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L'insoumise

L'insoumise
Albin Michel418 pages
1 critique de lecteur

Avis de François S.F. : "Un beau roman pas assez historique"

Voilà une belle plume. Mais doit-on parler de roman historique ? De roman biographique ? D'autobiographie fictive de Jeanne la Folle (héroïne de cette fiction) ?
Il vaut mieux qualifier ce livre de roman, tout simplement, et de roman ayant un rapport avec la réalité historique.
Et comme roman, il est excellent.
Si l'on part de la scène initiale, choquante et scandaleuse, de ce père, Ferdinand d'Aragon, surpris nu, en plein ébat sexuel avec une femme qui n'est pas son épouse légitime, Isabelle la Catholique, reine de Castille, on a bien raison de dire que la fillette dut être traumatisée, d'autant que son géniteur se fit plus que menaçant en avertissant Jeanne de se taire sur ce qu'elle avait vu et entendu, sous peine de mort.

Quelle faute a été commise par Jeanne, on voudrait bien le savoir, dès lors qu'elle n'a fait que pousser - et pas par curiosité malsaine - une porte que l'on voulait lui tenir fermée.
C'est plutôt un drame que va vivre la fillette qui, jusqu'ici, donnait tout à ses parents, sans doute dans l'espoir d'une reconnaissance en retour.
De cette irruption de la violence des adultes ayant toute-puissance dans sa vie enfantine, Yann Kerlau fait le point de départ de ce très beau roman intitulé : L'insoumise et l'origine de la démence dont on dira que Jeanne était atteinte.
Habituellement, on la situe plutôt après, au temps de sa rencontre avec Philippe de Habsbourg, ou dans sa "folle relation" avec lui, voire encore à l'époque où elle devint une jeune veuve inconsolable.
Ici, le roman semble prendre une première liberté avec l'Histoire. Mais peut-on le reprocher à l'auteur, qui déroule sa propre version des faits en se plaçant d'abord dans les habits de Jeanne puis dans ceux de son père Ferdinand.

Suivons donc son récit avant de revenir à l'Histoire "officielle".

Est-ce seulement un coït interruptus qui explique le comportement de Ferdinand à l'égard de sa fille ? La suite du récit nous démontre que non et que c'est d'ambition politique qu'il s'agit. Ferdinand n'a eu comme unique but, chacun le reconnaîtra, que de s'attribuer la double couronne de Castille et d'Aragon, et la mort avant lui de sa conjointe Isabelle lui a permis de carresser plus encore et espoir. Et que dire quand il a réussi sans que cela soit prouvé, même si la rumeur chuchotait qu'il en était le responsable, à écarter - sans doute par le poison - le mari de sa fille Jeanne, Philipe de Habsbourg, de ces deux trônes de Castille et d'Aragon, tous les moyens étant bons pour permettre à Ferdinand d'arriver à ses fins. Kerlau rend Ferdinand totalement machiavélique, et plus noir qu'il ne le fut sans doute; mais c'est à dessein, pour intensifier l'intensité dramatique du livre. Il oublie volontairement certains faits, ou ne leur donne pas l'importance qui conviendrait, sans doute pour rendre Jeanne plus attachante et nous faire plaindre davantage le sort que son père lui réserva longtemps. Il ne montre pas que sa mère eut très tôt des inquiétudes sur la santé mentale de sa fille, et qu'en la faisant reconnaître héritière des deux royaumes, elle s'arrangea aussi pour prévoir que si Jeanne se montrait incapable de régner, Ferdinand serait alors, dans les faits, "régent à vie". Elle s'exprima ainsi devant les Cortès de Tolède en 1501.
Mais oublions l'Histoire. Car c'est un fait qu'à partir de là, Ferdinand pouvait se croire les mains libres.
Voilà qui sert bien le propos de Yann Kerlau, qui nous peint un Ferdinand ignoble à souhait, et capable de faire tuer le bouffon du mari de sa fille, Diablillo, parce qu'il est le goûteur attitré de Philippe, et que tant qu'il vit il ne peut recourir au poison pour se débarrasser du Habsbourg qui pourrait bien donner de bons héritiers à la double monarchie.Une fois Diablillo envoyé dans le monde des morts et une fois débarrassé de son épouse Isabelle et de leurs autres enfants, Ferdinand n'a plus comme obstacle sur sa route que son gendre, Philippe, qui périra sans doute par le poison après une longue et lente agonie, le 25 septembre 1506, Ferdinand s'arrangeant pour être à Naples, loin du lieu de sa mort, afin de n'être pas soupconné, même si la rumeur le désignait comme coupable.
Ne pas laisser de traces de ses méfaits, telle serait la logique de Ferdinand qui aurait gouverné la Castille et l'Aragon sans menacer vraiment les jours de sa fille, et en laissant les apparrences sauves : il dirigeait, car en effet la reine était empêchée par sa folie de le faire par elle-même. Et où est-elle donc la reine Jeanne ? Elle est comme enfermée en prison ou en asile surveillé, quasiment recluse, à Tordesillas. Ferdinand a fait enfermer sa fille après la mort de Philippe le Beau, dont la dépouille suit la jeune veuve, que l'on dit éplorée et avoir sombré dans la folie après cette disparition. Lourde atmosphère de mensonge et de terreur que ne viennent alléger que deux personnes qui semblent gagner la confiance de Jeanne : Diane de Hornes, qui sera sa dame de compagnie, et Felix Ferrantes, un ambitieux, capable de volte-face, qui sera fait comte d'Alcalá puis de Caicena. Ces deux-là ont vraiment l'air de s'attacher à l'infortunée Jeanne, bien qu'ils servent le cardinal de Cisneros, moinillon devenu prélat par la volonté d'Isabelle la Catholique, et qui depuis a juré fidélité à Ferdinand dont il est devenu l'âme damnée.
Les relations humaines sont complexes, on le voit, dans ce roman comme dans la vie, mais pas le caractère de Ferdinand qui reste entier et tout tendu vers cette unique fin : conserver la réalité du pouvoir en lieu et place de sa fille.
Et quand les Grands de Castille voient enfin Jeanne sortir de sa prison dorée de Tordesillas pour mener les restes de son défunt époux à Grenade, dans la chapelle des Transtamare (ou Trastamare, du nom de celui qui renversa au 14e siècle Pierre le Cruel), ils peuvent rêver de voir leurs beaux jours revenus et la reine espérer de respirer pour longtemps l'air de la liberté. Peine perdue : Ferdinand rentre secrètement de Naples pour mater l'insurrection et remettre la main sur Jeanne. Pour ce faire, il paye les services de groupes de mercenaires et achemine discrètement ces troupes vers l'Andalousie sous le commandement d'un certain Balbastro. Elles surprendront l'armée des Grands près du Rio de Caicena, à Alcaudete. Se couchant au sol et se faisant passer pour mort avec Diane de Hornes, Felix Ferrantes échappera au massacre.

