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L’infanterie attaque

L’infanterie attaque
Le Polémarque430 pages
1 critique de lecteur

Avis de Octave : "La Première Guerre mondiale vue par Erwin Rommel"

L’infanterie attaque est la traduction intégrale à partir de la version allemande de l’ouvrage publié en 1937 par E. Rommel. Jusqu’à présent les lecteurs francophones ne disposaient que d’une traduction partielle réalisée par l’école d’application d’infanterie de Montpellier à la fin du XXe siècle. La Guerre sans haine est l’ouvrage présenté et annoté par Basil Liddell Hart qui livre les documents laissés par E. Rommel dans le but d’écrire un livre intitulé Les Chars attaquent. Cet ouvrage aurait constitué un prolongement à L’infanterie attaque. Publié en deux tomes au début des années cinquante, le livre La Guerre sans haine est republié avec des commentaires de Berna Günen et une préface de Maurice Vaïsse en 2010 aux éditions du Nouveau monde.

L’infanterie attaque fut un succès d’édition (grâce en partie à l’appui des autorités qui en commandèrent) et ce titre est à l’origine du passage de son auteur au grade de général. En effet Hitler (qui a déjà favorisé la dernière nomination de Rommel) est séduit par le contenu du livre qui magnifiait la supériorité du soldat allemand durant la Première Guerre mondiale ; il décida ultérieurement de permettre à un militaire non-issu de l’aristocratie militaire prussienne d’accéder aux plus hautes responsabilités de commandement, ce fut une des rares fois où ce fut possible. Sans cet ouvrage, E. Rommel serait très vraisemblablement resté quelques années de plus à l’académie militaire de Postdam comme instructeur et à l’été 1939 serait passé depuis peu au grade de colonel.

Même si les cartes ou croquis ont été reproduits à l’identique, ils auraient gagné à être plus gros, il y a par exemple 9 cm entre La Rochelle et Odessa (une autre orientation avec non en largeur mais en longueur cet axe aurait évité une page au tiers vide et donné le double de 9 cm à l’axe précité) ; on est obligé de faire un usage très fréquent de la loupe. Afin de pouvoir suivre le périple de Rommel et comparer avec des récits de soldats adverses, voici en quelques lieux l’essentiel de son parcours durant la Grande Guerre.

En août 1914 il est sous-lieutenant au 124e RI composé de Wurtembergeois à Bullange (aujourd’hui en Belgique mais alors dans le Reich), le Luxembourg (envahi sans prévenir) puis Longwy, Saint-Léger et Bleid (Belgique), Dun-sur-Meuse et l’Argonne. C’est entre les 10 et 12 septembre que le 124e RI de Rommel et le 106e RI de Genevoix se heurtent vers Rembercourt tout près de Verdun (pages 70 à 76) qui se conclue pour les Wurtembergeois par une retraite. Le 24 septembre, Rommel abat à vingt pas de lui deux Français puis se bat seul contre trois soldats français dans un bois près de Varennes-en-Argonne et reçoit sa première blessure (à la cuisse), mais heureusement ses hommes le rejoignent. Après sa convalescence, il fait un retour sur le front de l’Argonne en janvier 1915. Un an plus tard il combat dans les Vosges au sein du bataillon de montagne de Wurtemberg ans le cadre d’une guerre de position. En Roumanie à l’été 1917 et en Italie à la fin de la même année il retrouve les opérations d’offensive qui font bouger le front de manière significative.

Ce sont une quarantaine de situations qui sont exposées en huit-neuf pages et toujours suivi d’un commentaire d’une à deux pages. D’une manière générale l’auteur insiste sur les idées qu’il faut surprendre l’ennemi, qu’il faut creuser des tranchées, que l’emploi des mitrailleuses doit être pertinent (mettre sous le feu l’ennemi et manœuvrer en fonction de l’emplacement de cette arme), que la puissance de l’artillerie est déterminante, qu’il faut savoir s’enterrer rapidement voire anticiper cet enterrement, que du fait d’un problème de logistique l’armée allemande peut manquer de munitions pour ses canons.

Bien que dans la Seconde guerre mondiale les commandements de Rommel soient à un autre niveau, tout lecteur s’interrogera sur la façon dont il a conduit les opérations entre 1919 et 1945 en intégrant ce qu’il avait compris du précédent conflit. Si en 1940 il est placé à sa demande, à la tête d’une Panzerdivision c’est qu’il juge que c’est avec ce nouvel outil qu’il peut le mieux combattre dans l’esprit d’offensive qui est le sien. Dès août 1914 les corps à corps n’existent pas, si les fantassins se font face souvent ils ne se voient pas. Aux espoirs mis par les Français dans l’élan d’une masse de combattants, E. Rommel préfère dès le départ l’audace et la rapidité d’un petit groupe manœuvrant discrètement, les Sturmtruppen troupes de choc apparaissent en décembre 1914 en reprenant une grande partie de l’esprit tactique développé par Rommel avec la différence qu’elles agissent dans le cadre d’une guerre qui de mouvements est devenue de positions.

