Enseignements suivis par Suger à la fin du XIe siècle

Françoise Gasparri, dans Suger de Saint-Denis, détaille la formation suivie par  Suger en 1091/1092 à l’abbaye de St Denis. Le programme scolaire, comme l’on dirait aujourd’hui, comprend les enseignements dispensés à tous les futurs clercs dans cette période du moyen-âge qui précède de peu la renaissance du XIIe siècle.

L’objectif est de préparer les élèves à l’étude de la science des Ecritures, aboutissement du savoir, qui “élève l’âme au dessus des réalités terrestres”. Cette science repose sur quatre sens de lecture qui sont des niveaux d’interprétation des textes : littéral (ou historique), allégorique, tropologique (ou moral), anagogique.

Pour acquérir les bases nécessaires à la sciences des Ecritures, les élèves abordent dans l’ordre les disciplines suivantes :

1 – Disciplines de base :

  • lecture (l’enfant deviens psalteriatus)
  • chant (cantilena)
  • calcul
  • étude du latin (textes de Caton, Esope, Horace, Ovide, etc, ainsi que d’auteurs chrétiens)
  • prosodie (construction de vers et étude des types de versification)

2 – Arts libéraux :

trivium :

  • grammaire
  • rhétorique (qui débouche aussi sur le droit)
  • dialectique (étude d’Aristote, Cicéron, Porphyre et Boèce)

quadrivium :

  • arithmétique
  • géométrie
  • astronomie
  • musique ou science des intervalles et de rapports entre les tons

(d’après Françoise Gasparri, Suger de Saint-Denis, éditions Picard, 2015)

 

 

 

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Racines chrétiennes : le point de vue de Jacques Le Goff

Revendiquer les racines chrétiennes de l’Europe ou les nier ? Ce pseudo-débat, anachronique, revient régulièrement sur la scène médiatique. Alors que politiques et éditorialistes s’y écharpent, il serait bon de rappeler que le sujet relève avant tout du travail d’historien.

Jacques Le Goff, dans l’extrait ci-dessous, tiré de A la recherche du moyen-âge (2003), donne une clé de lecture.

Le passé est ce qu’il est, ni plus ni moins. Reconnaître l’influence de l’Eglise médiévale dans la société européenne ne veut pas dire vouloir la reconduire, encore moins la juger. Laissons aux historiens le travail de description de notre passé, et demandons à nos décideurs de réfléchir plutôt à l’avenir – il y a largement de quoi faire.

Extrait de A la recherche du Moyen-Âge, Jacques Le Goff
(clic pour zoomer) Jacques Le Goff à propos de l’idée d’inscrire dans la constitution européenne les racines chrétiennes de l’Europe

Exposition sur le Front populaire à Montreuil

Nous publions ci-dessous, en tant que tribune libre, le texte d’Adam Craponne


Exposition 1936 Nouvelles images, nouveaux regards sur le Front populaire

du 9 avril au 31 décembre 2016 au Musée de l’histoire vivante Parc Montreau à Montreuil

Il s’agit évidemment plus de nouvelles images que de nouveaux regards. Le  discours très pédagogique colle à la doxa du peuple de gauche sur l’événement. Certes certains angles d’attaque thématiques valorisent soit des préoccupations populaires (comme la dimension sportive) soit font des liens avec notre présent (puissance de l’extrême-droite et importance du nombre des réfugiés), mais on est loin de tout discours iconoclaste (le non-oubli des procès de Moscou ne pouvant passer que pour une reconnaissance d’un fait historique connu).

Il n’y a pas seulement la reprise d’une iconographie présente dans les manuels scolaires d’histoire, que cette production soit d’ailleurs rentrée immédiatement dans l’album (comme la photographie de la tribune officielle du 14 juillet 1936 avec un Blum poing levé et un Thorez faisant un signe de la main à la foule) ou ultérieurement (comme celle des couples en tandem de Pierre Jamet). Sont aussi présentes des photographies issues de fonds familiaux et d’archives de l’univers politique et syndical.

0 FPLes documents phares seront pour certains visiteurs la photographie de la manifestation du 14 juillet 1936 de soutien au Front populaire avec des femmes entièrement voilées levant le poing, les deux détournements pour le compte du PCF de la fameuse affiche du bolchévik au couteau entre les dents (cette dernière reprenant d’ailleurs une image produite durant la Grande Guerre où un tirailleur sénégalais est  censé pouvoir terroriser les boches), la petite collection de photographies d’enfants au poing levé.

