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Itinéraire d'un grand commis sous Louis XV

Itinéraire d'un grand commis sous Louis XV
Feuillage362 pages
1 critique de lecteur

Avis de Georgia : "Servir l'Etat est un sacerdoce"

Régis de Belenet s'attache dans ce livre à dresser le portrait humain et l'ascension sociale d'un homme - dont il descend par la ligne maternelle - qui, par sa fidélité au Roi de France Louis XV et son souci de réformes, en fait un commis dont le terme pourrait apparaître comme réducteur. S'il obéit aux volontés du Roi, il a su l'appuyer dans sa politique de réformes économiques. Tour à tour décrié dans son époque ou méconnu dans la nôtre, le traitement injuste qui en a été fait méritait pour le moins un livre de qualité dense et précis, enrichi de notes explicatives qui donnent toute leur force à ce livre, le replaçant dans son histoire mais aussi dans la nôtre. C'est désormais le cas. Mais revenons aux sources. On trouvera beaucoup de références sur le grand commis dans les recherches historiques de cette période et notamment Michel Antoine qui, dans son livre, évoque avec justesse "un esprit lucide et perspicace , juriste remarquable, gros travailleur" .

Pierre Étienne Bourgeois de Boynes naît le 29 novembre 1718 alors que Louis XIV est mort depuis trois ans et que son neveu Philippe d'Orléans exerce le pouvoir en qualité de Régent. Il est le fils aîné d'Etienne Bourgeois de Boynes qui fut employé dans une banque spécialisée dans les opérations de change. Il devient le représentant à Paris de John Philip Law qu'il aide à s'installer à Paris. Le cambiste devient trésorier de la Banque Générale créée par Law qui deviendra le 4 décembre 1718, Banque Royale. Liquidée en 1721, "elle est le premier établissement financier, nous explique Régis de Belenet, à émettre des billets de banque garantis par l'état". C'est dire si son fils aîné était issu d'une famille de commis qui s'illustrait déjà dans la finance.et qui s'était anoblie avec l'achat de la charge de secrétaire du Roi d'Etienne Bourgeois de Boynes. Celui-ci s'enrichit et peaufine son statut social, ce qui profitera à son fils pour ses études et son futur établissement. La famille achète des terres et fait construire. Il faut en imposer pour tenir son rôle.

Après de prolifiques études de droit et une escalade rapide des échelons dans le monde parlementaire, Pierre-Etienne Bourgeois de Boynes bénéficie de l'argent et de l'influence de son père qui lui achète la charge prestigieuse en 1745 de maître des Requêtes en l'hôtel du Roi. Au début des années 1750, les forces en présence basculent puisque les différents parlements de France et précisément, celui de Paris rechignent à valider les décisions du Roi Louis XV et se posent en balancier du pouvoir royal. Ils en deviennent menaçants et d'une impertinence qu'il va falloir réduire. Certains magistrats sont exilés et une chambre des vacations est créée pour rendre la justice. Monsieur de Boynes en fait partie au titre de procureur. Les parlements ne l'oublieront pas.

Son engagement auprès du Roi, ses prises de position au cours de la crise qui secoue les parlements valent à Pierre-Etienne le poste d'intendant en Franche-Comté qu'il va assumer avec sérieux et un travail acharné dès 1754. Le 9 mai 1757, il est nommé premier président du Parlement de Besançon et cumule les fonctions avec celles d'intendant. Une nouvelle crise parlementaire éclate en 1759 avec l'exil pour les plus virulents. Leur retour en 1761 sonne comme un désaveu et le grand commis préfère abandonner son poste d'intendant, anticipant la disgrâce du Roi. Un mois plus tard, il est nommé conseiller d'état, preuve que le Roi lui garde sa confiance, ce qui lui ouvre d'autres portes : le Conseil Privé et le Conseil des dépêches et siège dans différentes commissions où ses talents sont requis. C'est que le grand commis est ambitieux et déterminé à aller aussi loin que son travail et la confiance du Roi le lui permettront.

