Avis de Benjamin : "La laïcité permet la liberté d’expression des pratiques religieuses en rapport avec l’islam"
Ce livre est sous-titré Manuel de réarmement intellectuel et de déconstruction de la propagande islamiste. Mohamed Sifaoui, de nationalité franco-algérienne, est né le 4 juillet 1967 à Kouba, une commune d'Alger en Algérie. Il réside en France depuis 1999. Il est scénariste de bandes dessinées, journaliste, essayiste et réalisateur.
Il s’est fait connaitre par son combat contre l'islamisme radical. Il a été directement mêlé à l’Affaire du fonds Marianne du fait de l’importance des sommes que son association l’Union fédérative des sociétés d’éducation physique et de préparation militaire (USEPPM) a reçues et l’usage qui en a été fait. Il pourfend l’islamo-gauchisme et a soutenu le vote de la loi contre le séparatisme. Il a été qualifié de "native informant", ceci désignant une personnalité qui occupe la parole d’une communauté dont il n’a pas le soutien, mais qui tire sa légitimité des médias et des milieux politiques dominants.
Une citation ouvre le livre, elle est d’André Comte-Sponville. On gagne à la connaître : « La laïcité n’est pas le contraire de la religion. Elle est le contraire, indissociablement, de la théocratie (qui voudrait soumettre l'État à une religion), du totalitarisme (qui voudrait soumettre les consciences à l'État), et du fanatisme (qui voudrait s'imposer par la violence) ». Ajoutons personnellement que ces phrases sont tirées de son ouvrage Dictionnaire philosophique.
Mohamed Sifaoui invite, dans les premières pages, les musulmans à oser « car trop souvent, ils n’osent plus rien, tant leur existence, entravée par l’irrationnel, est jalonnée d’interdits et encombrée de tabous. Trop souvent, des apprentis-sorciers les condamnant à des peurs : le regard d’autrui, le jugement dernier, le châtiment divin, la pression sociale, les menaces islamistes. Autant de peurs diffuses et insidieuses qui ont fini par les tétaniser » (page 10).
Notre auteur rappelle que, bien avant l’époque contemporaine, des personnages ont prôné la résistance au pouvoir religieux. Ainsi Cicéron dénonçait la possible influence néfaste de la religion sur la gouvernance de la cité et Spinoza s’opposait aux dogmes. Il rend un premier hommage à Habib Bourguiba et Atatürk pour avoir séculariser en partie la société de leur pays. La laïcité est perçue comme un ennemi par nombre de penseurs musulmans nés au XXe siècle, comme l’Algérien Mohamed Ferkous. Ce dernier déclarait que la laïcité « veut éliminer totalement la religion de la société ; ou, à défaut, lui ôter pleinement son sens et sa valeur » (page 16).
Sur le sol français, des islamistes assènent l’idée que la laïcité est un outil d’oppression dirigé contre les seuls musulmans, alors qu’elle est un principe d’émancipation pour tous, selon Mohamed Sifaoui. Celui-ci rappelle que c’est du fait de la laïcité que les femmes musulmanes peuvent porter le voile dans l’espace civil ou qu’il est possible de construire des mosquées en France. Il donne les raisons qui ont amené la population issue directement ou indirectement de l’immigration à exprimer de diverses façons leur foi islamique.
Il est rapporté que Henri Peña–Ruiz avance que la laïcité a trois dimensions : l’universalisme, l’intérêt général et l’émancipation. Plus en avant, Mohamed Sifaoui écrit que : « l’école ne favorise pas le conditionnement idéologique. Elle propose, bien au contraire, une connaissance et, qui plus est, une approche qui stimule l’évolution de la pensée critique et donc de sa propre intelligence. Dans une société où, très souvent, les appartenances communautaires tendent à devenir des revendications politiques ou identitaires, la laïcité doit constituer une digue infranchissable contre toute forme de privatisation symbolique de l’espace public » (page 40). Pour notre auteur « la laïcité est attaquée par ceux qui cherchent à affaiblir le modèle républicain » (page 45).