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On est d’ailleurs à une période clé où le dessin de presse est encore très abondant pour illustrer un contexte alors que la photographie devient un support très conséquent. Parmi les caricatures de Raoul Cabrol (qui dessine entre autre pour L’Humanité) on relèvera d’un côté Pierre Laval et d’autre part Henri de Kérillis dans une adaptation de l’affiche publicitaire pour le thermogène réalisée par Leonetto Capiello en 1910; l’affiche de ce dernier est d’ailleurs actuellement visible dans l’exposition consacrée à Apollinaire au musée de l’Orangerie (jusqu’au 18 juillet 2016).

Du point de vue muséographique, on note la reconstitution d’une colonne Moriss servant à présenter des reproductions de premières pages de journaux d’époque, un cabine de bains, un poste de radio et un sol destiné à suggérer divers sports collectifs dans la salle montrant (grâce à des photographies de France Demay) le sport populaire organisé par la FCGT, une vitrine avec un uniforme de soldat républicain espagnol, des petits films documentaires et des ambiances sonores.

L’exposition ouvre sur le choix fait, par diverses personnalités représentatives de mouvements politiques, syndicaux ou associatifs, pour chacun d’une photographie significative de l’événement. Pour symboliser le Front populaire, le Grand Orient choisit le portrait du ministre de l’éducation nationale Jean Zay. Se sont exprimés également par exemple la CGT, la CGT/FO, la Fédération anarchiste, Yvette Roudy (au nom des féministes), le PCF, le Parti socialiste, Lutte ouvrière…

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Suivent des salles qui rappellent les origines du Front Populaire (en lien avec la montée de l’extrême-droite), la victoire électorale (pendant la campagne le PCF a pris son tournant de revendication de l’héritage républicain), le mouvement des grèves (avec une valorisation de l’importance de l’action paysanne impulsée par Renaud Jean), la question espagnole, l’exposition universelle de 1937 (avec un face à face entre le pavillon allemand et le pavillon soviétique), les procès de Moscou, l’hommage à la Commune, les congés payés et les auberges de jeunesse, les mémoires du Front populaire telles qu’elles ont été valorisées tous les dix ans (à compter de 1936), le sport populaire.

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On gagnera à s’arrêter devant chaque document pour en faire une lecture personnelle si l’on est un tant soit peu au courant des grandes lignes de cette époque. L’historien relèvera que n’apparaît pas le slogan du Front populaire, à savoir « Pain, paix, liberté ». Ce mot d’ordre avait d’ailleurs inspiré un poème à Gaston Delavière, employé à l’hôpital de Tours à cette époque.

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Un catalogue d’exposition de cinq euros reprend l’essentiel des thèmes proposés et en plus donne divers textes de personnalités élues ou non. Alain Bergounioux et Frédérick Genevée rappellent que les anniversaires du Front populaire n’ont pas été retenus au titre des commémorations officielles depuis 1986. Il est peut-être prudent de ne pas attendre 2036 pour se replonger dans l’atmosphère du Front populaire, d’autant que certaines réalités de 2016 sont malheureusement en rapport avec bien des événements désagréables vécus en 1936.

Adam Craponne

 

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Ah les jolis cahiers de vacances, merci papa, merci maman

Nous publions ci-dessous, en tant que tribune libre, le travail de Zaynab


L’origine : Roger Magnard et François Auxéméry

Le marché du parascolaire a débuté en 1885 quand l’éditeur Henry Vuibert, ancien agrégé de  mathématiques, propose les premières annales du baccalauréat. A la fin du XXe siècle,  Vuibert et Magnard se retrouvent dans le même groupe éditorial : Albin Michel.

Roger Magnard étant à l’origine du cahier de vacances, sa maison d’édition revendique la création de cet objet parascolaire. En 1933, l’éditeur propose l’écriture du premier cahier de vacances à François Auxéméry, né à Magnac-Bourg (Haute-Vienne) en 1902 et alors directeur de l’école primaire de Saint-Germain-les-Belles dans le même département. Pur produit de l’enseignement primaire, il est passé après sa réussite au certificat d’études en École primaire supérieure (aujourd’hui niveau collège) puis à l’école normale de Limoges. Après avoir reçu une formation à l’École normale de Saint-Cloud, il devient inspecteur primaire de la circonscription de Guéret sud dans la seconde moitié des années 1930 et le reste jusqu’à ce que, fait prisonnier lors de l’offensive allemande de juin 1940, il ne parte passer de longues vacances en Allemagne où il eut le temps de noircir des cahiers. Il a produit aussi des manuels de sciences et d’écriture. Roger Magnard, quant à lui, passera l’Occupation dans la Creuse. Il sera brièvement fait otage des Allemands à Guéret.

