Avis de Ernest : "La République française héritière occulte du sacré"
Après la sortie de son ouvrage La République n’est pas catholique en 2017, Bruno Perren dit avoir au départ été sollicité par l’Université Populaire de la Narbonnaise pour présenter une conférence sur le thème de la République et le sacré. On peut en prendre connaissance là https://www.youtube.com/watch?v=zx-Ns6JAKmA. Il a approfondi sa réflexion sur le sujet durant les années qui suivirent et cela déboucha sur ce livre.
Cet ouvrage s’appuie sur la pensée de René Girard qui se définissait lui-même comme un anthropologue de la violence et du religieux. On lui doit la théorie du désir ayant jeté les bases d’une nouvelle anthropologie. Cette pensée a placé l'imitation au cœur des cultures. La violence mimétique naît du désir de posséder ce qu’a l’autre ou la même chose que l’autre, ainsi naît la rivalité. Au prix parfois de boucs émissaires, la situation conflictuelle s’apaise. Apparaît alors la religion afin d’expulser possiblement la violence en engendrant le sacré. Bruno Perren rajoute qu’en République, c’est maintenant l’État qui détient le monopole de la violence légitime. Ce régime perpétue le sacrifice d’objet (des interdictions de toucher à) et le sacrifice violent à savoir les confrontations guerrières.
Après l’introduction nous trouvons le chapitre nommé "La République". L’auteur propose un schéma sous forme de fraction où X est au numérateur et deux Y espacés l'un de l'autre sont au dénominateur. « Les membres de la communauté politique se reconnaissent dans le partage d’une "chose" (que nous appellerons X) dont ils sont séparés par une barrière. Le pluriel commençant dès qu’on envisage deux personnes (que nous figurerons chacune par la lettre Y) » (page 21). On relève ensuite cette affirmation : « L’intitulé de la Déclaration, qui confond les droits de l’Homme avec ceux du Citoyen, montre que le déracinement ne va pas de soi. En somme la République française a conservé les acquis universalistes du monothéisme chrétien tout en prétendant couper les ponts avec cette histoire » (page 24). Il poursuit en avançant que dans les constitutions le peuple désigne en fait deux dimensions volontairement non distinguées, celle qui est gouvernée et celle qui gouverne en son nom. La première renvoie au profane et la seconde au sacré.
"Le sacré" est justement le titre du second chapitre. Bruno Perren revient sur l’idée de Girard (qu’il avait déjà exprimé dans son introduction) selon la quelle « la séparation sacré/profane a pour fonction essentielle de distinguer la bonne violence, celle qui est légitime parce qu’elle dit le dernier mot d’un litige, de la mauvaise violence, celle qui déclenche un interminable cycle de vengeances » (page 19). Il ajoute que « Girard a su remettre le sacrifice au centre de l’édifice social, là où les humains l’avaient eux-mêmes, toujours situé » (page 47).
On passe au troisième chapitre, ayant pour nom "Le paradis perdu". Bruno Perren renvoie aux philosophes et auteurs dramatiques grecs. Il met son X en relation avec l’Un et ses Y avec le multiple. Le Un est prééminent sur le multiple et l’Être sur le mouvement. « Transposée au théâtre l’opposition sacré/profane se présente sous la forme d’un face-à-face entre un héros, qui lutte contre son destin (lutte qu’il sait perdue d’avance) et le personnage collectif du chœur, qui commente d’une seule voix la dramaturgie » (page 59).
Le chapitre suivant "Le paradis attendu" nous plonge dans l’univers des monothéismes. On note que pour l’auteur « depuis que le christianisme a desserré la contrainte sacrificielle les possibilités d’intervention de l’Homme dans sa Création se sont démultipliés, pour le meilleur et pour le pire » (page 75). Il évoque par la suite notamment la théorie du genre et les revendications des minorités sexuelles. Il relève que les homosexuels ne revendiquaient pas l’institutionnalisation du mariage dans les années 1970, entendant assumer une marginalité donc proclamant un refus de certaines normes sociétales. Un désir mimétique de mariage est apparu et selon nous ce qui a changé la donne, fut l’apparition du SIDA. Bruno Perren effleure également les questions des LGBT+, de la PMA et de la GPA. L’argument victimaire, bien ancré dans une tradition chrétienne, permet de porter au mieux des revendications par rapport à ces questions. Cette partie se clôt par ceci: « Les deux grands types de sacrifice que la Bible avait distingué au commencement de l’humanité se sont de toute évidence perpétués sous des traits métamorphosés : le "sacrifice violent" du rival, que dénonce le mythe de Caïn et Abel, a progressivement évolué pour prendre la forme plus générale de la guerre tandis que le "sacrifice d’objet" dont traite l’histoire d’Adam et Ève, est toujours en vigueur aujourd’hui sous la forme des échanges monétaires qui règlent les rapports humains, aussi bien à l’échelle individuelle qu’à l’échelle mondiale » (page 102).
"La guerre" est le cinquième chapitre de ce titre. Le rôle des monuments aux morts sont porteurs d’une dimension de sacré. La séparation entre femmes plus enfants qui vont dans des abris ou émigrent alors que les hommes se battent renvoie à la séparation entre profane et sacré.
