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Histoire de l’enseignement en France

Histoire de l’enseignement en France
Armand Colin416 pages
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Avis de Benjamin : "Il faut concevoir autant de catégories de maître que de types d’école"

Notre titre est tiré d’un morceau de phrase de Paul Lapie ; ce dernier appelait en 1919 à voir les enseignements s’adapter à leur public. Il s’agit là de la deuxième édition d’un ouvrage sorti à l’origine en 2020. La première page de couverture a changé puisque l’on est passé d’une estampe du début du XIXe siècle représentant une école d’enseignement mutuel à une planche didactique montrant une rentrée des classes sous les Trente Glorieuses produite par les éditions Rossignol de Montmorillon dans la Vienne.

 

Dans l’introduction, nous prendrons ces deux passages:

« Une proportion notable d’enfants n’ont pas attendu la loi Ferry de 1882, ni auparavant la loi Guizot de 1833, pour prendre le chemin d’une école ou commencer à s’instruire. L’accès de la population française à l’instruction a été une œuvre de longue haleine, une entreprise discontinue, une création collective. Premiers acteurs, souvent laissés dans l’ombre des institutions religieuses ou communales: les familles, y compris dans une partie des milieux populaires, qui n’ignorent pas l’autodidaxie ».

« Le système scolaire hérité d’un long XIXe siècle se décompose à partir des années 1960, lorsque sa démocratisation progressive, sur fond de modernisation de l’économie, de la société et des mœurs, renouvelle à la fois ses publics, sa finalité, son fonctionnement et ses enseignements ».

 

Les auteurs poursuivent, évoquant certaines conséquences de ces bouleversements. En effet les débats s’installent autour des objectifs de l’enseignement primaire et secondaire. Certains s’affolent de la disparition de bases culturelles qui auraient fait l’unité de la nation quand d’autres pensent que l’école doit connaître un profond rajeunissement de ses méthodes et de son contenu.

 

Le corps de l’ouvrage est découpé ainsi:

Partie I – Le système scolaire, du Premier Empire aux années 1870

Partie II – De la République enseignante aux « Années noires » (1880-1944)

Partie III - L’école de masse, des Trente Glorieuses aux années 2010

Partie IV – La scolarisation en France: coups d’œil sur une évolution séculaire

 

À l’intérieur de chaque partie on trouve de quatre à six chapitres. Au début de chaque partie, on trouve heureusement une présentation permettant une contextualisation des enjeux par rapport à la société de l’époque. Pour la quatrième partie, ainsi les chapitres suivant la présentation se nomment: L’École, une œuvre commune, du Premier Empire au début du XXIe siècle, La dilatation du temps scolaire depuis le début du XIXe siècle, L’École entre ruptures, mutations et continuités, Radiographie du désenchantement scolaire depuis les années 1970.

 

Au fil des pages, on apprend nombre d’informations. Ainsi si on se doutait que Napoléon entendait gouverner les esprits en utilisant l’enseignement, on ignorait qu’il ait déclaré : «  Tant qu’on n’apprendra pas dès l’enfance s’il faut être républicain ou monarchique, catholique ou irréligieux, l’État ne formera point une nation (…), il sera constamment exposé aux désordres et aux changements ». J’ai regretté que ne soit pas expliqué que le niveau d’instruction avait largement baissé entre 1789 et 1815. Ceci aurait permis de mieux appréhender la montée régulière en puissance du savoir lire sous tous les régimes politiques du XIXe siècle qui suivent la chute de l’Empire.

 

Émile Guillaumin, auteur bourbonnais, raconte ainsi que dans sa famille il y a eu, entre des générations sachant lire, une génération qui ne maîtrisait pas la lecture. Il s’agit de celle qui aurait dû être scolarisée sous le Premier Empire. Ceci est dû à deux raisons la première étant que les guerres de la Révolution et de l’Empire ont été fortement mangeuses d’hommes qui auraient pu être régents (c’est le terme à l’époque pour les maîtres d’école) et la seconde est le choix politique de Napoléon de ne pas développer l’enseignement primaire. Des sujets majoritairement instruits représentaient à ses yeux un danger de contestation de son régime. Nous savons personnellement que le pédagogue suisse Pestalozzi, ayant sollicité une audience auprès de l’Empereur, se vit répondre par celui-ci qu’il n’avait « pas le temps de s’occuper de l’ABC ».