Il est bon de rappeler que pour l’année 1939, au niveau national, seulement 3 % des garçons et 1 % des filles obtiennent un baccalauréat. Aussi ces premiers cahiers de vacances sont-ils uniquement conçus pour les trois niveaux de l’école élémentaire, à savoir le Cours Préparatoire, le Cours élémentaire et le Cours moyen. Rappelons que le Cours supérieur est la classe qui, connue ultérieurement sous le nom de classe de fin d’études, prépare au diplôme éponyme. La diffusion se fait au départ directement par les instituteurs, ils n’apparaîtront dans les librairies qu’à la fin des Trente Glorieuses et dans les hypermarchés au cours des années quatre-vingt. Dès la première année, ce sont 65 000 cahiers qui sont vendus.

Les trente glorieuses

Deux concours, attachés à ces cahiers, apparaissent après la Libération : celui de la plus belle page d’écriture et celui de la meilleure façon de remplir le cahier de vacances en question (justesse et esthétique). Les publicitaires, qui ont insérés des messages dans les cahiers, offrent ce qui va constituer les premiers prix, d’ailleurs parfois plus motivants pour la mère (électro-ménager) ou pour le père (vélomoteur et même automobile dans les années cinquante). Parmi les annonceurs : Philips, des fabricants de jouets (en petits trains ou jeux de société), des éditeurs (Thiaude, Larousse), des spécialistes du loisir ou des arts créatifs (Bourgeois, Prismalo Aquarelle), la Caisse d’épargne. Bien entendu les productions en papeterie et librairie de Magnard servent aussi pour les récompenses. Celles-ci sont globalement en phase avec les débuts de la société de consommation.

À partir de 1946 les cahiers de vacances de Magnard entrent dans des thématiques. On trouve par exemple « Les jeux de la plage de Loulou et Babette », « Loulou et Babette alpinistes », « Loulou et Babette à la conquête de l’espace ». Ces enfants portent en réalité le surnom des cadets de Roger Magnard : Elisabeth et Louis. En 1956, la vente des cahiers de vacances Magnard atteint un record: plus d’un million cinq cent mille exemplaires sont vendus.

Illustrations Trente Glorieuses :

cahier des vacancesBcahier vacancesBcahier vBDes années 80 à aujourd’hui

L’arrivée de la concurrence se fait avec SUDEL (maison d’édition du Syndicat national des instituteurs) et Nathan qui se lance dans ce marché en 1950. On reste toutefois toujours dans des maisons d’éditions spécialisées dans le scolaire, la diffusion s’élargissant aux librairies tout en se maintenant par le biais de l’école. Ce n’est plus le cas en 1976 avec la création par Hachette de la collection « Passeport » qui va bientôt inonder les rayons librairies de grandes surfaces. Les moyens de promotion dont dispose Hachette lui permettent de gagner la place de numéro un des maisons proposant des cahiers de vacances.

L’intérêt pour le parascolaire répond à une crainte de baisse du chiffre d’affaires dans les livres de classe. La gratuité des manuels scolaires fournis aux collégiens est en effet instaurée en 1977. Ces manuels ne seront remplacés au mieux que tous les 4 ans (en fait avec les changements successifs des programmes, ils le seront un peu plus souvent). Jusqu’alors les collégiens achetaient leurs livres de classe, même si certaines communes les leur prêtaient pour l’année scolaire en question. Par ailleurs, tous les élèves vont maintenant au collège et nombre d’entre eux poursuivent au lycée, on a donc des cahiers pour toutes les classes du secondaire.

Durant la période des années 1980 à 2010, une vingtaine d’éditeurs vont produire des cahiers de vacances, d’ailleurs aussi bien pour jeunes que pour adultes. Leur objet est la révision de connaissances scolaires sous forme plus ou moins ludique, comme le montre par exemple le « Cahier de vacances pour adultes » chez Chiflet & Cie (2015). Il est à noter que Chiflet & Cie est d’ailleurs le promoteur du premier « Cahier de vacances pour adultes de 17 à 117 ans » qui sort pour l’été 2008. L’idée en revient à Christophe Absi, aujourd’hui directeur de la collection humour des éditions J’ai Lu ; il s’agit de vérifier quelles sont ses connaissances en culture scolaire tout en s’amusant. Les thèmes sont au départ très sérieux : le CNRS sort des cahiers autour de la philosophie, l’astronomie et la chimie, et peuvent aller jusqu’à devenir scabreux (avec une connotation grivoise tantôt pour les hétérosexuels, tantôt pour gays et lesbiennes réunis). En matière de cahier de vacances pour enfants, on trouve entre autres utilisations de figures du dessin animé : Babar, Mickey ou Goldorak.

