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La vraie nature du fascisme italien

La vraie nature du fascisme italien
Tallandier320 pages
1 critique de lecteur

Avis de Benjamin : "Croire, obéir et combattre"

Cet ouvrage est sous-titré La Révolution culturelle de Mussolini. Le livre est composé d’un avant-propos et de divers chapitres. Ainsi se suivent les divisions suivantes : Le jeune Mussolini : de Marx à Nietzsche, formation d’un chef, Giovanni Gentile : rencontre de pensée, fondation du fascisme, L’ " État organique " , Le futurisme de Marinetti : vitesse, violence, véhémence, Modes d’inculcation de l’esprit fasciste, Fascisme et religion, Le " péril juif " et la fascisation de la société, La république de Salò antisémite et anticapitaliste. On a également une conclusion et un index des noms propres de personnes. L’auteur est agrégé de philosophie et ce titre relève de l’histoire des idées politiques.

Dans son avant-propos, Lucien Jaume nous apprend que Mussolini était très cultivé et doué pour les langues puisqu’il possédait très bien le français et l’allemand. Ainsi faut-il relativiser que sa maîtresse Margherita Sarfatti fut son Pygmalion. Quoique Mussolini et Gentile soient des écrivains prolixes, la seule lecture de leur brochure commune Doctrine du fascisme, parue en 1932, en apprend beaucoup sur leur idéologie. Le poète futuriste Filippo Tommaso Marinetti qui proclame que « la guerre est la seule hygiène du monde » influence largement la pensée du fascisme.

Plus avant dans son ouvrage, Lucien Jaume évoquera un autre personnage important. Il s’agit du poète-soldat D’Annunzio auquel Gentile reconnaîtra une sorte de dette. Selon Gentile, avant Mussolini, D’Annunzio aurait été l’homme de la « rencontre du mythe de la Nation et du mythe de la Révolution » (page 134). Le fascisme par ailleurs empruntera à D’Annunzio tout un décorum paramilitaire (chemises noires, cri de ralliement, salut romain, culte de l'héroïsme, etc.). Quoique ce dernier meurt en 1938, il ne prendra aucune responsabilité ni dans le mouvement fasciste ni dans les gouvernements italiens de l’Entre-deux-guerres. Toutefois nationaliste dans l’âme, il soutient officiellement la conquête de l’Éthiopie.

En fait avant que l’on parle de vérité alternative du côté d’un président américain, le Duce pratique la vérité pragmatique en collectionnant nombre de contradictions dans ses discours et actions. «La vérité n’est pas l’accord de la pensée et du réel, mais l’accord de nos désirs et du faire qui a réussi » (page 34). Mussolini citera les trois maîtres à penser qu’il s’est donnés; ce sont Machiavel, Nietzsche et Georges Sorel (mort en 1922, ce qui nous empêche de savoir ce qu’il aurait pensé du fascisme).

Notre auteur nous écrit qu’il a « donc retrouvé dans le fascisme ce que j’ai appelé dans plusieurs contributions une "idéopraxie", ensemble de discours voulant donner une interprétation cohérente de la réalité dans le but direct de la transformer, de l’imprégner d’un sens nouveau. Le fascisme est particulièrement typique de ce que j’appelle "idéopraxie", puisque Gentile lui-même, dans ses textes de définition du fascisme, explique qu’il s’agit d’une "pensée-action", selon sa formule » (page 15).

Afin de mieux porter la singularité des analyses de l’auteur, nous avons fait le choix de rapporter, à titre d’exemple, une citation par chapitre de l’ouvrage La vraie nature du fascisme italien. Nous proposerons donc une suite de phrases car il nous semble impossible de résumer chaque chapitre, vu la richesse de chacun.

« De plus, si tout est relatif, il semble cependant que l’État totalitaire, d’après tous les critères qui le définissent, ne peut pas l’être : mission absolue de propagation spirituelle (école, associations, parti), mission de façonnement d’une nation qui doit être le Tout et ne peut exister de façon relative, intégration absolue de tous les éléments de la vie et de la société (famille, économie, régions), etc. On touche en fait ici à l’une des questions majeures de l’esprit du fascisme, qui se rejoue perpétuellement dans son discours et dans son action : le statut de la vérité » (page 66).

« Les corporations sont présidées par un ministre, ou le secrétaire du parti, ou à défaut, un sous-secrétaire : version frappante du « primat du politique », et de la politique éco nomique (comme disent les organisateurs) qui peut rappeler la version soviétique du parti leader, contrôleur (mais aussi gestionnaire) de chaque unité de production » (page 86).

« Comme dans le lyrisme fasciste, mais sur un registre plus littéraire, le futurisme est un artificialisme total, qui se marie avec l’artificialisme totalitaire en politique, ambitionnant de « faire » la nation, de « faire » l’homme nouveau, etc., comme ces sophistes de l’Antiquité grecque qui parlaient de l’« l’art de faire des citoyens », ou de faire éprouver à la Cité ce qui lui agréait le plus. Un art dont Protagoras, dans le Théétète, explique le secret à Socrate, lui montrant comment l’artifice est ce qui dispense de s’occuper de la vérité quant il faut persuader et enrôler les esprits » (page 112).

