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Fabrique politique de l'École, fabrique scolaire du politique

Fabrique politique de l'École, fabrique scolaire du politique
Septentrion404 pages
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Avis de Zaynab : "La Nature procède par contraste (Victor Hugo)"

Il s’agit des actes d’un colloque tenu les 6 et 7 mai 2021 à l’IEP d’Aix-en-Provence organisé par trois laboratoires partenaires institutionnels de l’AFSP — le CHERPA, le CURAPP-ESS et le CRESPPA-CSU. Thomas Douniès, Vanille Laborde et Guillaume Silhol signent conjointement l’introduction. En une vingtaine de pages, ils développent plusieurs idées. Ils rappellent que le financement du système éducatif est le premier poste de dépenses publiques en France. Il est rappelé que Pierre Bourdieu affirmait que « toutes les analyses de l’École sont en fait des analyses de l’État ». « Une première série de recherches analyse les politiques éducatives au prisme de l’activité principale de l’institution scolaire : l’enseignement (…) Une deuxième série de recherches analyse la recomposition des modes de gouvernance des politiques éducatives (…) Enfin, une troisième série de recherches s’intéresse davantage à la médiation administrative interne de l’action publique éducative, comme activité moins visible que l’enseignement, mais tout aussi centrale dans la marche ordinaire de l’institution scolaire (…) La troisième partie contribue quant à elle à rouvrir le chantier de recherches sur la socialisation politique au prisme de l’éducation scolaire (…) Enfin, la quatrième partie met en exergue des formes de mobilisations dans et en-dehors de l’institution scolaire ».

« Les enquêtes rassemblées dans cet ouvrage permettent de réinvestir la question, classique en sociologie de l’éducation, de l’autonomie relative de l’École, en dessinant les contours d’un ordre institutionnel spécifique. Elles se tiennent pour cela à distance de deux biais : l’un consisterait à introduire dans l’analyse le postulat de l’insularité sociale de l’institution scolaire, pour penser l’École comme sanctuaire, séparé (et protégé) du monde extérieur ; l’autre reviendrait à créditer la présomption inverse, qui fait de l’action de l’institution scolaire la simple résultante de dynamiques et intérêts externes. »

La première partie est présentée par Ludivine Balland, elle est intitulée "L’École et le politique : pour un renouveau pluridisciplinaire des analyses". Les communications proposées relèvent de « la sociologie des problèmes publics [qui] s’est construite à partir d’objets considérés comme peu légitimes (des scandales, des polémiques, des formes de déviance), l’un des objectifs étant, justement, de faire un pas de côté vis-à-vis des manières d’étudier sociologiquement un phénomène social, en mettant au jour certaines de ses dimensions moins visibles. Les travaux issus de cette tradition de recherche s’intéressent le plus souvent au processus de construction ou de politisation d’un "problème" ou d’une catégorie, mais cette perspective reste marquée par une hétérogénéité théorique, les auteurs insistant tantôt sur une sociologie des acteurs, des arènes ou des instruments. »

On lit là Alice Pavie les dispositifs dits d’ouverture sociale, de certaines grandes écoles, proposés au début des années 2000, afin d’augmenter la proportion d’élèves d’origine populaire en leur sein. Marion Clerc se penche sur le dispositif "J’invite un banquier dans ma classe". Ce dernier a pour but de familiariser les élèves de l’école élémentaire avec l’utilisation de l’argent. Hélène Buisson-Fene, dans une autre communication intitulée "Ce que l’outil dit du problème. Équiper les « publics scolaires à risque » depuis les années 2000" s’intéresse aux logiciels autour de la problématique du décrochage scolaire.Vanille Laborde évoque le fait que ne pas facturer, dans un collège, des repas non pris à la cantine, suscite la hire du Rassemblement national. L’argument est que cette action trouble le respect de la laïcité, alors que justement elle en est l’illustration comme d’ailleurs les autorisations d’absence pour certaines fêtes religieuses dans diverses communautés chrétiennes (orthodoxe et arménienne), musulmane, juive ou bouddhiste.