Illustrations dernier quart du 20e siècle :

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Suggestions de cahiers de vacances

Actuellement nous conseillons pour des enfants, en faisant remarquer que l’âge ou le niveau ne sont qu’indicatifs et que pour un élève en difficulté on a tout intérêt à prendre le niveau en-dessous de ce que l’éditeur indique :

En quittant le CP :

  • « Des jeux avec les mots pour commencer à lire 5-7 ans » de Magdalena Guirao-Jullien. Retz.
  • « Mes premiers jeux avec les opérations 6-7 ans » de Jean-Luc Caron. Retz.
  • « Mes jeux de vacances CP vers le CE1 » de Julia Georges. Hatier. (en s’arrêtant à la page 87 pour le français)

En quittant le CE 1:

  • « Des jeux pour réviser les sons 7-9 ans » de Magdalena Guirao-Jullien. Retz.
  • « Mes jeux de vacances CE1 vers le CE2 » de Julia Georges. Hatier.

En quittant le CE 2:

  • « Des jeux pour s’entraîner avec les opérations 7-8 ans » de Jean-Luc Caron. Retz.pdf1
  • « Français 8-9 ans CE 2 ». Je réussis.   (en refusant les pages 42, 46, 53, 54, 68 à 73)
  • « Mes jeux de vacances du CE2 vers le CM1 » d’Anne Kastor et Lucie Malo. Hatier.

En quittant le CM 1:

  • « Des jeux pour s’entraîner en grammaire et conjugaison 8-9 ans » de Catherine Barnoud. Retz.pdf2
  • « Des jeux pour bien maîtriser les opérations 8-9 ans » de Jean-Luc Caron. Retz.
  • « Mes jeux de vacances du CM1 vers le CM2 » d’Albert Cohen. Hatier.

En quittant le CM 2:

  • « Des jeux pour s’entraîner en grammaire et conjugaison 9-11 ans » de Catherine Barnoud. Retz.
  • « Mes jeux de vacances du CM2 vers : Pour s’amuser et préparer sa rentrée » d’Albert Cohen. Hatier.

En quittant le boulot (pour adultes désirant tester sa culture scolaire et générale)

  • « Cahier de vacances pour adultes de 17 à 117 ans » de Dophie Le Flour. Chiflet & Cie.

Illustrations « Cahier de vacances pour adultes de 17 à 117 ans » :

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Conclusion

Nous laisserons la conclusion à Philippe Meirieu, chercheur en Sciences de l’Éducation pour qui « beaucoup d’activités autres que les devoirs de vacances sont propices à l’apprentissage. (…) Car aucun cahier de vacances ne remplacera la lecture d’un roman, la visite d’un musée ou l’organisation d’un jeu de piste ! ».

Illustrations cahiers de vacances 21e siècle :

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Commentaire sur l’exposition « L’esprit des bêtes »

Nous publions ci-dessous, en tant que tribune libre, le travail de Benjamin


La Vendée c’est Gilles de Rais, Richelieu, Charette, Clemenceau, Benjamin Rabier et Yvan  Craipeau (secrétaire de Trotsky). Choisis ton héros…

Depuis son ouverture il y a 12 ans, le Musée de l’image d’Épinal (dans les Vosges) porte un regard propre sur ses collections. Il reste dans l’esprit qui est le sien depuis plusieurs années, il y a donc trois parties pour cette exposition de l’été 2015 intitulée « L’ESPRIT DES BÊTES ». Toutes tournent autour de Benjamin Rabier né en 1864 à La Roche-sur-Yon (pays de sa mère) et décédé à Faverolles en 1939 (région de son père).

rabier_caiman_pintadeLa première exposition informe que Benjamin Rabier a pour l’Imagerie Pellerin d’Épinal en 1897 et pour l’Imagerie Quantin à Paris autour de 1900. Benjamin Rabier est né à La Roche-sur-Yon le 30 Décembre 1864 qui s’appelait alors Napoléon-Vendée. Il reste là jusqu’à un peu plus de cinq ans. Il est dans la capitale quand les Prussiens assiègent Paris en 1870, puis il va à l’école à Paris. Il fait son service militaire puis commence à travailler en 1889 comme comptable au magasin du Bon Marché à Paris. En 1890, il devient employé de la ville de Paris et travaille comme contrôleur au marché des Halles et il a occasion d’observer des animaux domestiques. L’année suivante, il trouve un petit travail de contrôleur de la comptabilité dans un grand cirque parisien où il peut voir des animaux habituellement sauvages.