Et Jeanne ? Emmenée sous bonne garde, elle retrouvera sa prison de Tordesillas et son sinistre géôlier, Mosén Luis Ferrer.
Le romancier nous fait bientôt atteindre les limites de l'horreur avec cette scène où la reine est livrée à la soldatesque qui aurait pris plaisir à abuser d'elle, avec l'approbation d'un Ferdinand qui aurait vu là un moyen de détruire la réputation de sa fille et sous les yeux d'un dénommé Luigi, dessinateur, chargé d'immortaliser la scène, dans le but de décider le cardinal de Cisneros de convoquer le tribunal de la Sainte-Inquisition.
Y avait-il besoin de nous infliger cette scène ? Le roman n'avait pas besoin de cela pour être convaincant.
Jusqu'où le romancier historique est-il autorisé à aller pour paraître crédible ? Sa liberté d'imagination lui permet-elle de dépasser l'horreur connue des épreuves par lesquelles Jeanne dite la Folle dut passer ?
Yann Kerlau s'autorise beaucoup de libertés avec l'Histoire et rajoute aux souffrances de sa pauvre héroïne, qui nous inspire bien de la compassion.
Surtout, il ne dit pas que Philippe le Beau tenta de renverser à son profit par les armes la situation en Espagne en faisant alliance avec le royaume de France en 1503 et que Jeanne tentant de rejoindre son époux fut arrêtée et enfermée à Medina del Campo jusqu'en 1504. Bien des faits significatifs sont ainsi laissés de côté.
Mais l'on connaît la suite de cette histoire décidément ingrate et la lutte qui opposa finalement Jeanne à son fils, le futur empereur Charles-Quint, après la mort de Ferdinand en 1516.
Mais il n'empêche, malgré les invraisemblances, ce roman est prenant, réussi et joliment écrit. Le lecteur sera ravi - hormis par la scène épouvantable que nous avons évoquée et que la pudeur nous interdit de décrire.

François Sarindar
coup de coeur !

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Note globale :

Par - 4 avis déposés - lecteur régulier

4 critiques
03/10/17
Ps : La troisième voix - ... Et je serai le maître du monde - est bien sûr Charles-Quint.
François Sarindar
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