La seconde partie se nomme "Différenciation des populations et fabrique politique des frontières sociales par l’École" et c’est Fabrice Dhume qui l’introduit. Il avance que les contributions évoquent là l’usage que l’École a de construire des frontières politiques (nationales, sociales, raciales, sexuelles, etc.) pour trier les élèves. Séverine Depoilly évoque les inégalités sociales et sexuées présentes dans les baccalauréats professionnels concernant le soin et le service aux personnes. Célia Bouchet étudie les conditions dans lesquelles se module l’école inclusive en direction des élèves reconnus handicapés.

Christine Mussard se penche sur les conditions de scolarisation en Algérie entre 1945 et 1962. Elle rappelle un texte de 1892 qui prévoit des écoles pour les indigènes, bien distintes des établissements pour les enfants d’origine européenne. Dans les départements algériens, l’obligation scolaire s’impose à partir de 1897, mais elle n’est pas effective particulièrement faute d’existence d’établissements en nombre suffisant dans les campaagnes. Par un décret fin 1944 et il est mis fin aux deux filières distinctes. L’étude porte sur la ville de Blida et les villages alentours. En 1954 débute l’insurrection et le FLN demande de boycotter les écoles françaises et exerce divers moyens de pression sur les parents afin d’obtenir un résultat très conséquent. Les absences sont nombreuses après une venue en classe la première ou deuxième semaine, cette tactique permet d’éviter des sanctions de l’administration coloniale. Personnellement je pense que dans les camps de regroupement mis en place dès 1957 (finissant par concerner un tiers de la population rurale de l’Algérie), la scolarisation des enfants algériens est effective car imposée par les autorités de ces lieux. Jeanne Bouyat raconte dans quelles conditions les enfants de parents sans-papier sont scolarisés en Afruque du sud.

La troisième section s’intitule "Imbrications des socialisations scolaire et politique". Géraldine Bozec en donne une idée globale. Là l’ensemble des « travaux tendent à souligner les transformations du rapport au politique des nouvelles générations d’enseignant·es recruté·es à partir des années 1990, globalement moins ancrées à gauche que leurs aîné·es, mais conservant un engagement syndical et un potentiel de mobilisation particulièrement importants ». Elle ajoute à la fin de son texte que « ces quatre textes débouchent en fin de compte sur un programme de recherche passionnant, qui permettrait d’ouvrir la "boîte noire" de l’École pour examiner de manière précise les effets – ici politiques – des processus sociaux à l’œuvre dans les classes et la vie scolaire. Et ces effets pourraient tout à fait se révéler inattendus, voire "pervers"».

On trouve là le texte "« On vient pour le cours, c’est pas pour parler de la grève ! » L’appréhension socialement différenciée des rapports entre l’ordre scolaire et l’ordre politique par les étudiant·es" de Noé Fouilland. L’enquête porte sur des élèves étudiant·es inscrits en licence universitaire dans trois disciplines, l’économie, la psychologie et la sociologie. Son but est de répondre aux questions suivantes : « Les étudiant·es ont-ils pour leur part conscience que ces savoirs disciplinaires peuvent être utilisés politiquement ? Plus largement, comment envisagent-ils la relation entre ces savoirs et le champ politique ? ». Il en ressort que les étudiants issus des classes moyennes ou supérieures sont bien plus conscients des enjeux politiques des savoirs que leurs collègues provenant des classes populaires. Magali Nonjon et Camille Floderer réfléchissent « sur un dispositif d’ouverture sociale mis en place par une grande école, et il en interroge la portée socialisatrice du point de vue politique (au sens large) ».

Les contributions de Guillaume Silhol et de Nada Chaar apportent des informations sur la dimension politique des carrières enseignantes, le premier pour l’Italie en évoquant les enseignants er religion catholique de la filière publique en primaire ou secondaire et la seconde pour la France avec les enseignants débutants du secondaire public sous le quinquennat de François Hollande. Un certain nombre de contraintes et une titularisation difficile ont amené les premiers à se syndiquer massivement. De son côté, Nada Chaar écrit que : « Nos enquêtés qui portent le regard le plus politisé sur les réformes et mesures gouvernementales sont aussi ceux qui s’engagent le plus intensément dans les mobilisations, pour deux raisons. La première est que la politisation antérieure des individus leur permet une position de surplomb et un regard proprement politique sur les questions professionnelles. La seconde est qu’ils sont placés dans des situations professionnelles (la situation optimale étant la stabilité de poste dans un établissement mobilisé) qui favorisent une interprétation politique ancrée dans l’action collective ».