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Il crée le personnage de Tintin Lutin que vieillira un peu Hergé pour en faire Tintin. « Flambeau » est un album, destiné aux enfants, qui raconte la participation au premier conflit mondial de Flambeau, un chien de ferme. Sa parution en album date de 1916. Le jeune chien défend aux côtés des poilus, et avec l’aide d’animaux de la forêt, les valeurs de fraternité, d’honneur, d’intelligence et d’harmonie. Il trouve face à lui la soldatesque germanique sujette aux instincts les plus bestiaux. D’autre part cette idée des « animaux avec nous » pour les enfants est à rapprocher de celle de « Dieu avec nous » pour les adultes.

Durant la Première Guerre mondiale, le ministère de la Guerre lance un concours pour le logo destiné aux camions de ravitaillement en viande destinés aux poilus. À cette occasion, Benjamin Rabier dessine la première Vache qui rit. Rappelons qu’il crée en 1923 le canard Gédéon, auquel il fait vivre de nombreuses aventures.

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«Quand il fut sorti de l’œuf et qu’il se présenta devant son père, sa mère et ses frères, il reçut de sa famille un accueil mélangé de surprise et d’ahurissement. Jamais on n’avait vu caneton agrémenté d’un cou aussi long…».

RABIER Moulins Le rire au désert, pour le Journal Le Rire, n°76, 18 avril 1896 AIllustrateur dans la presse pour la famille, il est déjà réputé dans les journaux parisiens lorsqu’il crée les planches qui nous sont données à voir. « Le Rire » et « Le Pêle-Mêle » lui prennent alors régulièrement des dessins d’humour. Par ailleurs dans le domaine de la caricature il a déjà croqué par exemple Clemenceau en bouledogue et l’actrice Sarah Bernhardt en lionne. Des exemples de la production de Benjamin Rabier dans la presse pour adultes et pour les jeunes (en dehors de l’imagerie d’Épinal) sont présents.

Le Musée de l’image a fait appel, comme à l’accoutumée, à de jeunes illustrateurs pour réinterpréter avec un style graphique d’aujourd’hui, l’esprit des images illustrées de Benjamin Rabier. Rappelons qu’il ne s’agit jamais de BD avec Rabier car il n’utilise pas la bulle, un joli pavé de texte est sous l’image. On est donc dans les histoires en images.

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Par ailleurs en parallèle, une galerie de portraits du photographe Charles Fréger est présentée. On nous montre des hommes qui prennent l’apparence d’animaux fantastiques en endossant divers attributs. Benjamin Rabier nous montrait l’humanité des animaux (les sentiments de ceux-ci étant magistralement lis en scène) et Charles Fréger nous représente l’animalité des humains dans divers paysages sauvages de l’Europe. Par ailleurs des publicités télévisuelles s’inspirant des créations de Benjamin Rabier sont à découvrir. Une savante et légère ambiance musicale accompagne ces expositions.

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Exposition « L’ESPRIT DES BÊTES » du 29 mai au 1er novembre 2015. Musée de l’image d’Épinal.

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La Première Guerre mondiale en BD : albums disponibles présentant un thème particulier

Nous publions ci-dessous, en tant que tribune libre, le travail d’Alexandre.


Deux outils sortis en 2008 « 14-18 dans la bande dessinée » de Luc Révillon et Bruno Denéchère (à La Bulle au carré) et « La Grande Guerre dans la bande dessinée de 1914 à aujourd’hui » de Vincent Marie (chez Cinq continents éditions) ne manquent pas d’intérêt. Toutefois ils évoquent nombre d’albums ou de périodiques de plus en plus difficiles à se procurer. Par ailleurs ils oublient forcément tout ce qui est paru entre 2008 et 2015 (« La Grande Guerre dans la BD » toujours de Luc Révillon est une version plus complète de « La Grande Guerre dans la bande dessinée de 1914 à aujourd’hui », elle cite des albums sortis jusque dans la première partie de 2014).

revillonUn reproche que nous pouvons nous autoriser à faire à Luc Réveillon (car nous pouvons répondre à ce qui suit) est qu’il n’est pas assez compétent pour identifier les dessinateurs des histoires en images de l’époque 1915-1918 (les journaux pour enfants à une exception près disparaissent entre fin août et décembre 1914). Il en montre toutefois de très significatives autour du conflit.« La Guerre dans la BD » de Mike Conroy ne s’intéresse, quelque soit l’époque, qu’à la production anglophone. Pour la Première Guerre mondiale, elle présente la série des aventures de « La Grande Guerre de Charlie«  de Joe Colquhoun, « La mort blanche » de Charlie Adlard et survole la production de Tardi ainsi que quelques rares BD des années 1960 et 1970 toutes publiées en anglais dans des magazines et dont nous n’aurons jamais la traduction en français.

