Avis de Benjamin : "La laïcité n'est pas une opinion, c'est la liberté d'en avoirune (Ferdinand Buisson)"
Il s’agit là pour l’essentiel des actes du colloque Religions et laïcités en France et en Belgique, 1990-2020 qui s’est tenu en avril 2022 au campus Condorcet. Cette manifestation était organisé par le Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL), un laboratoire de recherche du CNRS et de l’École pratique des hautes études, et le Centre Interdisciplinaire d’Étude des Religions et de la Laïcité (CIERL) de l’ULB.
Dans l’introduction, Jean-Philippe Schreiber rappelle que, trente ans auparavant, ces deux laboratoires de recherches avaient organisé un colloque conjoint sur le même thème. Or entre ces deux dates, le paysage religieux, de sécularisation et de pratiques de la laïcité a évolué dans ces deux pays. « Le religieux s’y est vu investi comme jamais par le social et le culturel, singulièrement dans sa dimension identitaire, et s’est révélé par une tendance générale qui peut sembler paradoxale, mais voit la religion utilisée comme ressource politique et sociale dans des sociétés parmi les plus sécularisées, il y a la place de la religion dans l’espace public, rappelle Olivier Roy » (page 8). Il rappelle également que Jean-Paul Willaime disait que le XXIe siècle est un temps où le religieux interroge de manière aiguë l’espace public de nos sociétés.
Philippe Portier livre la première communication intitulée "De la laïcité formelle à la laïcité substantielle: La politique religieuse d’Emmanuel Macron". L’auteur note que la sécularisation s’est accélérée en France et donne l’exemple de l’adhésion à la liberté d’avorter, un phénomène porté par plus des trois-quarts des Français alors que les religions dominantes dans l’hexagone s’y opposent. Parallèlement les croyants développent un esprit identitaire d’esprit intangisant, souvent loin d’un libéralisme moral vis-à-vis de questions de société.
Emmanuel Macron croit en l’utilité sociale de la religion. D’autre part pour lui, la France a des racines judéo-chrétiennes qu’il pense alimenter encore de nos jours la société française. Il demande à tous les croyants une adhésion aux grands principes de l’État français et entend donc lutter contre contre le séparatisme islamique porteur d’une contre-société. « L’intention d’Emmanel Macron n’est pas de remettre en cause, comme c’est le cas dans le modèle assimilationniste, toute expression des identités particulières. (…) Sa logique est intégrationniste : la République admet les différences , à condition cependant que, ne traduisant aucune identité lourde, elles s’énoncent dans la conformité aux "valeurs", tout à la fois morale et civiques et culturelles, que l’État définit » (page 28). « La thèse de Jean-Fabien Spitz (…) est que le texte macronien est le produit de l’expansion du néolibéralisme : en fixant la responsabilité de la déhiscence de la société sur les populations immigrées, il viserait à occulter le fait que le malheur social procède bien d’abord des dérives inégalitaires d’un système tout entier porté par la recherche infinie du profit. D’autres l’expliquent par sa nécessité politique. Gilles Kepel est allé dans ce sens. Ses études de terrain l’ont conduit à considérer que la sécession était déjà là. Si la société veut résister à la violence qui l’accompagne, il faut bien que l’État intervienne en rapatriant sous des valeurs de cohésion des comportements déviants » (page 35). On associe les religions organisées à la régulation publique en les plaçant sous l’orbe axiologique que l’État définit.
Caroline Sägesser propose ensuite un texte intitulé "Politique et religion en Belgique: axes de tension récents. Le cadre de l’univers religieux d’outre-quiévrain est esquissé. Les lois portant la sécularisation ont été adoptés lorsque le parti démocrate-chrétien flamand a perdu largement de son influence et le parti démocrate francophone est passé à de mauvais résultats le conduisant d’ailleurs à perdre toute référence à ses origines catholiques, devenant le Centre démocrate humaniste en 2001 puis Les Engagés.
La reconnaissance des cultes a été progressive en Belgique : 1831 pour la catholicisme et le judaïsme, 1835 pour l’anglicanisme, 1876 pour des cultes protestants, 1974 pour l’islam, 1985 pour l’islam et 2002 pour la laïcité. L’auteure disserte sur les modalités de leurs financements, l’organisation du culte islamique, l’enseignement des religions à l’école publique et l’importance des établissements catholiques, le port des signes convictionnels ostentatoires, l’interdiction de l’abattage rituel dans deux régions sur trois (il est autorisé à Bruxelles-capitale), le passage d’un discours laïque de la gauche à la droite et au centre. Citons personnellement à titre d’exemple l’ouvrage Écoles islamiques: La communautarisation de l’enseignement de Jean-Claude Laes, ce dernier étant membre du Mouvement réformateur, un parti appartenant à la famille libérale francophone qui a connu virage à droite sur les plans économique et social.
