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Les Enfants d'Alexandrie ( La Reine oubliée tome 1)

Les Enfants d'Alexandrie ( La Reine oubliée tome 1)
Poche408 pages
1 critique de lecteur

Avis de le club du roman historique : "Excellent"

Un sujet inédit
Si l'on connaît "bien" Cléopâtre – du moins à travers ce qu'ont bien voulu nous en transmettre ses contemporains et, plus tard les historiens, peintres, écrivains, etc. – il n'en va pas de même de sa descendance. Saviez-vous que Cléopâtre, reine d'Égypte au Ier siècle avant Jésus-Christ, avait eu quatre enfants ? Césarion, dont le père était César, les jumeaux Cléopâtre-Séléné et Alexandre-Hélios, et Ptolémée Philadelphe, ces trois enfants ayant eu pour père Marc Antoine. Quatre enfants aux destins tragiques, tombés dans les oubliettes de l'Histoire. Peu ou pas de documentation : il en fallait du cran pour relever le défi de faire revivre sous sa plume ces personnages, et ce sur trois tomes en plus ! Si Françoise Chandernagor embrasse tout à la fois ces personnages et cette époque très riche et très mouvementée, il n'en demeure pas moins que son sujet est avant tout et surtout Séléné, seule rescapée du "nettoyage" ordonné par Octave (futur Auguste) après la mort de Marc Antoine et de Cléopâtre.

Une fresque grandiose
Le décor : imaginez... Alexandrie au Ier siècle avant Jésus-Christ, la ville la plus vaste et la plus peuplée du monde connu d'alors. Une ville moderne située entre la mer et le désert, bâtie en damier. "Au ras des flots, la « Très-Brillante », comme l'appelaient les voyageurs, éblouissait par sa blancheur : blanches, les maisons basses, leurs terrasses de pierre tendre, les colonnes d'albâtre, les avenues pavées de marbre, et blanc, le grand Phare, « la plus haute tour du monde », dressé comme un aviron géant, comme une gouverne, au milieu des vagues." À cela, ajoutez le cap Lokhias avec ses multiples palais, ses tombeaux, sa Bibliothèque, son jardin botanique, son observatoire…
C'est dans ce lieu extraordinaire que grandissent les enfants sous l'oeil bienveillant de Cléopâtre et de Marc Antoine. Si le roman débute dans la douceur et la félicité, il se teinte progressivement de tristesse et d'inquiétude à mesure que le conflit entre Marc Antoine et Octave prend de l'ampleur, s'achevant sur la défaite de Marc Antoine et sa mort. Mélangeant habilement la petite histoire et la grande histoire, Françoise Chandernagor n'est pas là pour nous donner un cours d'histoire, préférant nous décrire de manière très réaliste et vivante la vie quotidienne de cette famille royale, les caractères de chacun : Césarion, enfant sérieux et conscient de son futur rôle, Ptolémée Philadelphe souffreteux… Le portrait que brosse Françoise Chandernagor de Marc Antoine est particulièrement touchant : amoureux, bon père, beau, intelligent, honnête, généreux, sensible, il a eu le tort d'être trop naïf et indulgent vis-à-vis d'Octave qui l'a trahi sans aucun scrupule. Loin de ressasser les clichés habituels qui collent à ce couple souvent décrit comme sulfureux, Françoise Chandernagor nous le présente avec beaucoup d'humanité et de tendresse. C'est étonnant, inhabituel ! On prend alors vraiment conscience de la force de la propagande d'Octave, puisque celle-ci a traversé les siècles…

