un jour ? Je l’espère. Alger mérite bien cela. Elle qui fut la ville où Miguel de Cervantès a vécu, juste avant d’écrire Don Quichotte et inaugurer ainsi la merveilleuse aventure du roman…

Nabil Benali
Auteur de « L’espion d’Alger »
https://www.amazon.fr/Lespion-dAlger-nabil-benali/dp/1522081240/ref=tmm_pap_swatch_0?_encoding=UTF8&qid=1502658518&sr=8-1

Enseignements suivis par Suger à la fin du XIe siècle

Françoise Gasparri, dans Suger de Saint-Denis, détaille la formation suivie par  Suger en 1091/1092 à l’abbaye de St Denis. Le programme scolaire, comme l’on dirait aujourd’hui, comprend les enseignements dispensés à tous les futurs clercs dans cette période du moyen-âge qui précède de peu la renaissance du XIIe siècle.

L’objectif est de préparer les élèves à l’étude de la science des Ecritures, aboutissement du savoir, qui “élève l’âme au dessus des réalités terrestres”. Cette science repose sur quatre sens de lecture qui sont des niveaux d’interprétation des textes : littéral (ou historique), allégorique, tropologique (ou moral), anagogique.

Pour acquérir les bases nécessaires à la sciences des Ecritures, les élèves abordent dans l’ordre les disciplines suivantes :

1 – Disciplines de base :

  • lecture (l’enfant deviens psalteriatus)
  • chant (cantilena)
  • calcul
  • étude du latin (textes de Caton, Esope, Horace, Ovide, etc, ainsi que d’auteurs chrétiens)
  • prosodie (construction de vers et étude des types de versification)

2 – Arts libéraux :

trivium :

  • grammaire
  • rhétorique (qui débouche aussi sur le droit)
  • dialectique (étude d’Aristote, Cicéron, Porphyre et Boèce)

quadrivium :

  • arithmétique
  • géométrie
  • astronomie
  • musique ou science des intervalles et de rapports entre les tons

(d’après Françoise Gasparri, Suger de Saint-Denis, éditions Picard, 2015)

 

 

 

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Racines chrétiennes : le point de vue de Jacques Le Goff

Revendiquer les racines chrétiennes de l’Europe ou les nier ? Ce pseudo-débat, anachronique, revient régulièrement sur la scène médiatique. Alors que politiques et éditorialistes s’y écharpent, il serait bon de rappeler que le sujet relève avant tout du travail d’historien.

Jacques Le Goff, dans l’extrait ci-dessous, tiré de A la recherche du moyen-âge (2003), donne une clé de lecture.

Le passé est ce qu’il est, ni plus ni moins. Reconnaître l’influence de l’Eglise médiévale dans la société européenne ne veut pas dire vouloir la reconduire, encore moins la juger. Laissons aux historiens le travail de description de notre passé, et demandons à nos décideurs de réfléchir plutôt à l’avenir – il y a largement de quoi faire.

Extrait de A la recherche du Moyen-Âge, Jacques Le Goff
(clic pour zoomer) Jacques Le Goff à propos de l’idée d’inscrire dans la constitution européenne les racines chrétiennes de l’Europe

Exposition sur le Front populaire à Montreuil

Nous publions ci-dessous, en tant que tribune libre, le texte d’Adam Craponne


Exposition 1936 Nouvelles images, nouveaux regards sur le Front populaire

du 9 avril au 31 décembre 2016 au Musée de l’histoire vivante Parc Montreau à Montreuil

Il s’agit évidemment plus de nouvelles images que de nouveaux regards. Le  discours très pédagogique colle à la doxa du peuple de gauche sur l’événement. Certes certains angles d’attaque thématiques valorisent soit des préoccupations populaires (comme la dimension sportive) soit font des liens avec notre présent (puissance de l’extrême-droite et importance du nombre des réfugiés), mais on est loin de tout discours iconoclaste (le non-oubli des procès de Moscou ne pouvant passer que pour une reconnaissance d’un fait historique connu).