Patrice Rolland donne le texte "Les décisions de justice relatives aux religions et convictions : la France". Il est question là des lieux où s’appliquent les lois de laïcité et les contenus du principe de laïcité. Stéphanie Wattier décine le cas belge pour le même sujet mais n’aborde pas cela sous le même angle. Cécile Vanderpelen traite des évolutions du monde catholique belge depuis 1990. Les façons de vivre sa foi ont évolué et il y a une forte individualisation dans l’univers de la croyance. Joëlle Allouche-Benayoun nous évoque les évolutions du monde juif français depuis 1990. Là encore le paysage religieux se révèle fragmenté, ceci d’autant que les références culturelles ont toujours été diverses dans cette communauté. Sébastien Fath annonce le qualificatif de famille recomposé pour le protestantisme français, en effet, dans l’enensmble métropolitain plus l’outre-mer, le poids des évangéliques est devenu prépondérant (avec une dimension fortement créole et africaine) face aux traditions réformées et luthériennes (qui se sont unies). L’univers de la foi passe, dans ce milieu, de façon importante par des connections à internet.
Fatiha Kaouès choisit d’évoquer les aumôneries musulmanes dans le milieu carcéral. Elle s’intéresse aux aumonières musulmanes, une trentaine en France du point de vue de leurs activités et à la façon dont elles sont reçues tant par les incarcérées que le personnel pénitentiaire. Comme les aumôniers de toutes les réligions travaillant en prison, elles possèdent un DU de laïcité. Il est particulièrement intéressant que soit ici particulièrement évoqués les personnes radicalisées. L’essentiel du contenu est portée par les idées exprimées par une aumônière née au Maroc et arrivée en métropole à l’âge de 17 ans. Elle eerce soit à Rennes soit à Fleury-Mérogis. Notons qu’elle exprime ses grandes difficultés à combattre, quand elle est déjà ancrée, l’idée de certaines comme quoi il est légitime de vouloir « former une communauté fermée sur le territoire français pour y appliquer la charia » (page 113). Les derniers mots de la conclusion sont : « les aumônières soutiennent auprès des détenues un discours positif sur la laïcité, non pas seulement ajusté aux normes républicaines, mais aussi surtout adossé à un registre religieux. Cette deuxikème compétence, celle d’expertes en religion, apparaît dès lors comme une condition au déploiement de leur légitimité et de leur autonomie » (page 119).
"L’islam en Belgique depuis 1990" est un texte signé conjointement par Corinne Torrekens et Jean-Benoît Pilet. Représentant, comme en France, la deuxième religion outre-quiévrain, l’islam est porté par des communautés de pays d’origine très divers. Les formes de leur pratique sont présentées, ainsi que notamment leur sentiment de discrimination. Comme dans l’hexagone, les jeunes générations sont plus investies dans leur religiosité et ceux qui sont globalement les plus dîplomés présentent des marques de foi plus affichées.
Jeffrey Tyssens et Niels De Nutte traitent des évolutions du monde laïque belge depuis 1990. On relèvera ceci : « La volonté de dépasser la libre pensée classique et de créer un humanisme dit "pratique" (consistant notamment dans l’offre de services moraux aux non-croyants) mena finalement à une volonté d’être reconnu en tant que communauté, tout comme les religions reconnues, et d’obtenir une part du budget des cultes, afin de pouvoir organiser cet humanisme pratique de manière professionnelle » (page 137). On note également l’effort, tant côté francophone que néerlandophone, de se tourner vers des musulmans voulant sortir du communautarisme ethnique et religieux ou maintenir leur foi tout en intégrant les valeurs laïques. Le Collectif Laïcité Yallah est l’instrument le plus visible en la matière, il a été créé le 12 novembre 2019 à l'initiative du Centre d'Action Laïque (voir https://collectif-laicite-yallah.be/).
Anne Lancien évoque les évolutions du monde laïque français depuis 1990. On donnera le nom des différentes parties de l’article : Islam et monde laïque français : de la diversité culturelle aux enjeux liés au genre, Un monde laïque divisé, Une distanciation au sein de la dialectique laïcité par le haut/laïcité par le bas. Dans la première partie, l’évolution de la pensée en matière de laïcité par la Ligue de l’enseignement est notamment présentée. Cette dernière passe de la laïcité ouverte à la laïcité plurielle puis à la laïcité de dialogue. Pour le second volet, Anne Lancien parle du fossé irrémédiablement creusé au moins depuis 2004, avec un renforcement en 2016 (année où démissionnent de l’Observatoire de la laïcité Jean Glavany, Hugues Portelli, Françoise Laborde et Patrick Kessel démissionnent de l’Observatoire de la laïcité). Il s’agit là de distinction entre ceux qui défendent la laïcité avec une volonté assimilationniste basée sur la lutte contre le communautarisme et l’oppression des femmes et ceux qui souhaitent l’intégration au nom de la liberté de conscience et l’égalité des droits.