« On constate donc que le fascisme n’a pas inventé le cantique du " sacrifice suprême ", il l’a récupéré et aussi réorienté. Ce sacrifice est destiné au divin sur terre, qui est l’État, et que dirige son chef. C’est le " salut ", mais dans la dimension de l’immanence, selon le terme clé chez Mussolini ou Gentile. Les cérémonies du souvenir envers les morts fascistes entretiendront une religion de la patrie-État, religion dont un sanctuaire a notamment été créé dans la crypte de Santa Croce, à Florence, où sont déposés les corps de trente-sept fascistes déclarés " martyrs de la patrie " » (page 143).

« Ainsi, dans la phase du culte du Duce, le catéchisme, les prières, le « bréviaire », le rituel des cérémonies (avec la place de surplomb du chef) tendent à dessiner un ersatz de transcendance. L’Église catholique a sa part de responsabilité dans le phénomène, dès lors que Pie XI qualifie Mussolini d’« homme que la providence nous a envoyé » (car il redonne une existence à l’État du Vatican) et le dit « protégé de la providence » (il échappe à quatre attentats). On verra que le pape revendique même pour l’Église le qualificatif de « totalitaire ». On aboutit donc à des hybridations ou, si l’on veut, à des confusions : le politique parle comme le religieux et le religieux, comme le politique » (page 194).

« Quel est le sens de cette volonté de racialiser la politique ? " Élever l’Italie à un idéal supérieur de conscience de soi et de plus grande responsabilité ", telle est la finalité. Malgré certaines dénégations (article 1er), il s’agit de hiérarchiser pour discriminer puis exclure. Le discours de Trieste, en septembre 1938, devant une forte communauté juive, annonçait une " politique de séparation ". La hiérarchisation apparaît à l’alinéa 8 : sont " absolument inadmissible" les conceptions sur l’origine africaine de certains peuples européens, ou encore sur une" race méditerranéenne commune " liée aux populations " sémitiques et chamites ". L’exclusion des Juifs de la citoyenneté pleine et entière est annoncée à l’alinéa 9 : « Les Juifs n’appartiennent pas à la race italienne […]. Les Juifs [ebrei] représentent l’unique population qui ne s’est jamais assimilée en Italie parce qu’elle est constituée d’éléments raciaux non européens. " La conclusion est posée à l’article 10 : " Les caractères phy siques et psychologiques des Italiens ne doivent être altérés en aucune façon. " Il s’ensuit que l’union entre races doit être prohibée, et pour les Italiens, l’union " avec quelque race extra-européenne que ce soit, porteuse d’une civilisation dif férente de la civilisation millénaire des aryens " (page 246). (Précisons que les juifs ebrei forment une communauté de Juifs résidant en Italie depuis plus de deux mille ans).

« Mussolini ne veut pas, ne veut plus entendre parler d’une alliance entre classes. « Le véritable danger […] vient de la droite », déclare-t-il maintenant. Et il poursuit en faveur des " fascistes rouges " : " Cela ne nous intéresse en rien d’avoir la bourgeoisie capitaliste comme notre alliée contre la menace du péril rouge, car, même dans le meilleur des cas, celle-ci serait une alliée infidèle, s’efforçant d’obtenir que nous servions ses fins, comme elle l’a déjà fait plus d’une fois, avec un certain succès. " Il ne s’agit plus, comme en 1937, de la bourgeoisie en tant que " catégorie politico-morale " , mais du capitalisme lui même » (page 270). ( On évoque là les discrours tenus dans la République de Salò )

Dans la conclusion, on relèvera : « Cet aspect nous conduit à un trait remarquable du fascisme historique : il s’agit d’une révolution par en haut, où, loin de détruire l’État, le projet fut de le renforcer et de l’armer pour le bouleversement à venir. Ce n’est pas à la société de bouleverser ou de renverser l’État, comme dans les révolutions ordinaires, c’est à l’État de changer la société. Si l’on résume le processus suivi dans les années 1922-1925, selon une stratégie d’abord improvisée, puis réfléchie et calculatrice » (page 274).

Terminons en renvoyant à un autre écrit de Lucien Jaume dans une note de recherche nommée Esprit européen, fascisme, intérêt général. Un exercice de comparaison. On peut y lire l’idée générale portée dans cet ouvrage : « Par conséquent, le cœur du fascisme selon ses intellectuels de premier plan est le corporatisme d’État. Le politique doit intervenir directement sur l’économique (programmes de production), sur le social (contrats de travail, journée de 8 heures), sur le civisme, car le corporatisme est autant une affirmation de spiritualité qu’un domaine du politique et de l’économique. Il faut, grâce à l’esprit corporatif, changer l’homme ».

Pour connaisseurs Peu d'illustrations

Benjamin

Note globale :

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