Déclaration liminaire

On n’évoquera ici que les albums de BD les plus intéressants, et uniquement les fictionnels (à l’exception près de deux documentaires) par rapport à une thématique.  Nous choisissons deux périodes de première parution en 1914-1919 et 2003-2014 ; ces dernières dates sont arrêtées pour une disponibilité à l’état neuf encore longue. Nous faisons le choix ici de n’évoquer que les titres qui montrent l’univers continental de l’Europe occidentale. Ce qui nous intéressera dans ces fictions, c’est ce qui peut se passer d’original dans les zones de combat ou dans l’arrière, occupée ou non, de la France, de la Belgique et du Luxembourg. Nous renvoyons pour la province allemande d’Alsace-Lorraine au volume 4 de l’intégrale de « Victor Sackville » au Lombard, à « Finnele » d’Anne Teuf où l’action couvre toute la guerre et est située dans la petite partie de l’Alsace tenue par les Français (autour du village vosgien de Masevaux en l’occurrence), « L’Alsace à tout prix » de Frédéric Garcia et Jean Paillot (avec une bonne partie de l’action à Münster) et enfin « L’Alsace dans le Reich 1871-1918 » de Marie-Thérèse Fischer et Didier Pageot (un documentaire).

Last not least, nous faisons le choix de ne pas exposer l’intérêt d’un ou plusieurs albums de Tardi. Ceci pour trois raisons. Premièrement, d’autres l’ont fait (« Enseigner la souffrance et la mort avec C’était la guerre des tranchées de Jacques Tardi » de Vincent Marie en 2009 au CRDP de Poitiers), or notre objectif principal ici est de faire découvrir à notre lecteur des titres qu’il ne découvrira pas tout seul chez son libraire. Par ailleurs, la vision de la Grande Guerre de l’auteur Tardi est toute personnelle. Chez lui, les soldats allemands sont des compagnons d’infortune pour le combattant français ; les ennemis des poilus ce sont leurs officiers et les gendarmes.
« La Grande Guerre de Charlie » de Joe Colquhoun tient d’ailleurs le même discours que Tardi sur ce point mais au sujet du Tommy.

Déclaration d’écriture en état de guerre

Les albums produits plusieurs décennies après les évènements qu’ils relatent en disent beaucoup plus sur les idées du moment où ils sortent (à travers leur choix de mémoire) que sur les pensées objectives des personnages à leur époque. Il ne faudrait pas oublier que le document historique est par définition un témoignage réalisé à son époque. Pour la Grande Guerre nous disposons de trois groupes d’ouvrages. Ce sont les albums de « Bécassine », ceux des « Pieds nickelés » et « Flambeau » de Benjamin Rabier.

Sorti directement en album en 1916, ce dernier est heureusement réédité en 2003 avec une préface intéressante d’Annette Becker. L’objectif est de montrer, tout d’abord avec un petit chien, puis de façon secondaire avec des bêtes de la forêt que les soldats français ont les animaux avec eux mais aussi que les bêtes ont alors assimilés les valeurs nobles des hommes, alors que les individus germaniques ont un comportement bestial. Il s’agit sur ce point de la translation de l’idée de propagande en direction des adultes, du noir « nouveau civilisé » face à l’Allemand en qui remontent ses racines barbares. Cet album pourrait être présenté aussi bien à des élèves de dernière année de maternelle qu’à un lectorat adulte. Ici comme dans « Les Aventures des Pieds nickelés durant la Grande Guerre », faire relever par des élèves de l’école primaire tous les défauts physiques, de conduite et de caractère est une activité qui permet de percevoir comment l’ennemi pouvait être diabolisé.

Ces épisodes des « Pieds nickelés s’en vont en guerre » suivent d’ailleurs ceux où les trois héros s’impliquent dans les Guerres balkaniques de 1912 à 1913. Il serait souhaitable de comparer l’attitude très différente des héros de Forton dans les deux conflits et en particulier leur rapport avec l’institution militaire. Toutes ces aventures sont parues à l’origine dans « L’Épatant » qui va progressivement durant la Grande Guerre devenir un journal lu très majoritairement par des garçons d’une dizaine d’années alors qu’il était destiné prioritairement à des appelés de 1908 à 1914. En 2008 dans « Le Meilleur des Pieds-Nickelés, tome 7 » apparaissent « Les Pieds-Nickelés chez le kaiser », toutefois la reproduction est de mauvaise qualité avec une taille réduite par rapport à l’original qui rend les textes peu lisibles et des gris sales (pour les pages à l’origine en couleurs). Sur plus de trois cent pages des Pieds-Nickelés parues entre janvier 1915 et fin 1917 dans « l’Épatant », Vents d’Ouest a sélectionné moins de 50 pages, uniquement autour du séjour en Allemagne. Heureusement en octobre 2013 Vuibert nous a donné « Les Pieds-Nickelés s’en vont en guerre », en recolorisant ou colorisant selon les pages, le tout début de ces aventures, soit environ 80. La surface des vignettes a été augmentée de 10% ce qui rend plus confortable la lecture des textes copieux sous les images. Bref on aimerait que Vuibert continue mais pour le moment malheureusement les Pieds-Nickelés jouent les planqués chez Vuibert.

