Avis de Ernest : "Marseille ville-monde"
L’ouvrage est sous-titré Citoyenneté, race et vie quotidienne depuis 1945; il est paru aux USA en 2016 sous le titre de Native to the Republic. Empire, Social Citizenship and Everyday Life in Marseille since 1945. Minayo Nasiali a résidé à Marseille en 2007-2008, aussi la demande de logement décent, découlant de l'effondrement d’un immeuble rue d’Aubagne en novembre 2018, n’a pas sa place ici. Par contre est évoqué l'effondrement, au nord-est du Vieux Port, en juin 1960 d'un immeuble appartenant à la Ville. Vu l'immense négligence de l'architeste municipal en chef, excusée par le fait que l'immeuble devait être détruit dans les quelques années à venir (pour la création d'un axe routier), les communistes marseillais mènent une active campagne contre la municipalité sur le thème de leur gestion du logement, dénonçant le manque d'entretien des immeubles et le clientélisme dans l'attribution. Cette quête d'un habitat décent, jointe à celle de divers droits sociaux, a alimenté des revendications en provenance des populations d’origine étrangère.
Ce livre explore l'histoire de l'intégration des immigrés à Marseille depuis 1945. Il met en lumière la manière dont les politiques sociales et urbaines françaises ont influencé ces dynamiques. L'accent est mis sur le rôle de la ville de Marseille en tant que “ville-providence”, c'est-à-dire une ville qui a joué un rôle central dans l'accueil, l'intégration et le soutien des populations immigrées à travers des dispositifs de logement et des politiques sociales spécifiques.
Cette intégration s’est faite, dans la cité phocéenne, dans certains quartiers plus que dans d’autres. Par ailleurs, les logements occupés relevaient tant des quartiers périphériques avec essentiellement des HLM que des lieux plus centraux sur des bâtiments anciens plus ou moins insalubres. Page 21, l’auteure nous explique bien que l’état global de l’offre de logements à Marseille est particulièrement limitée dans les années correspondant à la IVe République. En 1943, une partie des habitats du Panier a été dynamitée par les Allemands (afin d’”assainir la ville”) et les bombardements alliés ont été conséquents dans la seconde partie de la Deuxième Guerre mondiale.
Le cas particulier des Algériens, résidents en métropole, est très intéressant. En effet, ils sont automatiquement citoyens français entre 1945 et 1962. Toutefois seule une petite minorité des 400 000 Algériens qui se trouvent en métropole à cette date optent pour la nationalité française. Ceci s’expliquant par le fait que la grande majorité d’entre eux souhaitait l’indépendance de l’Algérie. Les aides sociales sont alors réservées aux citoyens français, ils devraient les perdre. Les élus locaux, avec une importante communauté de musulmans d’origine algérienne protestent, Gaston Defferre (alors maire de Marseille) se montre très actif dans ce domaine. Michel Massenet, depuis janvier 1959, est délégué de l'action sociale en faveur des Français musulmans provenant d’Algérie et résidant en métropole, un poste rattaché au Premier Ministre. Il argumente afin que la solution soit d’élargir les droits sociaux à tous les étrangers résidant en France. Ceci se réalise en 1963 pour les Algériens et dans les années qui suivent, après signature de conventions, avec des pays d’Afrique et des pays européens (tel le Portugal).
Jusqu’aux débuts des années 1970, les gouvernements français laissent le patronat mener une très active action d’importation d’une main-d’oeuvre bon marché. Avec le regroupement familial, le nombre d’étrangers est devenu très important. On entend ensuite freiner l’immigration et les mêmes Massenet et Defferre parlent d’un seuil de tolérance des français “de souche” vis-à-vis des étrangers qu’il ne faut pas dépasser. Les médias, de l’époque du septennat de Valéry Giscard d'Estaing, rrelaient largement cette idée non-scientifique et produite, à partir de perceptions subjectives d’habitants, d’abord par une équipe dirigée par le sociologue Alain Girard.
Il est à noter que, durant ces années 1970, une population importante venue des départements et territoires d’outre-mer s’installe en métropole. Pour Marseille, on a un apport considérable de gens originaires des Comores, tous français jusqu’à l’été 1975, puis uniquement français s’ils ont résidé à Mayotte. Par ailleurs, certains événements (notamment au Chili et dans les pays de l’ancienne Indochine) amènent un flot de réfugiés politiques dans cette même décennie.
L'ouvrage analyse également les enjeux liés à l'intégration, les défis rencontrés par les immigrés et l'évolution des politiques publiques dans ce domaine. Les associations actives, dans la cité phocéenne, agissant pour une meilleure intégration et rayonnant au niveau national (comme SOS racisme ou Mémoire fertile) sont évoquées.
Il s'agit donc ici d'une étude historique et sociale sur la façon dont Marseille a géré, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les questions d'immigration, de logement et d'intégration, en lien avec les politiques nationales françaises.
Pour tous publics Peu d'illustrations