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Les compagnons de Jeanne d'Arc. Images d'une société militaire à la fin du Moyen Âge

Les compagnons de Jeanne d'Arc. Images d'une société militaire à la fin du Moyen Âge
Tallandier320 pages
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Avis de François S.F. : "10 témoins de la Geste johannique"

Autrice de ces deux ouvrages devenus incontournables dans toute bibliographie liée à la guerre de Cent Ans et à l'histoire de Jeanne d'Arc, que sont "Le drame d'Azincourt" et une splendide biographie de la Pucelle, Valérie Toureille nous livre ici le portrait de dix des gens qui furent les compagnons d'armes et les témoins de la trajectoire météorique de la jeune femme dans l'histoire de France, à un moment où cette histoire aurait pu basculer. Cependant, ce livre n'est pas que cela. Il ne se contente pas de retracer la carrière militaire et le parcours de ces hommes d'armes et leur évolution dans l'entourage du Dauphin devenu Charles VII en juillet 1429, il dresse aussi un tableau de groupe, constitue presque un ouvrage prosopographique, tout en faisant connaître chacun pour ce qu'il fut et ce qu'il fit à la lumière de ce que nous savons précisément aujourd'hui. Il ne faudrait pas croire que les membres de ce groupe réunis par les lois du hasard autant que par les nécessités du conflit constituèrent une confrérie soudée autour de l'héroïne comme on avait un peu trop tendance à présenter les choses à une certaine époque : Valérie Toureille prend bien soin de retracer l'itinéraire et de mettre en évidence l'originalité de chacun, et de nous dire le pourquoi de leur présence commune ou pas durant les différentes phases des campagnes auxquelles Jeanne et ses "compagnons" eurent la chance de participer, selon le bon vouloir du Dauphin puis du roi. Rien ne prédestinait ces hommes de guerre à se trouver aux côtés de Jeanne, alors que tout aurait dû éloigner d'eux celle-ci, aussi bien comme femme, comme simple roturière et comme prophétesse. Et pourtant, et c'est là que l'étonnant se produisit : les barrières sociales à l'époque n'étaient pas aussi étanches qu'elles peuvent l'être de nos jours ; Jeanne put ainsi nouer de véritables liens - on pourrait parler de liens d'amitié - avec quelques-uns des dix personnages qui ont été retenus par Valérie Toureille pour constituer sa galerie des "compagnons" de Jeanne. On songe principalement à ce "beau" ou à ce "gentil" duc, celui d'Alençon, prince des "fleurs de lys", dont l'aïeul, Charles de France, comte de Valois, avait été le fils du roi de France capétien Philippe le Hardi, et, à l'autre bout du spectre, on peut tout autant s'étonner de la proximité qui put exister entre Jeanne et ce fruste et vulgaire aventurier gascon, faiseur de grossiers jurons, connu sous le nom d'Étienne de Vignoles, dit La Hire, et qui n'en fut pas moins un excellent guerrier, à mi-chemin du combattant le plus valeureux et du mercenaire le moins recommandable. Outre les deux personnages déjà nommés, Valérie Toureille a d'abord fixé son attention sur le capitaine de Vaucouleurs, Robert de Baudricourt, lié tout autant au Dauphin comme son complice Robert de Sarrebrück, qu'il pouvait l'être comme chambellan du duc de Bar à la famille de ce dernier. Il éconduisit Jeanne à sa première visite, mais quand le "chevaucheur" du roi, Colet de Vienne, messager du Dauphin, vint le trouver avec mission d'escorter la jeune fille jusqu'à Chinon, il finit bien par céder, et donna à Jeanne un cheval et une épée, après s'être assuré par l'exorcisme pratiqué sur elle par un ecclésiastique qu'elle était bien "fille de Dieu". Il la "flanqua" de deux de ses hommes liges mais ne l'accompagna pas lui-même, retenu qu'il était par le fait qu'il avait à défendre son territoire face à l'ennemi bourguignon, allié des Anglais depuis le traité signé