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Démobiliser les quartiers

Démobiliser les quartiers
Presses universitaires du Septentrion 284 pages
1 critique de lecteur

Avis de Jean-Pierre : "Si les réponses ne t'intéressent pas, ne pose pas de questions (Elif Shafak)"

La préface est du sociologue Vincent Geisser qui à l’époque enseignait l'Institut de recherches et d'études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM), avant d’en devenir directeur en 2024. Il écrit que : « Les auteur·e·s mettent en évidence les transactions collusives entre les différentes catégories d'actrices et d’acteurs intervenant sur le terrain, mais aussi la part prise par les "acteurs dominés" dans les modes de démobilisation, ainsi que la réversibilité des rôles et des statuts. En deux mots : comment les « cibles » des politiques répressives peuvent aussi devenir actrices et acteurs de leur propre démobilisation ? Au-delà des politiques locales et nationales d’allocation des ressources, de répression et de surveillance, la démobilisation est le produit d’une série de décisions et d’actions publiques multiformes, souvent désordonnées et incohérentes qui ne paraissent "faire système" qu’a posteriori » (page 10). Il pense que l’ouvrage décrit « le processus de cooptation des élu·e·s issu·e·s de l’im migration postcoloniale dans le système politique français ; les rela tions entre les organisations musulmanes et les autorités publiques ; et les formes d’autoritarisme développées par les actrices et acteurs politiques dominés dans les régimes autoritaires et en contextes démocratiques (dissident·e·s, opposant·e·s et exclu·e·s) » (page 11). Il a notamment relevé que « les associations musulmanes locales déve loppent des stratégies de reconnaissance et de collaboration avec les détenteurs de l’autorité, non seulement pour se protéger des éventuelles menaces d’interdiction et de répression, mais aussi pour en tirer des ressources publiques, des gratifications symboliques et conforter leur hégémonie vis-à-vis de leurs concurrents musulmans » (page 13).

L’introduction est signé des trois directeurs de l’ouvrage, et s’intitule "Conceptualiser la démobilisation : pratiques de gouvernement et espace des luttes des quartiers populaires". On commence par évoquer un projet de rénovation d’un quartier à Roubaix rencontrant l’hostilité des habitants de ce lieu. La mairie exerce diverses mesures de rétorsion vis-à-vis des associations qui ont pris position contre ce projet. On peut se demander si le succès de la liste LFI en 2026, devant l’équipe sortante de droite et celle du parti socialiste, ne puise pas une partie de ses explications dans cette affaire. Généralement en fait « les quartiers populaires sont loin d’être des déserts politiques, [mais] l’action collective y demeure faible, fragmentée, contrainte » (page 17). Les contributions qui suivront permettront d’appréhender l’histoire et la structuration de cet espace militant aux frontières mouvantes puis de voir que « la démobilisation se décline selon trois modalités principales : la "disqualification", la ""répression matérielle" et la "canalisation".

Pour ce trio d’auteurs « l’espace militant des quartiers populaires (…) se situe à la confluence de différents espaces militants : celui de la cause des étranger·ère·s et des immigré·e·s, des luttes antiracistes – elles-mêmes fortement fragmentées entre les organisations se qualifiant "d’antiracisme politique" et celles, plus anciennes, "d’universalistes" ou "républicaines" –, des luttes urbaines et des mobilisations pour l’égalité d’accès aux services publics (école, police, justice) » (page 21). Ils distinguent trois vagues de luttes des quartiers populaires et de l’immigration en France. La première est celle des années 1970 marqué notamment par la création du Comité Palestine et les luttes dans les foyers Sonacrota. La seconde se situe dans la décennie suivante avec en particulier la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. La troisième est portée au départ par les débats débouchant sur le vote de la loi sur l’interdiction des signes religieux à l’école, un texte voté en 2004. Cette étape est également marqué par des révoltes urbaines, singulièrement celle de 2005 et plus récemment (l’ouvrage ne pouvant en parler) de 2003.

Dans ce livre, il s’agit aussi d’analyser les divers processus institutionnels et politiques amenant les individus et les groupes à se démobiliser. On parle ici essentiellement des pratiques de démobilisation issues des pouvoirs publics, à savoir de l’État, des collectivités territoriales, du système judiciaire, de la police. La démobilisation est rendue visible par la perte de membres et l’affaiblissement des capacités de mobilisation, le déclin de l’activité militante (baisse du nombre de manifestations, d’évènements organisés), la transformation de la ligne politique ou idéologique défendue (dans le sens d’une déradicalisation, via un processus d’institutionnalisation) et la transformation du fonctionnement organisationnel (bureaucratisation, professionna lisation, divisions).

Les contributions successives sont les suivantes : " Du bidonville à la cité : répressions et mobilisations sous contrainte à Nanterre, de la Guerre d'Algérie au début des années 1990" (de Victor Collet), "La démobilisation des Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue (1985-1998) ou les effets contradictoires de la reconnaissance publique" (de Foued Nasri), "Distinguer les « bons » des « mauvais » musulmans. Enquête dans les archives du ministère de l’Intérieur des années 1990" (de Margot Dazey), "Un « barbu » dans le conseil citoyen : répressions et réaffiliations politiques dans l’ex-banlieue rouge grenobloise" (par Romain Gallart), "Du quartier des expulsions au quartier de l’espoir. Disqualifier des mobilisations par la construction d’alternatives concurrentes à Ciutat Meridiana, Barcelone" (par Marion Lang), "Stigmatisation sociospatiale et démobilisation des mouvements d’habitant·e·s dans les projets de rénovation urbaine" (par Janoé Vulbeau), "Le développement social urbain dans les HLM : entre substitution et contournement des associations de locataires" (par Benjamin Leclercq), "La démobilisation par le partenariat. L’exemple d’une association de quartier à Lille" par (Thomas Chevallier), "La mémoire des habitant·e·s face à la gentrification ? Comment la contestation sur projet cadre les mobilisations locales" (par Morane Chavanon), "Encadrement, répression et résistances ordinaires dans les économies populaires" (du Collectif Rosa Bonheur), et "Une vie sans lutte, c’est une vie qui ne sert à rien" (un entretien avec Fatima Ouassak qualifiée de militante indigéniste par certains).

Les lieux évoqués sont dans l’ordre : Nanterre, la banlieue lyonnaise (il est question là de l’élection au parlement européen de Djida Tazdaït sur une liste écologiste, ajoutons qu’elle passera assez rapidement au parti radical valoisien, fondera le Mouvement des musulmans laïques de France et se plongera dans un itinéraire professionnel relevant de la cooptation), l’ensemble de l’hexagone, une commune de l’agglomération grenobloise non citée mais facilement identifiable comme Fontaine, de Barcelone en Espagne, une ville d’environ 20 000 habitants au nord de la France, l’ensemble du territoire métropolitain, Lille, Saint-Étienne, Denain par déduction du fait que la cité est donnée comme la ville la plus pauvre de l’hexagone, Bagnolet.

Pour connaisseurs Peu d'illustrations

Note globale :

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