Juliette Masquelier offre une communication nommée "Etat, religion et genre en Belgique : du clivage historique aux nouveaux défis du pluralisme". Elle examine d’abord les débats autour de la dépénalisation de l’avortement et le mariage des couples du même sexe. Elle poursuit avec la question de l’apparition d’un discours d’opposition vis-à-vis de certaines pratiques dans l’islam au nom de l’égalité entre hommes et femmes, des droits des minorités sexuelles mais aussi de la protection animale. À ce propos Jasbir Puar (une universitaire américaine portant l’idéologie queer) a parlé d’homonationalisme servant à instrumentaliser des politiques racistes, islamophobes et xénophobes. Ceci se fait en opposant un "Nous" présupposé tolérant à un "Eux" déclaré archaïque et intolérant.
Séverine Mathieu réfléchit autour des liens entre bioéthique et religions en France. Il est évidemment question là de procréation médicale assistée (PMA). En conclusion, l’auteure pointe le fait que les recommendations bioéthiques de l’Église catholique n’influencent plus la majorité des fidèles même si un activisme de certains groupes se réclamant du christianisme fait parler de lui. D’ailleurs les combats de ceux-ci se tournent plutôt maintenant sur la question du droit à mourir.
Laure Tisseyre s’intéresse à les évolutions de l’enseignement de la religion et de la laïcité scolaire en Belgique francophone. Il est question là pour l’essentiel de l’existence d’un cours d’éducation et de citoyenneté dans les écoles publiques (prenant la suite des cours de morale) et de l’évolution des cours de religion dans les deux filières d’enseignement.
L’avant-dernier sujet est de Vincent Génin et il est en rapport avec une archéologie comparée de la laïcité axiologique pour essentiellement le cas français, avec une petite fenêtre sur le cas belge où dans le domaine hospitalier la laïcité est à géométrie variable. On évoque là en particulier le fait que Lauren Bakir ait avanbcé que la laïcité a glissé de l’idée de principe à celle d’une valeur à charge sociale et politique. On cite là notamment la criculaire du 6 septembre 2013 de Vincent Peillon qui, dans son article 9, dit que : « la laïcité n’est pas seulement un principe qui impose des règles, mais une valeur à cultiver dans les conduites du quotidien ». Pour Jean-Fabien Spitz, dans l’ouvrage La République ? Quelles valeurs ? Essai sur un nouveau intégrisme politique paru en 2022 chez Gallimard, certains sont tombés dans un néorépublicanisme autoritaire allaut de pair avec un néolibéralisme qui se distend des valeurs démocratiques. Par ailleurs il est question là des pensées, autour d’une religion civile laïque, singulièrement de l’historien Albert Mathiez, de Ferdinand Buisson, du philosophe Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon et de son fidèle Prosper Enfantin, ainsi que de Rousseau.
Alfonsina Bellio livre la dernière contribution, à savoir celle nommée "Dynamiques centre-marges et recomposition du religieux en France". Le premier mot du contenu est "vorticité" pour mieux faire passer que l’idée religieuse est portée par un tourbillon de nouvelles attractions spirituelles. Il est évoqué ici la fabrication d’enfants en maladie incurable comme saint par l’Église catholique. Sans les qualifier de saints, des écrits des Témoins de Jéovah, que nous avons personnellement lus, utilisent un style similaire en particulier pour des enfants refusant la tyransfusion sanguine.
L’écrit de Jean Baubérot, qui avait ouvert le colloque, sert ici de postface. Il a pour titre "La laïcité, exception française ou principe international ? Retour sur les origines d'une coopération franco-belge". L’auteur les apports de la technique comparative entre les laïcités belge et française. Il conclut en rendant hommage à Hervé Hasquin (né le 31 décembre 1942 à Charleroi, il est franc-maçon, enseignant à l'université libre de Bruxelle et parlementaire de tendance libérale). L’apport de ce dernier s’est notamment fait pour en 1994 avoir « dégagé deux typlogies de la laïcité et de la régulation des cultes par les pouvoirs publics : la première concerne les rapports État-Église, la seconde a trait au financement des cultes. L’optiqueréciproqur de la séparation comporte deux variantes, les États à régime de séparation (France, Portugal) et, plus nombreux, les États de type séparatiste, avec un système d’indépendance réciproque entre l’État et les Églises, mais comportant des accords de plus ou moins grande coopération (Allemagne, Irlande, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Alsace et Moselle, Espagne, Italie). Ces différents États de l’Union européenne sont opposés de l’Union européenne sont opposés aux trois États à religion officielle (la Grèce, le Danemark et le Royaume-Uni). Le financement des cultes peut se ramener à trois modèles principaux, le système où il n’existe aucun financement public (France, Portugal, mais aussi Irlande, Pays-Bas et également Royaume-Uni). Celui où existe un impôt d’Église (Allemagne, Italie, Espagne, Danemark) et, enfin, le système du financement par l’État (Belgique, Luxembourg, Alsace-Moselle, Grèce) » (page 222-223).
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