Il n’y a pas seulement la reprise d’une iconographie présente dans les manuels scolaires d’histoire, que cette production soit d’ailleurs rentrée immédiatement dans l’album (comme la photographie de la tribune officielle du 14 juillet 1936 avec un Blum poing levé et un Thorez faisant un signe de la main à la foule) ou ultérieurement (comme celle des couples en tandem de Pierre Jamet). Sont aussi présentes des photographies issues de fonds familiaux et d’archives de l’univers politique et syndical.

0 FPLes documents phares seront pour certains visiteurs la photographie de la manifestation du 14 juillet 1936 de soutien au Front populaire avec des femmes entièrement voilées levant le poing, les deux détournements pour le compte du PCF de la fameuse affiche du bolchévik au couteau entre les dents (cette dernière reprenant d’ailleurs une image produite durant la Grande Guerre où un tirailleur sénégalais est  censé pouvoir terroriser les boches), la petite collection de photographies d’enfants au poing levé.

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On est d’ailleurs à une période clé où le dessin de presse est encore très abondant pour illustrer un contexte alors que la photographie devient un support très conséquent. Parmi les caricatures de Raoul Cabrol (qui dessine entre autre pour L’Humanité) on relèvera d’un côté Pierre Laval et d’autre part Henri de Kérillis dans une adaptation de l’affiche publicitaire pour le thermogène réalisée par Leonetto Capiello en 1910; l’affiche de ce dernier est d’ailleurs actuellement visible dans l’exposition consacrée à Apollinaire au musée de l’Orangerie (jusqu’au 18 juillet 2016).

Du point de vue muséographique, on note la reconstitution d’une colonne Moriss servant à présenter des reproductions de premières pages de journaux d’époque, un cabine de bains, un poste de radio et un sol destiné à suggérer divers sports collectifs dans la salle montrant (grâce à des photographies de France Demay) le sport populaire organisé par la FCGT, une vitrine avec un uniforme de soldat républicain espagnol, des petits films documentaires et des ambiances sonores.

L’exposition ouvre sur le choix fait, par diverses personnalités représentatives de mouvements politiques, syndicaux ou associatifs, pour chacun d’une photographie significative de l’événement. Pour symboliser le Front populaire, le Grand Orient choisit le portrait du ministre de l’éducation nationale Jean Zay. Se sont exprimés également par exemple la CGT, la CGT/FO, la Fédération anarchiste, Yvette Roudy (au nom des féministes), le PCF, le Parti socialiste, Lutte ouvrière…

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Suivent des salles qui rappellent les origines du Front Populaire (en lien avec la montée de l’extrême-droite), la victoire électorale (pendant la campagne le PCF a pris son tournant de revendication de l’héritage républicain), le mouvement des grèves (avec une valorisation de l’importance de l’action paysanne impulsée par Renaud Jean), la question espagnole, l’exposition universelle de 1937 (avec un face à face entre le pavillon allemand et le pavillon soviétique), les procès de Moscou, l’hommage à la Commune, les congés payés et les auberges de jeunesse, les mémoires du Front populaire telles qu’elles ont été valorisées tous les dix ans (à compter de 1936), le sport populaire.

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On gagnera à s’arrêter devant chaque document pour en faire une lecture personnelle si l’on est un tant soit peu au courant des grandes lignes de cette époque. L’historien relèvera que n’apparaît pas le slogan du Front populaire, à savoir « Pain, paix, liberté ». Ce mot d’ordre avait d’ailleurs inspiré un poème à Gaston Delavière, employé à l’hôpital de Tours à cette époque.

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Un catalogue d’exposition de cinq euros reprend l’essentiel des thèmes proposés et en plus donne divers textes de personnalités élues ou non. Alain Bergounioux et Frédérick Genevée rappellent que les anniversaires du Front populaire n’ont pas été retenus au titre des commémorations officielles depuis 1986. Il est peut-être prudent de ne pas attendre 2036 pour se replonger dans l’atmosphère du Front populaire, d’autant que certaines réalités de 2016 sont malheureusement en rapport avec bien des événements désagréables vécus en 1936.

Adam Craponne

 

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