 

Parfois on rapporte des décisions sans apporter leur nuance sur leur application. Ainsi si une ordonnance de 1816 oblige les communes à faire admettre gratuitement les enfants d’indigents à l’école que chaque commune devrait avoir, sur le terrain les choses sont bien différentes. Explorant les archives municipales d’un village poitevin, j’ai trouvé jusque dans les années 1870 une municipalité qui refusait de payer les frais de scolarité des enfants pauvres de la commune, ceci malgré les demandes du préfet.

 

Bien plus loin on retrouve le même phénomène avec la mise en place en 1972, la réforme dite des « 10 % », impulsée en 1973 par le ministre Joseph Fontanet, consistant à laisser à l’appréciation des professeurs, en tenant compte de l’avis des délégués des élèves, l’utilisation de 10 % des horaires d’enseignement, en vue d’organiser des activités interdisciplinaires. C’était justement les années où j’aurais pu en profiter étant scolarisé au lycée dans les années où cette initiative aurait dû s’appliquer. Pour moi cela ne déboucha sur les trois ans que sur une sortie au cinéma décidée unilatéralement par un professeur de philosophie. Il faut bien se rappeler que les consignes du ministère se perdirent souvent dans les sables mouvants.

 

On reçoit avec plaisir les raisons à des phénomènes qu’on connaissait. Ainsi voit-on pourquoi les communes ne sont pas obligées d’entretenir une école de filles sous la Monarchie de juillet, alors que celles-ci doivent avoir absolument une école de garçons. En effet les autorités des congrégations féminines refusent de voir leurs enseignantes être dans l’obligation d’avoir un brevet de capacité. On a donc, dans des écoles publiques, le maintien d’enseignantes congréganistes sans diplôme et des villages sans écoles de filles.

 

Dans le contenu du quatrième chapitre de la première partie, intitulée "Une mosaïque d’établissements secondaires publics et privés", je pense avoir enfin trouver la réponse à la question qui me hantait depuis de nombreuses années, à savoir la place des établissements privés dans l’enseignement secondaire du début au milieu du XIXe siècle. Les petits séminaires jouent un rôle important dans la scolarisation jusqu’aux gouvernements de l’Ordre moral compris, avec toutefois un nombre maximum d’élèves qui leur était fixé. La majorité des élèves des petits séminaires ne vont pas au grand séminaire et d’ailleurs danse et escrime y sont enseignés. Après avoir consulté des dossiers d’instituteurs de divers départements, on s’aperçoit qu’un petit nombre de normaliens des années 1880, du moins dans les départements du nord-ouest, ont fait leurs études au petit séminaire. À partir de la Restauration, le recrutement des enseignants et directeurs des petits séminaires se fait sans aucun préalable de diplôme.

 

Se posait encore la question de l’importance des établissements secondaires privés, ce qui restait pour moi quasiment un mystère. On voit ici que cette dimension est régie par le décret organique du 17 mars 1808. Nous avons trouvé personnellement son texte là https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/T%C3%A9l%C3%A9charger%20le%20d%C3%A9cret%20portant%20sur%20l&%23039;organisation%20de%20l&%23039;universit%C3%A9-236847.pdf

 

Pour être professeur ou être directeur dans ce type d’enseignement, il faut avoir au moins le baccalauréat. De plus, soumis à un contrôle effectif de l’État, ils doivent verser une partie de leur revenu à ce dernier pour financer l’enseignement public. Ceci dura jusqu’en 1844 d’après les auteurs, mais d’après ce que dit Ferdinand Buisson on peut penser jusqu’en 1850. Un acquis pour le privé fut que leurs élèves n’étaient plus obligés d’aller passer dans un lycée les deux années  scolaires précédant l’examen du baccalauréat. Cette mesure fut prise, au milieu des années 1840 lorsque le chef du gouvernement était le maréchal d’Empire Soult et le ministre de l’Instruction publique se trouvait être le professeur et écrivain Villemain.

 

Sous la Restauration, plus de 80% des professeurs de philosophie des lycées sont des ecclésiastiques et les enseignants congréganistes sont présents dans certaines écoles publiques et dans la plupart des écoles privées (il existe des écoles privées laïques, souvent des pensionnats). En 1850, la loi Falloux va ouvrir grandes les vannes à l’enseignement secondaire catholique. En effet on n’exige la possession du titre du bachelier du seul directeur, alors que les enseignants ou enseignantes n’ont besoin que d’un certificat d’appartenance à une congrégation.