Un début de roman déroutant et une narration à double niveau
Ne sachant pas de prime abord qui était le narrateur, j'ai été décontenancée par l'épisode du cauchemar, qui est, en réalité celui fait par Françoise Chandernagor elle-même. Cauchemar au cours duquel elle voit une jeune fille enchaînée déambuler dans les rues de Rome. Elle finit par découvrir qu'il s'agit de Séléné, qui, à 10 ans, a dû quitter Alexandrie, prisonnière d'Octave, et participer enchaînée à son triomphe à Rome. Qui était-elle ? Que s'était-il passé ? Qu'est-elle devenue ? Au terme de son enquête, Françoise Chandernagor a décidé de rendre justice à tous ces personnages oubliés de l'Histoire (citons aussi Antyllus, fils de Marc Antoine et d'une de ses précédentes épouses, et Iotapa, petite fiancée mède d'Hélios) ou dont l'image a été manipulée à travers cette trilogie.
Mené par un narrateur omniscient, Françoise Chandernagor en l'occurrence, le récit s'organise autour du personnage de Séléné, que nous suivons comme si nous étions à ses côtés. C'est là l'avantage de ce mode de narration : on a connaissance de tous les détails de l'histoire, des événements, des pensées et sentiments des personnages…
Très inhabituel, l'intervention récurrente de Françoise Chandernagor tout au long du récit. C'est à double tranchant : si cela peut dérouter le lecteur, le déconcentrer, le "faire sortir" du roman et, au final, le décourager de poursuivre sa lecture, cela peut aussi lui apporter un deuxième niveau de lecture et je dois dire que vu la qualité des interventions de Françoise Chandernagor, je me suis retrouvée immédiatement dans le second cas : c'est passionnant, novateur, frais, parfois drôle ! Une note de l'auteur en fin d'ouvrage, là encore de haute volée, lui permet d'exposer les difficultés auxquelles elle a été confrontée et les choix d'écriture qu'elle a faits : vocabulaire et syntaxe, noms des villes, des royaumes, pays, des peuples, des personnages…

Le parti pris du parler vrai
C'est justement dans cette note en fin d'ouvrage qu'elle justifie son choix et cela a été pour moi une révélation : nos ancêtres lointains étaient des hommes comme les autres et n'utilisaient pas la langue grandiloquente et maniérée que les tragédies de Corneille ou de Racine et les manuels scolaires nous ont fait croire ! Leur niveau de langue était le même que le nôtre, teinté de familiarité. D'ailleurs, grâce à Françoise Chandernagor, j'ai découvert que, depuis quelques années, de nouvelles traductions, respectant davantage la réalité du langage d'alors, avaient été publiées. Citons par exemple les Épigrammes de Martial (Dominique Noguez, éditions Arléa) et Tristes Pontiques d'Ovide (Marie Darrieussecq, P.O.L.). S'inscrivant dans ce courant novateur, Françoise Chandernagor fait parler ses personnages comme des humains, parfois crûment, parfois familièrement. Cela en déroutera peut-être certains ; pour ma part j'ai apprécié ce dépoussiérage, ce vent de fraîcheur, qui contribue à rendre le récit très proche de nous.
"[…] dans ce livre, Antoine, Cléopâtre, Auguste ou Tibère, faute de pouvoir discourir en latin ou en grec, ne parleront pas non plus en « Corneille aplati » ni en « basic Racine ». Ils parleront en « chair humaine », chair impure, remuante, malodorante, certes, mais jeune, éternellement. Sans sacrifier aux modes langagières du moment, j'ai souhaité que les enfants s'expriment ici comme des enfants (ou comme nous pensons, aujourd'hui, que peuvent s'exprimer des enfants), les politiques comme des politiques, et les soldats comme des soldats.
J'ai même parfois restitué à la langue une crudité qui était de mise en ce temps-là, mais que nos maîtres ont pudiquement dissimulée à leurs élèves."

Un travail de fourmi
Comment écrire un roman historique tout en sachant que, comme l'auteur le rappelle dans sa note, "le roman historique le mieux documenté hurle le faux dès que les personnages ouvrent la bouche" (Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire) ? Pour éviter de donner à son roman un côté artificiel, Françoise Chandernagor s'est fixé quelques règles concernant notamment l'écriture des lieux, la description des personnages et, comme nous venons de le voir, le niveau de langue utilisé. Dans sa passionnante note, elle explique aussi les limites de l'Histoire et de la fiction : quand la documentation s'est révélée inexistante, elle s'est autorisée à faire appel, mais de manière pondérée et raisonnée, à son imagination. Mais lorsque la documentation est là, l'auteur ne néglige aucun détail, par exemple concernant les cultes et fêtes religieuses, la sexualité, les différentes formes de suicide (égorgement, décapitation, empoisonnement…), la momification, les repas (nourriture, vins…), les vêtements, les batailles…
Car, comme elle le rappelle très bien, lorsqu'on écrit un roman se déroulant à une époque très reculée, la principale difficulté ne réside pas tant dans l'établissement des faits que dans la restitution des gestes ordinaires de la vie. En tout cas, ce mélange subtil entre réalité historique et fiction donne un roman très convaincant, riche, passionnant ! J'ai hâte de découvrir l'ensemble de sa bibliographie qui figurera à la fin du troisième volume.

Note globale :

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