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Deux familles dans le piège nazi

Deux familles dans le piège nazi
L'Harmattan245 pages
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Avis de Georgia : "L'amitié doit passer les frontières"

« Gardez-vous de demander du temps. Le malheur n'en accorde jamais » disait Mirabeau. Au début des années 30, les familles Desangeaux et Von Schoelberg aiment se retrouver dans une simplicité bon enfant, faisant fructifier une amitié qui dépasse les frontières. Sports d'hiver sans tralala à Wengenalp, en Suisse, retrouvailles durant les vacances, séjours linguistiques des enfants pour découvrir le pays de l'autre famille, en toute liberté et sécurité. Jacques et Mathilde Desangeaux ont quatre enfants. Henri et Marc pour les garçons, Colette et Elisabeth, pour les filles. Une bourgeoisie peu clinquante, un chef de famille française qui assure les fonctions de conseiller juridique adjoint au Département des Affaires Etrangères. Une mère un peu futile qui ne travaille pas et cherche à s'occuper en leçons de patinage et jeux de bridge, rendez-vous dépensiers avec ses amies.

Le 5 octobre 1935, Hilda Von Schoelberg débarque en France pour jouer les filles au pair. En réalité, il n'y a pas grand monde à garder car les enfants Desangeaux ont quitté le monde des couches sales et ne nécessitent plus une surveillance de tous les instants. Mais enfin, puisque les parents ont convenu entre eux que ce serait une bonne chose pour leur progéniture de découvrir une autre langue, Hilda est là, à Paris. Ses parents, Grete et Ulrich Von Schoelberg sont issus de la bonne bourgeoisie de Hambourg. Le métier d'assureur maritime d'Ulrich le porte naturellement à admirer l'Angleterre, une nation qui fut maître de la mer pendant plusieurs siècles. Il parle couramment anglais. Il n'est donc pas hostile par principe à ce que ses enfants apprennent aussi le français. Ses autres enfants Ingrid, Gerd et Werner devront suivre le même parcours plus tard. 

Mais la situation politique allemande au milieu des années trente dégénère. La menace se manifeste jusque dans le giron familial. Ulrich Von Schoelberg a prévenu Jacques qu'il ne faudra jamais devant ses enfants parler en mal du Führer dont l'aura auprès de son peuple et la menace qu'il fait peser sur l'Europe effraient tant la France. Ses intentions, on les devine déjà. Adolf Hitler a cloisonné la jeunesse pour en faire les patriotes de demain. L'auteur cite Mein Kampf : L'état raciste aura atteint son son but d'instruction et d'éducateur quand il aura gravé dans le cœur de la jeunesse qui lui est confiée l'esprit et le sentiment de la race ( ….) .

Gerd et Werner sont embrigadés très tôt dans les Jeunesses Hitlériennes et les filles dans un mouvement que l'on appelle Bund Deutscher Mädel (BDM). Il est vivement recommandé à cette jeunesse portée et emportée par le mouvement nazi de rapporter à leurs chefs de groupe des paroles négatives qui nuiraient au parti quand bien même elles viendraient de leurs parents. Surveiller pour mieux contrôler. Une part de la liberté de l'adolescence se meurt déjà sous le joug nazi. Car le nazisme a déjà franchi les portes de l'Allemagne. Adolf Hitler s'est débarrassé des terribles SA, les sections d'assaut d'Ernst Rohm et a laissé les effrayants SS tout en noir agir en son nom.

Quand un groupe étatique se débarrasse d'un autre, la dictature est déjà là, nous dit l'auteur Marc-André Charguéraud. Equilibrer les forces en présence pour annihiler les plus ambitieux et les plus dangereux. Pourtant, Hilda qui joue un rôle prépondérant dans ce roman ne pressent pas encore le danger. C'est que le Führer a déjà tant fait pour sa génération. Il a redressé l'économie défaillante du pays, renoué avec la stabilité sociale. Un travail pour la plupart d'entre eux. Un toit sur la  tête. De quoi manger à sa faim. Il a redonné l'espoir à un pays et plus encore, une fierté à sa nation humiliée en 1919 par les Alliés, asphyxiée par le tribut de guerre effarant qu'Adolf Hitler a décidé d'arrêter de rembourser. Le peuple allemand lui en a été reconnaissant. Hilda aussi.

Alors qu'elle réside en France en 1935, elle en parle ouvertement et se confie à Jacques Elle fait plus que se confier. Elle est attirée par lui, par sa sagesse, son expérience, sa personnalité. Quand elle repart en Allemagne, elle remporte son souvenir et son amour grandissant. Ils se retrouveront à maintes reprises dans le roman, traversant la guerre avec leur engagement politique opposé et leurs propres épreuves familiales. Hilda est le personnage fort du roman. Elle se montre entreprenante et opiniâtre et ne baisse jamais les bras. Pourtant, elle souffre.

Hilda Von Schoelberg me fait penser à Scarlett O'Hara. Personnage charismatique d' Autant en emporte le vent, Scarlett porte sa famille à bout de bras, obstinée et inflexible. Tout en ne s'interdisant pas d'aimer et d'être aimée car elle est humaine dans un monde chaotique. La guerre de Sécession américaine a laissé la place à l'espace nazi. Pourtant, les traumatismes ne manquent pas à cette famille allemande. Ses frères le paieront dans leur chair et Ingrid manquera d'y laisser la raison. Enceinte de Jacques, Hilda met au monde un fils à Nice parce que l'Allemagne ne veut pas d'un enfant dont le père serait français. En accord avec Jacques, elle décide de le faire adopter par un réseau catholique.