La dernière division a pour titre "L’école, objet et moyen de luttes politiques" et c’est Lorenzo Barrault-Stell qui en parle d'ailleurs globalement. « Les autrices de ces trois chapitres ne se contentent pas, en effet, d’étudier pour elle-même et dans ses éventuelles singularités l’institution scolaire et la politisation qu’elle peut susciter ; elles entreprennent, plus ambitieusement, de problématiser les types de relation observés du point de vue des rapports entre des groupes (sociaux, genrés, ethno-raciaux, etc.) et l’ordre politique, considéré sous l’angle des institutions l’incarnant (dont l’École en lien avec d’autres), et donc aussi des liens que ses gouverné·e·s y entretiennent. »

Marie-Charlotte Allam rapporte les initiatives portées par des enseignants se réclamant plutôt de la pédagogie Freinet dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble. L’expérimentation dans les écoles primaires et le collège y a démarré en 1972 à l’ouverture de ce dernier et leur statut expérimental leur est acquis deux ans plus tard. Une architecture particulière été pensée pour faciliter les innovations. Cependant le travail de recherche ici rapporté porte sur les années 1990-2000. Pris dans des interdépendances plus pressantes qu’au départ, les dispositifs innovants doivent s’intégrer dans un moule plus institutionnel. Il est ici, durant les années en question, aussi question de diverses initiatives au niveau national pour favoriser l’éclosion ou la préennisation d’expériences pédagogiques innovantes. Le texte n’évoque pas ce qui suit et on peut à la fois le comprendre, vu les bornes temporelles ficées et le regretter car il semblerait que le dispositif éducatif n’ait pas porté tous ses fruits. Quand on sait qu’en 2017, toujours par malveillance,le collège du quartier de La Villeneuve a été incendié en 2017 et que l’année suivante il y a eu une tentative de mettre le feu à une école toujours du même lieu, on se dit que la progressive paupérisation de cet espace a eu de terribles conséquences.

Des cas de contestations parentales sont présentées particulièrement pour Saint-Denis et Épinay-sur-Seine par Félicie Roux. 5Elles ont été portées par l’association départementale des parents d’élèves FCPE. Il y avait notamment une demande de renforcer les personnels auxiliaires de vie scolaire (pour les enfants handicapés) et les membres des réseaux d’aide travaillant en direction d’élèves du primaire présentant une adaptation insuffisante aux exigences scolaires ainsi que d’avoir du personnel enseignant formé (le nombre de vacataires est non négligeable pour ce département) sans compter un personnel suffisant pour remplacer les enseignants en congé-maladie. On restait là dans les moyens humains et ne remontait pas la question de la pédagogie délivrée. L’argumentation globale portait, à juste titre, sur une discrimination territoriale. On évoque là notamment le type d’actions mobilisatrices et le type de personnes engagées dans celles-ci. On aimerait trouver à l’avenir une étude sur le discours et les actions de l’association Front des mères à Bagnolet (autre commune de la Seine-Saint-Denis); celle-ci est portée par des militantes qualifiées d’indigénistes dont Fatima Ouassak.

Marie Doga, Valérie Larrosa et Fanny Parent nous souligne la relative importance numérique d’écoles hors contrat. Elles sont portées par des courants idéologiques des plus divers. On évoque là l’établissement Al Badr à Toulouse, l’une des écoles confessionnelles musulmannes hors contrat de l’hexagone. Il est question là également d’école où on veut s’adapter aux besoins et au rythme des enfants et à philosophiquement à l’opposé du réseau Espérance banlieues.


 

Pour connaisseurs Peu d'illustrations

Zaynab

Note globale :

Par - 709 avis déposés - lectrice régulière

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