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Contrebande littéraire et culturelle à la Belle Époque

Contrebande littéraire et culturelle à la Belle Époque
Leuven University pres 262 pages
1 critique de lecteur

Avis de Ernest : "Avec les Six cents Franchimontois, on aurait pu valoriser des wallons une fois!"

L’ouvrage est sous-titré Le « hard labour » de Georges Eekhoud entre Anvers, Paris et Bruxelles. Né à Anvers en 1854 et mort en 1927 à Schaerbeek, Georges Eekhoud est scolarisé en français mais fréquente des personnes qui parlent flamand durant son enfance. Devenu orphelin, il a pour tuteur son oncle bourgmestre à Borgerhout (aujourd’hui district d’Anvers), ce dernier maîtrise parfaitement le flamand oral et écrit.  

Il écrit des romans, des nouvelles  et des articles en français, il devient rédacteur au quotidien L'Étoile belge et participe en particulier activement de 1881 à 1897 à  La Jeune Belgique. D’autre part notre personnage enseigne la littérature française dans divers établissements dont les Écoles normales de Bruxelles. En 1899 Georges Eekhoud parle ouvertement de l’homosexualité masculine et même « un peu de cette volupté de souffrance qu'ils ont appelée de ce joli nom : masochisme ». Dans ses écrits dans la langue de Molière, il s’emploie très souvent à décrire les paysages flamands (ici dans Le cycle patibulaire) : « La ferme du Boschhof ou "Maison Forestière" était située entre Wortel et Ippenroy. Pays désolé mais plein de caractère, comme disent les peintres d’aujourd’hui : des bruyères couleur de rouille, des sapins d’un vert noirâtre, des genêts d’or, çà et là un de ces marais glauques et figés, entourés de genévriers, que nos paysans appellent "vennes", de rares chênayes, des cultures plus rares, trois ou quatre clochers ayant l’air de se faire des signaux par-dessus des lieues de landes, et presque toujours un grand ciel nuageux, aussi mobile, aussi tourmenté que la pleine est quiète et amortie ». En 1891, paraît son roman historique Les Fusillés de Malines, le récit est inspiré d’un épisode de la résistance armée des paysans flamands contre l'oppresseur français en 1798.

On peut reprendre pour lui-même ce propos qu’il tint dans le Mercure de France : « Il y a parfaitement moyen de vivre et d’écrire en Belgique, mais à condition de se faire éditer et lire à Paris. C’est le cas pour quelques-uns des meilleurs auteurs belges » (page 39). Toutefois Georges Eekhoud fréquente les quelques auteurs belges de l’époque qui  écrivent en flamand. Maud Gonne montre son rôle de passeur entre les cultures, évoquant dans des articles pour les Flamands des évènements culturels se passant en France et dans des textes en français ce qui se déroule dans l’ensemble de l’univers néerlandophone.

Par ailleurs il se livre à des adaptations d’écrits d’une des deux langues dominantes en Belgique  dans l’autre, et traduisant également des textes parus à l’origine en anglais. Il qualifie lui-même cette tâche de "hard labour" car elle l'intéresse bien moins que son propre travail de création. Une de ces tâche, officielle de traduction, est en fait une création originale avec De Brussels Straatzanger qui devient Le petit mendiant ou la chanteur de rues bruxellois. Ce dernier, qui paraît en feuilleton entre 1897 et 1899 est largement analysé sur de nombreuses pages ; si le thème et les personnages sont bien les mêmes par contre le propos est très original dans les deux cas. « Lorsqu’on compare les versions à l’aide du  tertium comparationis que constitue le roman de 1892, la version française d’Eekhoud apparaît comme l’original, et la version de Jan Bruylants comme la traduction flamande. Eekhoud n’est donc pas juste un traducteur mais sert de passeur entre la version de Julius Hoste et celle de Bruylants ».

Timbre évoquant la pièce de théâtre De Brusselse Straatzanger, première production littéraire sur ce sujet (image absente du livre)

L’action se déroule dans la seconde partie du XVIe siècle qui voit une révolte des habitants des Pays-Bas contre leur suzerain espagnol. Un noble le comte de Kranendolf abandonne ses fonctions de conseiller du roi d’Espagne pour rejoindre la rébellion des gueux.  Ajoutons personnellement que le Franc-comtois Antoine Perrenot de Granvelle, né à Besançon, mena une politique répressive dans les Pays-Bas entre 1555 et 1560, ce qui lui valut de devenir le premier archevêque de Malines en 1561, mais face à l'hostilité croissante de la population locale, il se retira en Franche-Comté (alors terre revelant du roi d'Espagne) trois ans plus tard, gardant toutefois le titre (et les bénéfices) jusqu’à sa nomination en 1582 comme cardinal.

Des vers de Clément Marot apparaissent et certains passages s’inspirent de l’ouvrage germanique Les Aventures de Simplicius Simplicissimus dont l’action se déroule durant la Guerre de Trente ans, soit environ trois-quarts de siècles après l’action présentée dans Le petit mendiant ou la chanteur de rues bruxellois. Le ton est très patriotique, ce qui valorise l’espace flamand de l’époque avec Bruxelles encore majoritairement néerlandophone pour quelques dizaines d’années : « Mais, ajouta-t-il dans son dialecte flamand en regardant par la fenêtre, quand on  parle du bon Dieu, on voit ses anges. Regarde un peu, femme, qui voilà! ». On a une absence de présence wallonne positive dans les personnages, « tous les Gueux sont des Flamands néerlandophones et les traîtres des Français ou des Wallons francophones ». « L’antagonisme entre les Flamands et les autres s’effectue sur plusieurs niveaux (physique, caractère, valeurs) et véhicule un ensemble de stéréotypes sans aucune mise à distance ironique : les Espagnols sont fourbes et fiers, les Français sont lâches et imbus, les Italiens sont libertins et portés sur le luxe, les Allemands sont des ivrognes autoritaires » (page 124).     

On notera que Georges Eekhoud adapte également trois autres feuilletons dont les titres en français deviennent Le pont vivant, Les boxers chinois ou les mystères de la Chine sanglante et La chanteuse populaire d’Anvers.           

Pour connaisseurs Peu d'illustrations

Ernest

Note globale :

Par - 151 avis déposés -

151 critiques
31/12/17
Exposition Antoine de Granvelle, L’Eminence pourpre
à Besançon au Musée du Temps (situé dans le Palais Granvelle) jusqu'au 18 mars 2018.
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