Hélas, l'enfant sera confié à une famille juive et Hilda devra l'arracher aux griffes françaises de l'administration de Drancy. Pas question de l'abandonner une seconde fois. Elle le ramène à Berlin. Difficile extraction et incorporation d'un enfant juif arraché à sa famille d'adoption. Il ne parle pas. Il faudra des trésors de patience à Hilda pour l'apprivoiser. Mais le plus terrible est que David est devenu l'enfant à protéger de la politique des nazis, l'ennemi de son pays, issu d'une race jugée inférieure. Hilda n'a pas voulu écouter les mises en gardes de Jacques sur les exactions des SS. Elle le fera en écoutant son coeur de mère affolée. Il est dur parfois de perdre les illusions de sa jeunesse.

Sans doute fallait-il cet incroyable coup du sort pour que Hilda accepte de regarder les choses en face. Pourtant, elle ignore encore l'existence des camps, les cadences de mort et les chambres à gaz qui turbinent à plein régime. La traque des juifs et leur calvaire devient la honte de l'Allemagne. Mais Hilda se refuse à condamner l'Allemagne. Le Troisième Reich ne représente que partiellement son pays. Une idée raciste mise en œuvre par des hommes brutaux et cruels. Ce n'est pas son combat. Elle n'en a ni le temps ni l'énergie. Hilda ne pense qu'à soigner les plaies de sa famille. Elle devra le faire en dépit des reproches de Jacques. Jacques, le père de son fils juif David, Jacques le français qui participe au gouvernement de Vichy et qui, enfin dégoûté par leurs lâches pratiques et soumission à l'égard des allemands, finira par retourner à Paris avec ses enfants. C'est que Mathilde est morte depuis longtemps.

Les terribles bombardements des Alliés pour décourager une population et l'amener à déserter son pays, sa ville, désavouant un parti nazi toujours actif, rythment dans l'horreur désormais le quotidien de Hilda et d'Ingrid. Les sirènes vociférantes invitant la population à rejoindre d'urgence les abris. Les nuits blanches et le matin blafard qui n'invite pas au soulagement. Car ce n'est qu'un répit. Ils le savent tous. Mais en France, Jacques Desangeaux n'est pas en reste et vit son propre chemin de croix familial.

Il perd l'un des siens par un tragique coup du destin. C'est que les Allemands pratiquent les représailles avec un sens aiguisé des mathématiques. Pour deux officiers SS assassinés dans le jardin des Tuileries, ce sera dix otages français exécutés. Jacques se sent coupable de ne pas avoir su l'empêcher. Comment se remettre de la perte d'un enfant ? Mais la Libération approche. Il faut déjà penser à reconstruire le pays quand les Allemands seront partis. Jacques y pense et agit. Pour la mémoire de son enfant. Pour la fierté de son pays. Par convictions politiques, tout simplement.

Le fossé avec Hilda l'Allemande s'est creusé. D'autant plus que la jeune femme œuvre à la victoire de l'Allemagne nazie. Elle suit une formation qui lui assurera un poste dans l'administration dans la prestigieuse université de Tübingen – sans compter l'obligatoire cours d'économie politique, - comprenez des cours d'idéologie nazie - . Entre Paris et Berlin, elle travaille à rentabiliser l'effort de guerre de son pays. Entre critiques politiques de l'un et sermons de l'autre, il n''y aura plus d'amour possible. La passion s'est émoussée avec les doutes et la souffrance.

Le nazisme est passé par là et a presque effacé l'amitié entre les Desangeaux et les Von Schoelberg. Pas totalement, puisqu'un mariage finira par sceller le lien entre ces deux familles. Au-delà de ce roman très prenant, se développe une profonde réflexion sur la société allemande qui a permis la montée du nazisme. Surveillance pyramidale des siens, obsession à collectionner des archives sur tout et tout le monde, destruction et malheur, cynisme et cruauté.

En face, se profile une France qui résiste aux poussées révolutionnaires des communistes avec leur lot de manifestations violentes, leur intransigeance face à un pouvoir qui deviendra collaborateur, la politisation d'une forme de cynisme. Il y a aussi la naissance du Front populaire en 1936. Il y aura aussi la politique infâme de Vichy qui détruit l'unité de la France par lâcheté et opportunisme. L'auteur écrit en parlant de Jacques, démissionnaire de son poste à Vichy : « Il pense à l'abjection totale de la politique de Vichy. Les Lorrains et les Alsaciens sont dénationalisés et enrôlés dans l'armée allemande ». Une épine dans le pied de la France qui ne sera jamais extraite. Elle s'y est enfoncée trop profondément.

En conclusion, Hilda fait part de ses doutes à Jacques. La complicité des pays neutres qui ont fourni les matières premières à l'élaboration d'armes de guerres allemandes n'a jamais été reconnue. Ils n'ont pas été poursuivis. L'allemande qu'elle est juge le propos hypocrite. Il l'est sûrement. Mais d'un autre côté, si les nazis ont pu exister politiquement et idéologiquement, n'est-ce pas aussi parce que l'homme ne voit pas d'autre salut que le sien doit-il y perdre son âme ?

Nazis, collaborateurs de la première ou de la dernière heure, gouvernement de Vichy qui se cherche des excuses en prétendant oeuvrer à la survie de la France, en jurant avoir sauvé beaucoup de juifs français quand il était impossible de les sauver tous ? Hilda continuera d'aimer l'Allemagne avec ferveur, écartant d'un revers de main le parti nazi comme s'il s'était agi d'un fait monstrueux et exceptionnel. Il ne l'est pas. Il ne le sera jamais. L'Allemagne a dû vivre avec cette plaie béante pendant des décennies. D'autres nations devront le faire aussi pour d'autres raisons,  pour d'autres périodes que celle-là. Ainsi va le monde humain. 

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Georgia

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