par les deux parties à Troyes en 1420, et parce que les compagnies envoyées par le Duc de Bourgogne Philippe le Bon menaçaient la place de Vaucouleurs dont il avait la charge. S'il est un autre des compagnons de Jeanne dont on ne peut manquer de parler, c'est de Raoul de Gaucourt, et Valérie Toureille lui consacre justement de très belles pages. C'est à lui que le Dauphin qui venait de recevoir Jeanne à Chinon confia la garde de la Pucelle. Gaucourt, qui donna à Jeanne Louis de Coutes comme page, était celui qui avait combattu à Nicopolis en 1396 face à Bayazid, aux côtés du futur duc de Bourgogne Jean Sans Peur et il s'était attaché un temps à ce dernier puis il avait tourné casaque vers 1410 et s'était rapproché du clan des Orléans et des Armagnacs, avait défendu avec Jean II d'Estouteville la place d'Harfleur, "clé de la Normandie" au moment où en 1415 Henry V de Lancastre, roi d'Angleterre, avait débarqué près du Chef-de-Caux, et c'est au souverain ennemi que Gaucourt dut présenter les clés de la ville au terme du siège après lequel, tentant de rembarquer à Calais, les Anglais remportèrent la victoire à Azincourt (25 octobre 1415). Notre Gaucourt fut l'un de ceux qui forcèrent les Anglais à lever en septembre 1427 le siège qu'ils avaient mis devant Montargis. Il fut ensuite nommé gouverneur d'Orléans et ayant à faire face aux troupes de Salisbury qui vinrent assiéger Orléans à la mi-octobre 1428, il commença intelligemment par organiser la mise en défense de la cité ligérienne et par neutraliser les faubourgs. Si Orléans tombait, c'en était peut-être fini du royaume de Bourges où s'était replié le Dauphin après son départ précipité de Paris. Valérie Toureille rappelle que le beau-frère de Raoul de Gaucourt, Jean de Naillac, perdit la vie lors de la fameuse "Journée des Harengs" (12 février 1429) qui vit les Français attaquer imprudemment un convoi de vivres destiné aux assiégeants anglais. Gaucourt participa activement aux opérations qui devaient permettre de libérer la ville d'Orléans de l'étreinte anglaise. Autre belle figure parmi celles que l'on devait voir évoluer auprès de Jeanne : Jean d'Alençon. Il avait participé à la désastreuse bataille de Verneuil le 17 août 1424, où l'on avait frôlé la victoire, mais qui s'était transformée en déroute et en hécatombe pour la plupart des quatre à cinq mille archers écossais d'Archibald Douglas et de Jacques Stuart engagés dans l'affaire. Fait prisonnier, Jean d'Alençon n'avait été libéré qu'en octobre 1427 sous promesse de paiement d'une forte rançon, et en s'engageant à ne pas reprendre tout de suite les armes contre les Anglais, ce qui explique qu'il n'ait pu être présent avec Jeanne à la libération d'Orléans en avril et mai 1429. Cela ne l'empêcha pas de la rencontrer à Chinon, et quand elle le vit elle dit : "Vous, soyez le très bien venu ! Plus nombreux seront-ils ensemble du sang royal de France, et mieux cela sera". Quand il fut délivré de sa dette envers les Anglais, Jean d'Alençon fut celui à qui le Dauphin donna le titre de lieutenant général de son armée en lieu et place du Bâtard d'Orléans, depuis la prise de Jargeau pendant la campagne de Loire jusqu'à la tentative infructueuse de la reprise de Paris en septembre 1429, en passant par la marche sur Reims et le sacre de Charles VII en juillet. Après l'échec de l'entreprise militaire contre Paris, parce que le roi voulait d'une paix séparée avec le duc de Bourgogne Philippe le Bon avant de se frotter à nouveau avec les Anglais - ce qui était très logique -, Alençon voulut pouvoir disposer de Jeanne pour poursuivre la lutte contre les Anglais, cette fois en Normandie, mais cela lui fut refusé par Charles VII, par l'archevêque de Reims Regnault de Chartres, par le favori La Trémoille et même par Raoul de Gaucourt. Jean d'Alençon et Jeanne ne devaient jamais plus se revoir.