Il y avait eu une réédition autour des années 1990 de trois albums de « Bécassine » qui nous intéressent chez Gautier-Languereau : « Bécassine pendant la Grande Guerre« , « Bécassine chez les Alliés« , « Bécassine mobilisée« . Ces titres viennent d’être réédités en 2014. Le dernier cité permet de réfléchir avec des jeunes sur le rôle des femmes durant la guerre. La série contemporaine « L’ambulance 13 » est intéressante par rapport au même point et on a une demi-douzaine de vignettes où on voit le travail des femmes à l’usine et dans les champs pour « La Grande guerre racontée aux enfants » de Christian Goux et Guy Lehideux ; c’est le second ouvrage à objectif documentaire que nous citerons ici mais il en existe d’autres.

Dans « Bécassine, mobilisée et désarmante », une contribution parue dans « 14-18 la très Grande Guerre » et dans son ouvrage « La Guerre des enfants« ,   Stéphane Audoin-Rouzeau montre bien que le discours de Pinchon est distancié par rapport au contenu habituel de la propagande. J’ajouterai que, intrinsèquement moralisateur, ce journal peut difficilement proposer certains conduites, même pour lutter contre les Boches. En fait aucun de ces trois ensembles ne vise à l’origine le même lectorat, ce qui explique que l’argumentaire de dénigrement varie. Il est dans un cas en priorité pour des jeunes garçons et filles de 5-8 ans, en second lieu pour des garçons de dix à dix-huit ans de milieux populaires et enfin pour des filles de plus de huit ans issues des classes favorisées catholiques. On peut se préparer à l’analyse de certaines pages de « Bécassine » ou des « Pieds Nickelés » en lisant l’ouvrage « Guerre et littérature de jeunesse (1913-1919) » de Laurence Olivier-Messonnier.

Déclaration d’aptitude pour le service devant le conseil de révision

Paroles-de-poilusLa lettre de poilus est devenue un classique des cérémonies du 11 novembre. Le titre « Des Lignes de front » de David Möhring et Philip Riseberg est paru chez Warum, il est bilingue ; cet ouvrage a deux premières pages de couverture (l’une en français et l’autre en allemand) et n’a donc pas de quatrième de couverture. Il s’agit d’une seule lettre de poilus, composée à partir d’extraits de plusieurs courriers authentiques. L’illustration renvoie à des clichés photographiques de l’époque repassés pour devenir des dessins en clair-obscur. Bien que très esthétisée, la souffrance portée par l’illustration entre intelligemment en contradiction avec le contenu rassurant du courrier proposé. Le passage de la réponse du poilu à propos du casque boche demandé par son fils est repris dans l’ouvrage « Paroles de poilus : les plus belles lettres en BD » chez Librio dans une des quatorze courtes histoires (dont douze à partir de lettres) ; les images placent souvent le soldat dans un univers chaud et apaisant pour répondre. Ici on a systématiquement sur une page une présentation du militaire puis sa lettre et ensuite vient la BD qui reprend le contenu du courrier deux à cinq pages. En choisissant un illustrateur différent pour chaque lettre, on assiste à des changements radicaux d’atmosphère. On notera un courrier de Gervais Morillon du 90e RI, un régiment en garnison à Châteauroux, mentionnant une fraternisation entre soldats français et allemands le 12 décembre 1914 dans les Flandres.

Certains passages du tome 2 du « Baron rouge » de Pierre Veys et Carlos Puerta dépeignent bien le Luxembourg et la Belgique envahis en août 1914, avec la crainte des francs-tireurs qui conduit à des exactions. Le tout début de la guerre en Belgique est mis en scène par Barroux à partir des souvenirs authentiques d’un poilu dans « On les aura« , mais aussi par Didier Courtois avec « Il était une fois 1914«  et grâce à « Le Long Hiver, premier tome 1914«  de Patrick Mallet où l’attentat de Sarajevo couvre trois pleines pages. Ce dernier évènement est très largement exposé dans « Gavrilo Princip l’homme qui changea le siècle » d’Henrik Rehr et « François-Ferdinand, la mort vous attend à Sarajevo » de Le Naour et Chandre.

