Avis de Alexandre : "Pythagore interdisait la fève à ses disciples au VIe siècle avant Jésus-Christ"
L’ouvrage est sous-titré Petite histoire des aliments interdits. Nathalie Helal rappelle, dans son introduction, que « Tu n’en mangeras point » existe dans nombre de religions. Si aujourd’hui les tabous religieux sont globalement en perte de vitesse par contre le consommateur obéit plus ou moins à de nouvelles injonctions alimentaires censées préserver sa santé.
Pour son premier chapitre, elle évoque au départ le jardin d’Eden donc la désobéissance d’Ève. Toutefois, selon notre auteur, cet interdit alimentaire « n’a rien à voir avec la nutrition. Ce fruit défendu représente une frontière symbolique, la seule du jardin. En le plaçant là, Dieu ne dit pas " ce fruit est mauvais " , mais pose une question simple : " Acceptez-vous qu’il y ait une limite à votre pouvoir, ou voulez-vous devenir vos propres dieux ? " ( page 13). Elle poursuit en expliquant comment la pomme est devenue le fruit défendue, alors que la Bible ne désignait pas un fruit en particulier en ces circonstances.
Nathalie Helal rappelle l’interdit de la religion juive sur le cannibalisme et le sang avant d’évoquer l’accusation de meurtre rituel dont furent accusés les israélites à partir de 1144 à Norwich en Angleterre. Elle poursuit en cherchant dans la Torah les aliments interdits. Parmi les cinq livres qui composent cette dernière , ce sont le Lévitique et le Deutéronome qui énoncent les fondamentaux de la cacherout.
« Pour qu’un animal soit kasher, il doit impérativement posséder deux caractéristiques : faire partie des ruminants, c’est-à-dire de ceux qui digèrent leur nourriture en plusieurs étapes, la régurgitant pour la mâcher à nouveau. Ensuite, ses sabots doivent être entièrement fendus, c’est-à-dire, séparés en deux parties distinctes » (pages 27-28). De ce fait le porc est déjà exclu de l’alimentation, mais Nathalie Helal approfondit les raisons de l’interdit. Elle revient sur l’idée des juifs de vouloir se distinguer des peuples environnants et donc de bannir les dieux de ceux-ci puisque des banquets en leur honneur étaient prétexte à la consommation du cochon.
D’ailleurs chez les Cananéens aurait exister « un rite agraire païen, probablement lié à la fertilité ou à la célébration des récoltes, qui consistait à faire bouillir un jeune animal dans le lait de sa propre mère. En interdisant formellement cet acte, la Torah aurait cherché à éradiquer une pratique idolâtre et à s’en démarquer » (page 33). Cette règle « Tu ne feras point cuire un chevreau dans le lait de sa mère » a diverses conséquences :
« – la vaisselle est séparée et comporte deux assorti ments complets d’ustensiles, d’assiettes, de casseroles et même d’éponges. L’un est utilisé spécifiquement pour la viande (fleishig) et l’autre pour le lait (milchig).
– un temps d’attente de plusieurs heures, entre une et six heures en fonction des coutumes commu nautaires, doit être respecté après avoir consommé de la viande pour autoriser l’absorption d’un produit lacté. Même dans l’estomac, les deux ne doivent pas se rencontrer ! » (page 33).
Pour les oiseaux, rapaces ou charognards sont exclus de l’alimentation. Ce à quoi, on ajoute en particulier l’autruche et le cygne pour des raisons qui nous sont fournies. D’autre part « pour être kasher, un animal aquatique doit posséder à la fois des nageoires et des écailles. Le saumon, le thon ou la carpe sont donc permis. En revanche, tous les crustacés (crevettes, homard), les mollusques (moules, huîtres) et cer tains poissons comme la lotte, le poisson-chat, le congre, la raie (poisson cartilagineux), la lamproie, l’anguille ou l’espadon (qui perd ses écailles à l’âge adulte) sont interdits. Le requin, dont la peau est recouverte de " denticules cutanés " , et non de vraies écailles, l’est aussi » (page 36). Là encore se distinguer des peuples voisins qui consommaient régulièrement des fruits de mer a sûrement été à l’origine de l’interdit.
Nathalie Helal parle ensuite des conditions d’abattage rituel et d’interdiction de consommation d’insectes. Elle aborde peu après les règles alimentaires à respecter pour le shabbat. On touche là aux questions de cuisson et à la façon de consommer les produits autorisés. Tous les plats doivent avoir été préparé le vendredi précédent et mijotent à feu très doux pendant plus de douze heures. Certaines fêtes sont porteuses de nouvelles exigences alimentaires. Par ailleurs il existe des pratiques de jeûne.
L’auteure accomplit ensuite la même tâche pour les religions chrétiennes, l’islam, des religions orientales (hindouisme, sikhisme, janaïsme, taoïsme et bouddhisme tibétain mais aussi japonais).
Le cinquième chapitre est particulièrement original puisqu’il traite d’interdits contemporains portés par certains courant de pensées. Ainsi lit-on par exemple: « Aujourd’hui, une nouvelle forme de « péché » a fait son apparition dans nos cuisines : le manquement climatique. L’aliment est jugé à l’aune des dommages qu’il inflige à la planète, notre bien commun » (page 153). On évoque là en particulier les fruits extrêmement gourmands en eau. D’autre part une question est consacrée aux nouveaux parias : gluten, lactose, sucre et OGM. Le lecteur prend aussi connaissance des idées portées par le véganisme, de l’histoire de la margarine, des mesures étatiques concernant certains aliments, l’alimentation recommandée par les jansénistes (dont Blaise Pascal) comme illustration du désir de discipliner l’âme et le corps dans la quête de la pureté alimentaire, les soucis éthiques concernant l’exploitation des travailleurs à la base d’un produit.
" La soumission des ventres " est le titre du dernier chapitre. Nathalie Helal s’intéresse à la sous-alimentation en usage dans certaines sectes, ceci ayant pour conséquence des vulnérabilités. Elle se penche particulièrement sur Moon et Hare Krishna. On évoque ici singulièrement les cathares qui auraient interdit notamment la consommation des oeufs car issus de la reproduction sexuelle (la question étant de savoir si l’on est là dans une des nombreuses accusations portée contre eux ou dans une réelle pratique). L’auteure nous parle également de Pythagore (prônant un végétarisme stricte), du mouvement végétarien des Shakers, de John Harvey Kellogg (inventeur des corn flakes, de viande végétale et de beurre de cacahuètes ), d’’orthorexie à savoir d’obsession de la nourriture saine. On termine en annexe par quelques pages présentant les aliments interdits un à un en reprécisant quelle religion est porteuse de cette idée.
Pour tous publics Peu d'illustrations