Il y a une volonté de délivrer un message patriotique sans faille : « Le voyage vers le front le 5 août, à travers les splendides vallées et prairies du pays et sous les encouragements de tous nos compatriotes, est d’une beauté indescriptible. Les hommes ne cessent de chanter et sont couverts de fruits, de chocolats et de petits pains à chaque halte ». Ce discours est adapté aux circonstances : « La supériorité de l’infanterie allemande a été mise en valeur au cours de l’attaque du 29 janvier 1915. Le fait que l’infanterie française, équipée de mitrailleuses et tenant trois positions successives aménagées avec des barbelés, ait perdu pied et se soit débandée au moment de l’assaut de la 9e compagnie est d’autant moins compréhensible que l’attaque de celle-ci ne bénéficiait plus de surprise ». Si au niveau local l’armée allemande est toujours valorisée par ses exploits, au degré européen le danger est parfois grossi pour montrer l’ampleur des victoires, ainsi en particulier par rapport à la situation dans les Balkans les forces ennemies sont largement exagérées (se reporter à l’ouvrage du Général Sarrail annoté par Rémy Porte pour en juger). Notons aussi que dans l’esprit de valoriser l’apport allemand dans cette région, le chiffre récent des pertes des troupes de François Ier est largement au-dessus de la réalité. Aux pages 147-148, E. Rommel écrit : « En août 1916, le front des Puissances centrales est soumis aux puissants assauts des armées de l’Entente. Sur la Somme d’énormes forces françaises et anglaises cherchent à emporter la décision. Le feu embrase à nouveau de toute part les champs ensanglantés de Verdun. À l’est, le front est toujours secoué par les effets de l’offensive Broussilov, qui a coûté à nos alliés autrichiens un demi-million d’hommes à elle seule. En Macédoine, 500 000 combattants, sous le commandement du Général Sarrail, sont prêts à attaquer. Et sur le front italien, la sixième bataille de l’Isonzo s’est achevée par la tête de pont et de la ville de Gorizia ; ici aussi, l’ennemi prépare de nouvelles offensives».

Toutefois ponctuellement l’auteur montre les réticences des sous-officiers et soldats à prendre les risques qu’il veut imposer et il donne parfois un nombre de pertes qui s’avère important (ce régiment compte 1758 hommes) ainsi aux pages 61 et 62 : « nos pertes ont été élevées : à la fin de la journée du 7 septembre, elles s’élevaient à 5 officiers et 240 hommes pour le régiment. (…) Dans des situations analogues, quelques soldats perdront souvent la tête et chercheront à se mettre à l’abri. Le chef doit réagir vigoureusement et faire usage de son arme si nécessaire ». En plusieurs occasions il avoue avoir menacé d’abattre un subordonné réticent devant les dangers auxquels il désire l’exposer. La violence des combats empêchent assez souvent l’arrivée du ravitaillement et les journées à passer sans rien manger finissent par compter sur le front ouest.

Comme tous les ouvrages de souvenirs appuyés par plus ou moins de notes, on a affaire à une reconstruction du vécu et une nouvelle structuration de la mémoire. Rommel n’a pas supporté la défaite de l’Allemagne en novembre 1918, il arrête son récit d’opérations guerrières au dernier jour de l’année 1917. Le livre se clôt en annonçant son entrée à l’état-major du front français. Rommel n’a pas voulu dans un chapitre de réflexion se poser la question des erreurs stratégiques lors de la bataille de la Marne en 1914 ou le coût de la bataille de Verdun, il n’apporte pas plus son opinion sur les échecs des diverses offensives lancées par Ludendorff et des cuisants échecs d’août 1918 pour maintenir les positions face à l’offensive alliée.

L’intérêt de ce livre est évidemment de porter le témoignage d’un officier de carrière allemand qui a réfléchi pour adapter le combat des fantassins à la montée de la puissance de l’artillerie mais pas seulement. Cet ouvrage approche également les rapports qu’entretenaient les officiers du Reich avec leurs subordonnées et transpire un désir de revanche très représentatif de l’opinion des hauts gradés. Désir de revanche non sur des armées ennemies que dans l’esprit de Rommel les soldats allemands ont battu mais sur un mauvais sort qui a fait perdre son pays. Cette idée n’est pas explicitée dans ce livre mais nul doute que pour Rommel, l’image du “coup de poignard dans le dos“ tient de la vérité révélée pour ce fils de directeur d’un établissement secondaire protestant.

Octave

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