La question de savoir qui sera le dernier mort de cette guerre revient, sans se soucier de celui considéré officiellement comme tel. Ces albums fantasment parfois d’ailleurs sur le choix par un homme d’accepter ce rôle, à retenir sur ce sujet « Le roi cassé » de Dumontheuil publié par Casterman. Une autre réponse apportée par la fiction porte sur la personnalité du soldat inconnu, on lira certes de Manu Larcenet « Une aventure rocambolesque du soldat inconnu : Crevaisons » chez Dargaud, mais surtout « L’Homme de l’année, 1917«  de Duval, Pécau et Mr Fab pour Delcourt.

L’antisémitisme de gradés vis-à-vis de soldats ne se retrouve que dans « Les Folies bergères » sorti chez Dargaud. Ceci nous amène à nous poser, à côté de cela, la question des conditions dans lesquelles les troupes des colonies françaises combattent et outre « L’Homme de l’année, 1917 » on a pour y répondre « Turcos le jasmin et la boue » publié par Tartamudo, chez Physallis à la fois « Sang noir » de Chabaud et Monier ainsi que « Demba Diop » de Tempoe et Mor, la série « Amère patrie » pour Grand Angle, la série « Les quatre coins du monde » pour Dargaud et la série « La Grippe coloniale » chez Vents d’Ouest (où ce sont des Réunionnais qui sont croqués). Dans ce dernier titre l’essentiel de l’action est après-guerre et cela nous permet d’approcher les solidarités maintenues ou fissurées ainsi que les conséquences sociales, psychologiques ou physiques du conflit. Dans cette catégorie des suites du conflit dans la vie d’après-guerre on trouve le problème des gueules cassées avec de Weissengel et Cassier auteurs de « Gueules cassées » (on espère qu’avec la sortie du troisième tome chez un nouvel éditeur, on pourra de nouveau se procurer les deux premiers volumes à l’état neuf, le premier éditeur a cessé toute acticité) et la série « Pour un peu de bonheur » de Laurent Galandon.

Le pacifisme à l’arrière est souvent porté par des femmes, comme on le voit dans « Un long destin de sang » de Bollée et Bedouel chez 12 Bis où apparaît très longuement l’institutrice syndicaliste pantinoise Hélène Brion. Ce qui touche de la façon la plus manifeste la désertion est à chercher dans « Louis Ferchot, tomes 7 et 8 » de Courtois et Giroud, « Mattéo, tome 1 » chez Olis, « Mauvais genre » de Chloé Cruchaudet et « Ambulance 13, 5 Les plumes de fer«  d’Ordas et Mounier. On a même le cas d’un déserteur allemand qui passe quasiment toute l’année 1915 avec des enfants orphelins à l’arrière du front mais côté allemand, il s’agit du tome 2 de la série « La Guerre des Lulus« .

Pour les jeunes autour de 10-12 ans trois titres très adaptés : la BD muette « Le Front » de Nicolas Juncker, la série, dont on vient de parler, « La guerre des Lulus » où des jeunes jouent les Robinson à l’extrémité nord-est de la Picardie, dans l’Aisne, donc dans une zone occupée quasiment durant tout le conflit par l’armée allemande (mais toutefois assez éloignée du front pour que le soldat allemand y soit relativement rare) et la série « Les Godillots » où un Basque de douze ans  au front veut retrouver son frère avec des faits authentiques très significatifs portant l’intrigue. Une tentative de mutilation volontaire est évoquée d’ailleurs là dans le premier tome en BD (attention la série existe en roman également). On signalera dans « Carnets 14-18 : quatre histoires de France et d’Allemagne », chez Le buveur d’encre, la vision du conflit par un enfant René Lucot de Villers-Cotterets dans l’Aisne qui va sur ses six ans le jour de la déclaration de guerre, c’est la mise en images du témoignage qu’il a publié en 1985. Il figure à côté de deux combattants (un médecin français et un lycéen allemand engagé à 17 ans 2 mois), on a aussi celui d’une jeune fille de Saxe qui fête ses 14 ans à la mi-septembre 1914.

La quille

Vue la place impartie, nous écartons des thèmes comme la vie des civils en zone occupée, les enfants héros, les amulettes, l’aviation, Verdun, les fusillés pour l’exemple, les généraux qui font tirer sur leur propre troupe, les espions allemands… Toutefois dans nos comptes-rendus de BD sur ce site, nous évoquons souvent cela. Pour Clemenceau, non seulement dans le cadre de la Première Guerre mondiale mais pour toute sa biographie, nous présenterons bientôt sur ce blog quelque chose d’original, à l’aide d’une vingtaine d’album. Dans la moitié d’entre eux l’action se passe avant 1914 et dans l’autre moitié elle couvre de la déclaration de guerre à la signature du Traité de Versailles.

Alexandre