Ambroise de Loré tint compagnie à Jeanne de Tours à Orléans. C'est à Tours que Jeanne avait reçu son armure fabriquée à la mode milanaise entre le 6 et le 24 avril 1429 et qu'elle devait placer sur un pourpoint armé conçu pour la protéger. On prit la route du sud pour rejoindre Orléans, ce qui évitait le passage par les lignes ennemies mais ce qui irrita fort Jeanne qui brûlait d'en découdre. Le convoi de ravitaillement destiné à la population et à la garnison orléanaises était placé sous la direction d'Ambroise de Loré et du sire de Laval, Gilles de Rais (ou de Retz). Ce dernier devait d'être là moins parce qu'il était un grand chef de guerre, ce qui restait à prouver, que parce qu'il était en possession d'un certain avoir du fait de grandes possessions en Bretagne, dans le Poitou, dans le Maine et l'Anjou et parce que les marais de sa terre de Retz produisaient du sel, source de richesse. Il solda par ce moyen un grand nombre de soldats, d'où sa présence souhaitée par le Dauphin à la tête du convoi de vivres. On ne le tiendra pas pour un personnage intéressant et indispensable, si ce n'est sous ce rapport financier. Plus intéressant nous semble être Ambroise de Loré, et de loin, qui fut de tous les conseils militaires à partir du moment où il rejoignit le Bâtard d'Orléans et il fit merveille aux Tourelles avec La Hire. À Patay, on le trouva à l'avant-garde. Et il commanda l'armée à Troyes alors que l'on faisait route vers Reims. Après le sacre, le roi le récompensa en le faisant capitaine de Lagny-sur-Marne. Mais il laissa bientôt de côté les terres champenoises pour retourner guerroyer dans le Maine d'où il venait et où sa présence était jugée nécessaire.
Bien plus captivant encore que tous les précédents, et pour cause, nous semble être le Bâtard d'Orléans, le demi-frère du duc Charles d'Orléans fait prisonnier à Azincourt et emmené en captivité en Angleterre par un Henry V qui ne voulait pas permettre à ce prince de recouvrer sa liberté. Né entre 1400 et 1405 des amours extra-conjugales de Louis d'Orléans et de Mariette d'Enghien alors qu'ils étaient par ailleurs tous les deux mariés, lui à Valentine Visconti, elle à l'un des chambellans de ce duc d'Orléans de la branche des Valois, Jean le Bâtard fut soustrait à sa mère et confié aux bons soins de Valentine, qui devait se charger de son éducation. Tout changea avec l'assassinat de Louis d'Orléans le 23 novembre 1407 par les hommes de main du duc de Bourgogne, Jean Sans Peur. Valentine mourut de chagrin en 1408. Jean le Bâtard fut alors placé chez Marie de Châteauvillain, épouse du seigneur de Commercy, Amé de Sarrebrück. Lui et son fils Robert étaient du parti d'Orléans-Armagnac. C'est auprès d'eux que Jean le Bâtard apprit le métier des armes. Au cours des rencontres militaires qui opposèrent les Bourguignons et les Armagnacs, le Bâtard d'Orléans fut capturé et transféré de Saint-Germain-en-Laye vers la Bourgogne en 1418. Rendu à la liberté en 1420, il participa le 22 mars 1421 à la bataille de Baugé où les troupes franco-écossaises défirent les Anglais conduits par le Duc de Clarence. Il participa ensuite le 25 avril 1421, à Blois, à ce que l'on appelle une "montre", revue des troupes pratiquée en vue de combats ultérieurs et donnant lieu à un recensement d'effectifs détaillé. C'est par ce document que l'on apprend qu'il était alors un écuyer banneret. On ne sait pas précisément quand il fut armé chevalier. Il entra dans la familiarité du Dauphin en 1422. Il épousa la fille de Jean Louvet, officier de la finance, et cela lui valut de se voir attribuer putativement le comté de Mortain, alors aux mains des Anglais. La disgrâce de Louvet liée aux négociations avec le duc de Bretagne Jean V de Montfort qui en faisait une condition, devait mettre Jean le Bâtard hors de course pendant un moment. Son départ pour la Provence fut provisoire, et il rentra assez vite dans les bonnes grâces du roi tout en étant placé sous le commandement de Richemont, devenu connétable. Le Bâtard aida Gaucourt, La Hire et Xaintrailles à organiser la levée du siège de Montargis en 1427. Le roi le nomma en avril 1428 "lieutenant général sur le fait de la guerre" et le Bâtard rendit visite à Charles d'Orléans dans sa prison anglaise. En octobre 1428, Salisbury vint investir Orléans. Le 26, Jean le Bâtard fut envoyé pour aider Gaucourt à défendre la ville avec 120 lances de plus. Le Bâtard fut blessé au pied lors de la journée des Harengs. On sait comment il organisa les rencontres des chefs hors de la présence de Jeanne et comment Jeanne sut donner les impulsions nécessaires au moment voulu, laissant Jean le Bâtard dans l'obligation de s'incliner devant le fait en voie de s'accomplir. Après la libération du secteur d'Orléans le 8 mai 1429, après la campagne de Loire et le sacre de Charles VII, il entra au Conseil du roi. Présent à Montepilloy, le jour où la bataille aurait pu être gagnée si elle avait été engagée, il ne fut pas de ceux qui allaient suivre Jeanne pour tenter d'entrer dans Paris et préféra rester auprès du roi, qui choisissait alors de négocier avec le duc de Bourgogne Philippe le Bon. La paix d'Arras après la mort de Jeanne devait donner raison à Charles VII. En 1456, le Bâtard participa au procès d'annulation du procès de condamnation de Jeanne à Rouen en 1431. Précisons en complément que, de toute la mission de Jeanne, le Bâtard reconnut le rôle qu'elle joua depuis son départ de Vaucouleurs jusqu'au sacre de Charles, mais rien au-delà, ce qui fait à mes yeux de celui qui devint comte de Dunois plutôt un fidèle serviteur du roi qu'un ami inconditionnel de Jeanne.
Le travail de Valérie Toureille est admirable, et nous sommes loin d'en avoir tout dit. Il faut le saluer partout, comme il le mérite.

François Sarindar, auteur de Jeanne d'Arc, une mission inachevée (2015).

Nb- Les dix compagnons retenus par Valérie Toureille sont : Robert de Baudricourt, Raoul de Gaucourt, Jean d'Aulon, Jean d'Alençon, Ambroise de Loré, Gilles de Rais, Jean le Bâtard futur comte de Dunois, Étienne de Vignoles dit La Hire, Arthur de Richemont et Guillaume de Flavy.
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