Face à la volonté et aussi la menace des parlements de province de s'associer avec celui de Paris pour ne former qu'une seule force vive, le Roi se doit de réagir. Il réaffirme son autorité par le discours de la flagellation qui a lieu devant le Parlement de Paris le 3 mars 1766. Sa Majesté rappelle aux parlements leurs obligations et la soumission qu'ils lui doivent. Il est le Roi et ne tolérera aucune rébellion. Mais comme l'explique Régis de Belenet, "l'agitation parlementaire ne faiblit pas" et le nouveau chancelier Maupeou propose alors une réforme des institutions parlementaires dès 1771. Ne se sentant plus en phase avec le chancelier, Pierre-Etienne Bourgeois de Boynes se démarque des décisions politiques du chancelier quelques mois plus tard.

Sa carrière prend un virage à 180 degrés. Alors qu'il n'a pas les dispositions ni les connaissances pour cela, Louis XV le nomme le 9 avril 1771, Secrétaire d'état à la Marine et aux colonies. Mais l'homme ne rechigne pas à la tâche. Il s'y attelle avec toute l'énergie et les convictions qui sont les siennes, d'autant qu'il a conscience que l'état doit se réformer et que le changement est parfois mal compris. "On le dit cassant et maladroit, privé de cet humour" qui enrobe une réalité souvent abrupte, nous dit l'historien Pierre Gaxotte. Il tente des réformes qui ne passent pas dans le milieu aristocratique des officiers de la marine. Certaines sont pourtant nécessaires et utiles. Il lui faut éviter les abus, économiser pour mieux rentabiliser. Il met en place un réseau de phares, crée les régiments d'infanterie coloniale, ouvre une école royale de marine du Havre condamnée à ne pas survivre.

Il se heurte à l'orgueilleuse caste des officiers de la marine en voulant les fondre dans le moule de l'armée de terre. Lucien Laugier déclare : "Bourgeois de Boynes venait d'un trait de plume de faire disparaître le corps de la marine avec son indépendance, ses traditions, ses officiers rouges superbes et orgueilleux ; il n'y avait plus en France, sur terre comme sur mer, que les soldats du Roi". Moins de mobilité, de promotions, d'espérance d'avenir. Il devient vite impopulaire. La situation de la marine périclite. D'autant plus que Louis XV n'a jamais accordé un vif intérêt à sa marine royale. Les chantiers navals produisent moins, l'entretien de la flotte coûte cher.

Pourtant, le 20 avril 1774, il est nommé ministre d'Etat. Mais la mort de Louis XV signe sa déchéance politique. Son statut et sa personne sont emportés par l'impopularité du chancelier Maupeou avec lequel il a travaillé. En guise de condamnation, le jeune Roi Louis XVI aurait chargé un de ses amis de lui rapporter que les changements que monsieur Bourgeois de Boynes avait faits dans la marine n'avaient servi à rien. Il en découle son renvoi le 20 juillet 1774, trois mois après avoir été nommé ministre d'Etat. Considéré comme l'instrument de la mise au pas des parlements par Louis XV, ni Louis XVI ni M. de Maurepas, devenu ministre d'Etat ne pense que l'ancien grand commis soit capable de modérer ses propos et son action. Remplacé par Turgot, il ira finir sa vie au château de Mousseaux, propriété de sa famille.Il conserve néanmoins son titre de ministre d'Etat et une pension de vingt mille livres. Il meurt le 19 septembre 1783.

Dense, explicatif, instructif et bien écrit, le récit du parcours de cet homme qui servit le Roi Louis XV et aida à l'application de réformes par son travail, infatigable, intelligent, visionnaire, heureux en ménage et peu amateur de gloire et d'ors est d'un grand intérêt. Car il met en lumière la politique économique d'un Roi -Louis XV - encore trop méconnue. A travers lui, nous avons découvert un autre grand homme. Il s'appelait Pierre-Etienne Bourgeois de Boynes. Et cela, nous le devons à Régis de Belenet, diplomatie de carrière, que nous ne pouvons que remercier pour cet immense travail de recherches et de révélations.

Pour tous publics Quelques illustrations Plan autre

Georgia

Note globale :

Par - 39 avis déposés - lectrice régulière

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