 

L’introduction de nouvelles matières de le renforcement de certaines est parfois conjoncturel. C’est le cas avec la géographie et des langues vivantes après la défaite du pays en 1871 face à l’Allemagne. Ceci se fait dans le but de donner de nouveaux atouts aux officiers dans le premier cas et aux commerçants pour stimuler le commerce international. En 1941 et 1943, la volonté de développer la connaissance de la culture locale débouchera sur la création d’une licence propre en géographie (auparavant la géographie est étudiée dans le cadre d’une licence d’histoire) et l’institution d’une agrégation dans la même matière.

 

 

L’enseignement universitaire se voit imposer plus de rigueur dans ses contenus mais vivotent dans des locaux souvent exigus durant la même période. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à faire des études secondaires et rentrent progressivement dans les études universitaires à la fin du XIXe siècle. Pour la première partie de la IIIe République, l’enseignement scientifique se développe dans les lycées ainsi que l’enseignement technique dans les écoles primaires supérieures et écoles professionnelles.

 

On ne manque pas de s’intéresser aux conditions d’existence des professeurs et instituteurs tout au long de l’ouvrage. Les tensions entre l’enseignement public et la hiérarchie catholique se font sentir dans nombre de communes durant la IIIe République. Cette dernière s’investit dans la création de nombreux établissements primaires, secondaires généraux et professionnels.

 

La Première Guerre mondiale a vu se côtoyer toutes les couches sociales, aussi des projets de rendre l’école plus démocratique percent, l’histoire a retenu celui des Compagnons de l’Université nouvelle. Le relatif développement de l’enseignement aux colonies est heureusement évoqué dans cet ouvrage. L’obligation scolaire a gagné en nombre d’années ; elle est fixée jusqu’à 13 ans (mais avec la possibilité d’arrêter à 11 ou 12 ans si on réussit le certificat d’études) par les lois Jules Ferry, jusqu’à 14 ans par l’action du Front populaire et jusqu’à 16 ans au début de la Ve République.

 

Avec de très nombreux enseignants prisonniers, des enseignantes mariées renvoyées dans leur foyer, des enseignants supposés opposants politiques destitués, l’époque vichyste voit un recours important à l’auxiliariat. En supprimant les Écoles normales, les gouvernements du maréchal Pétain envoient dans les lycées les candidats à la fonction d’instituteur. Si les Écoles normales sont rétablies à la Libération, elles préparent maintenant plus au brevet supérieur mais au baccalauréat.

 

Durant la période 1940-1944, les responsables de l’Instruction publique au gouvernement sont au nombre de cinq. Les quatre premiers sont plutôt dans une ligne de valorisation d’un enseignement traditionnel tandis que le dernier Abel Bonnard entend rénover les contenus pour les rendre plus pratiques, reprenant d’ailleurs par là, mais dans un tout autre esprit, certaines idée avancées par Jean Zay ministre du Front populaire. Il n’entend pas démocratiser l’enseignement mais au contraire fixer des barrières solides renforçant la reproduction sociale. La place qu’il entend accorder à la religion à l’école est bien différente de celle qu’avait souhaitée, avec des nuances entre eux, ses prédécesseurs. Ceci est d’ailleurs compatible chez ce dernier en une foi en la victoire allemande qui, du fait de rumeurs sur sa prétendue homosexualité, le fait surnommer "gestapette" (il s’agit d’un apport personnel étranger au contenu de l’ouvrage).

 

Les lendemains de mai 1968 apporteront quelques feux de paille de rénovation pédagogique venant de l’institution. Il était bon de rappeler certaines de ces initiatives. Avec le début de la massification de l’enseignement secondaire, journalistes, enseignants et intellectuels s’écharpent sur le contenu qu’il doit avoir.

 

L’esprit de l’ouvrage est de fournir des informations et pas de tenir un discours idéologisé. Selon la lecture qu’on fera de certains passages on se sentira conforter sur certaines de ses propres idées et si on est prêt à nuancer celles-ci on trouvera ici du grain à moudre. Ce travail est agrémenté de tableaux argumentatifs, de repères chronologiques, d’une information sur les sigles utilisés et d’une bibliographie. Nous avons fait des choix personnels de rapporter certains sujets traités dans ce livre, d’en effleurer certains et d’en délaisser de nombreux.

 

coup de coeur !

Pour connaisseurs Peu d'illustrations

Benjamin

Note globale :

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