Selon Mohamed Sifaoui, la charia n’a jamais été, en territoire islamisé, un code juridique unique. « Les sultans et califes légiféraient souvent indépendamment des avis des oulémas, en se basant sur des réalités sociales et politiques. Ainsi, dans l’Epire ottoman, le sultan avait son propre système juridique, le qannun, qui coexistait avec le droit religieux sans nécessairement s’y soumettre » (page 50). Au XIIe siècle, Averroès défendait une lecture rationnelle et allégorique des textes religieux qui soit compatible avec la philosophie aristotélicienne.
Deux siècles plus tard, Ibn Khaldun remet en cause le califat comme modèle de gouvernement universel. Ce dernier avance que l’ordre politique a pour mission notamment d’actualiser la charia (la loi islamique tirée du Coran et des pratiques du prophète Mahomet édictées dans la Sunna). Il rappelle que l’autorité du Prophète ne s’est imposée que grâce à des victoires militaires, le pouvoir politique impose donc la légitimité religieuse. Pour lui, le religieux vise la réforme morale et l’au-delà et le politique chercher l’établissement de l’ordre, de la sécurité, mais surtout de la perpétuation du pouvoir aussi bas.
Mohamed Sifaoui convoque aussi l’Iranien sunnite Al-Afghani et l’Égyptien Mohammed Abduh, deux penseurs réformateurs ayant vécu au XIXe siècle. Ceux-ci considèrent, par divers chemins, que la religion est un code moral et récusent l’autorité religieuse dans le domaine politique. Afin de démonter la compatibilité de l’islam et de la laïcité, Mohamed Sifaoui s’appuie non plus par un volume d’une page pleine, mais pour le double sur les idées de l’intellectuel Malik Fazlur Rahman (1919-1988). « Il critiqua les approches juridiques scolastiques (fiqh) qui réduisent le message islamique à des prescriptions normatives souvent déconnectées de leur intention éthique première. Il insiste sur une lecture téléologique du Coran : les versets doivent être compris dans leur visée morale et dans leur contexte historique initial, afin d’en dégager les principes directeurs applicables à l’époque contemporaine. Cette méthodologie permet d’extraire les "valeurs" coraniques plutôt que d’en figer les formes juridiques. Il en découle une séparation implicite entre la sphère spirituelle et la sphère politique, condition sine qua non pour envisager la laïcité » (page 54).
Bien plus loin, cette fois dans la conclusion, Mohamed Sifaoui présente de façon concise les pensées du Soudanais Mahmoud Mohammed Taha (exécuté pour apostasie en 1985 dans la dernière année de présidence de Gaafar Nimeiry) et les Égyptiens Nasr Hamid Abu Zayd et Farag Foda. Par contre, notre auteur fait l’impasse sur la démarche rationnelle du mu’tazilisme historique ; cette dernière est une école de théologie musulmane qui se définit clairement au IXe siècle à Bassorah et Bagdad.
Mohamed Sifaoui conclut ce long plaidoyer par « tous ces penseurs, et beaucoup d’autres, ont montré que la laïcité est parfaitement compatible avec l’islam, dès lors que celui-ci est pensé comme un culte et non comme un système politique » (page 54). Quelques pages plus loin, notre auteur revient sur une de ses idées majeures à savoir que les musulmans en France peuvent pratiquer en toute autonomie leur foi. Ceci sera évidemment récusé par les islamistes pour les raisons que l’on devine. Dans le même chapitre, il présente également des réformes de sécularisation entreprises tant par Atatürk que par Nasser et Habib Bourguiba.
Nous invitons à découvrir le dernier chapitre intitulé "L’enjeu: l’émancipation des femmes". Dans les dernières lignes de sa conclusion, notre auteur écrit : « l’avenir de l’islam en France ne se joue pas dans la confrontation avec la République, mais dans son intégration harmonieuse au sein du cadre laïque et républicain. C’est en adoptant cette voie que les musulmans pourront concilier foi et modernité, spiritualité et citoyenneté, islam et République » (page 78). Nul doute que ceux qui croient en l’assimilation des valeurs laïques par les musulmans trouveront ici une mine d’idée et des pistes pour approfondir les ressorts sur lesquels ces derniers pourraient s’appuyer. La question est de savoir combien de personnes du lectorat visé par le titre liront cet ouvrage.
Pour connaisseurs Aucune illustration