Le chapitre suivant est intitulé "L’argent". Parmi ce copieux développement, nous avons fait le choix de sélectionner ce qui suit. « Or "crédit" et "credo" ont la même origine ! Un credo partagé et qui fait société : nous reconnaissons là une propriété du religieux. On pourrait ajouter d’autres analogies significatives entre la sphère monétaire et la sphère religieuse : de même qu’on faisait appel aux dieux pour stabiliser les relations humaines on fait appel à l’État pour stabiliser la valeur de l’argent ; de même qu’on offrait des services en échange de la protection des dieux on s’acquitte de l’impôt en échange de la protection de l’État ; l’offrande était "faite sacrée" quand l’impôt "fait" de l’argent privé une devise publique ; l’État possède comme les dieux, autrefois, ce qu’il serait dangereux de livrer à la convoitise, c’est-à-dire "le bien public". L’argent porte la dimension de rivalité entre les humains.
On passe au chapitre "Les rituels sociaux". L’auteur aborde là la symbolique religieuse dans la justice, les élections, les conflits sociaux, le football et le carnaval. "La miséricorde" est l’antépénultième chapitre. La mise à l’écart porté traditionnellement entre le sacré et le profane est remise en question pour une situation précise où il y a oubli des fautes et égalité entre les interlocuteurs. Cette partie est l’occasion d’évoquer l’évolution de l’univers de la séduction entre hommes et femmes ainsi que les violences conjugales pouvant aller jusqu’aux féminicides. Par ailleurs l’auteur s’inquiète des thèses complotistes où il a refus d’observer le réel, l’univers des médias se nourrit largement dans l’indignation qui attire plus que l’écoute attentive de son interlocuteur pour aller vers la recherche d’une solution face à un problème. Voici la dernière phrase de ce chapitre: « Pratiquer la miséricorde en politique reviendrait à renoncer à la domination et à ne jamais cesser de composer avec ses adversaires, ce qui permettrait de préserver un terrain d’entente que la laïcité garantit de moins en moins » (page 172).
"La laïcité" est le sujet de l’avant-dernier chapitre. Dans l’Antiquité romaine, la religion est associée au civisme, aussi le christianisme est-il d’abord perçu comme une superstition par les Romains. Après l’édit de Constantin, le christianisme alternera compromission avec le pouvoir avec opposition à celui-ci. Après s’être rassemblées, derrière la figure de Jésus-Christ, les sociétés occidentales ont intégré de nouveaux symboles de portée nationale (drapeau, hymne, devise). En France la laïcité se revendique de l’universalité et condamne le communautarisme.
Le dernier chapitre se nomme "Le théologIco-politique". Il est rappelé que « Durkheim a défini le religieux comme séparant le sacré du profane » (page 189). Le religieux durkheimien ne se confond pas avec le théologique. Diverses pratiques sociales relèvent du religieux, sans être du domaine de la religion. L’auteur montre ici ses désaccords avec le contenu du livre L’Imposture du théologico-politique de Géraldine Muhlmann. Quelques lignes avant la fin du chapitre, on revient à la pensée de René Girard. « La théorie de Girard a ceci d’opportun qu’elle permet justement de démêler ce qui perpérue dans la politique des aspects du religieux de ce qui représente une indéniable nouveauté » (page 199).
Dans la conclusion, plus qu’une réponse au sous-titre, à savoir (Que reste-t-i de religieux dans notre laïcité ?), on a un plaidoyer pour l’originalité de la pensée chrétienne. Voici le début de cette dernière partie. « Penser le rapport de la République au sacré c’est interroger les moyens que se donne notre République laïque pour maîtriser et la violence interne à sa société civile et ses conflits avec l’extérieur, bref pour juguler tous les symptômes du mal auxquels elle est confrontée » (page 201). L’auteur termine par ceci : « La pensée chrétienne s’est développée dans un dialogue constant avec la philosophie grecque : ses formulations dogmatiques intègrent une bonne part d’héritage hellénistique. Tirer argument de ce voisinage conceptuel pour ne voir dans le christianisme que haine du corps, salut de l’âme immatérielle et fuite hors du monde c’est occulter à la fois de la doctrine de la Création (le monde sensible participe au projet divin) et la doctrine de l’Incarnation (le Verbe s’est fait chair pour sauver et accomplir ce monde) » (page 205).
Cet ouvrage s’appuie sur de nombreux écrits, un nombre non négligeable provenant de l’Ancien ou le Nouveau Testament ainsi que de penseurs du monde chrétien comme saint Augustin et pour la plupart du temps de philosophes, anthropologues et sociologues. Parfois on aurait gagné à mieux faire entrer au départ le lecteur dans le sujet. Ainsi j’aurais aimé voir préciser la définition qu’on entend donner à la miséricorde ou pourquoi on s’autorise à penser que la laïcité garantit de moins en moins l’entente dans la société. Dire que cette dernière a une fonction de régulation de l’ordre public m’aurait semblé intéressant.
Bruno Perren brasse beaucoup d’idées (bien plus que ce que nous rendons compte), dans un même chapitre. Une synthèse ou la mention de l’idée force portée m’aurait paru utile à la fin de chaque chapitre. Quoique le niveau de langage soit adapté à un grand nombre de lecteurs, la lecture pertinente de chaque chapitre pourra demander des efforts non négligeables de la part du lecteur.
Pour connaisseurs Aucune illustration