Avis de Benjamin : "En France, il y a trois sujets explosifs: le SMIC, la Sécurité sociale et la laïcité (Marc Blondel), C'est un dirigeant faible qui a besoin de la religion pour soutenir son gouvernement (Atatürk)"
Jean Baubérot assure la préface de l’ouvrage dans sa version française. Ce livre est paru en anglais lors de l’année 2017. Le titre était alors The Politics of Securalism: Religion, diversity and institutionnal change in France and Turkey. La version française a été enrichie de très nombreuses pages. Par ailleurs il y a reproduction d’un entretien de plusieurs feuilles entre Murat Akam et un autre membre de la Vigie de la laïcité, à savoir Jean-Louis Bianco. Ce dialogue date de mai 2023, Jean-Louis Bianco y avance que dans les dernières décennies, on est passé d’une laïcité-liberté à une laïcité de surveillance et de contrôle. Il rappelle que le président Sarkozy, en évoquant une laïcité positive, a plus largement ouverte une boîte de Pandore qui se caractérise par une adjectivisation du mot "laïcité".
Jean Baubérot annonce que « pour Akan, la trajectoire de la laïcité française "s’est inversée" par rapport à son moment fondateur : elle s’est détournée du "niveau institutionnel général qu’elle occupait sous la Troisième République pour se tourner vers le niveau identitaire". Le "religionisme civil d’État" a prédominé et l’action gouvernementale s’est souvent située dans la filiation des positions (à l’époque minoritaires) des "tenants de la religion civile", tentant "d’abstraire une notion générale de la religion de la religion confessionnelle". Ce constat évoque, selon Akan, le cas turc : en Turquie également, les laïques kémalistes se sont appuyés "sur de telles abstractions tout en défendant le religionisme civil d’État au niveau institutionnel" (page 11).
Une page plus loin, notre auteur français écrit : « Comme pour la France, Akan refuse d’envisager les cheminements sociohistoriques de la laïcité turque à partir d’une opposition binaire entre anticléricaux et religieux et il insiste sur l’importance, nettement plus forte que dans la France de la Troisième République, prise par le "religionisme civil d’État", reposant sur "l’idée d’une religion majoritaire et de l’utilité [sociale] de la religion". Akan explique cette différence par trois facteurs. D’abord la religion concernée n’est pas la même : l’islam ne possède pas une structure hiérarchique unifiée, cette religion n’est pas une institution du même type que l’Église catholique (ce qui faisait d’ailleurs dire, dans les années 1860, à un laïcisateur comme Pierre Larousse, que l’islam était moins "clérical" que le catholicisme). Tendanciellement, en France, le danger ressenti par le politique a visé et l’Église catholique et les congrégations alors qu’en Turquie il a moins concerné l’islam lui-même que les ordres religieux. Ensuite, le traité de Lausanne du 24 juillet 1923, âprement négocié et considéré par certains Turcs comme une ingérence internationale dans leurs affaires internes, comporte une série d’articles (les articles 37 à 45) qui concernent la "protection des minorités" non musulmanes, leur garantissant des droits et des libertés. Des kémalistes estimèrent que ces minorités bénéficiaient de "privilèges" par rapport à la majorité musulmane. En France, l’argument d’une majorité brimée et de minorités religieuses avantagées ne fut invoqué que par des catholiques ».
La partie centrale de l’ouvrage se présente ainsi :
Chapitre I Voyage à travers les approches analytiques et herméneutiques
Chapitre II Rendre compte des aboutissements et des trajectoires institutionnelles. Finalités politiques, idées et institutions
Des idées aux institutions : les chaînons manquants
L’État laïque anormal et la question de la modernité en Occident et en dehors
Défendre les institutions avec les principes généraux ou avec des convictions profondes?
Chapitre III La politique de laïcité dans la France de la Troisième République
Les républicains opportunistes, les lois sur l’enseignement laïque et l’enseignement religieux facultatif
Les républicains opportunistes et le Concordat
Le régime concordataire (1801-1905) : l’ordre remplacé
La reconfiguration des forces politiques : vers la Chambre de séparation de 1902
La dimension politique de la loi du 9 décembre 1905
L’Action libérale populaire et la Séparation
Le rapport Briand du 4 mars 1905Les discussions au sein de la Chambre sur l’article 4
Chapitre IV Politiques de laïcité positive et de diversité dans la France contemporaine
Laïcité positive et mobilisation de l’Église catholique
Le rapport Stasi et la loi du 15 mars 2004
L’instauration du CFCM et la création de lycées musulmans
Enseigner la religion « comme un fait » ou « comme une culture », mais pas « comme une foi »
Chapitre V La politique institutionnelle de laiklik (la laïcité) dans la Turquie kémaliste
Le Parti républicain du peuple kémaliste : républicains opportunistes ou combistes?
Le nouvel esprit du Parti républicain du peuple kémaliste avec la transition vers un système multipartite : des républicains progressistes?
Le débat sur les cours de religion facultatifs au Congrès national de l’éducation de 1953
La question du Diyanet séparée : la discussion du 22 février 1951 sur le budget du Diyanet
Le soutien d’Ali Fuad Başgil au cours de religion et la question de la séparation pour plus de religion
La politique institutionnelle de laiklik dans la rédaction de la Constitution de 1961
Les voies multiples vers « l’État bâtit l’infrastructure pour la majorité »
Défendre la liberté religieuse et plus encore : les limites du séparatisme sous les contraintes infrastructurelles
Défendre le régime contre la liberté religieuse « illimitée » : intriquer l’institutionnalisme et la sociologie moderniste avec l’historicisme, le culturalisme et l’expertise
Utiliser la religion : construire une infrastructure religieuse pour la gouvernance
La politique institutionnelle de laiklik dans la rédaction de la Constitution de 1982
La pression militaire en faveur de la « moralité religieuse » et l’émergence d’une société civile islamiste
Le Conseil national de sécurité
Chapitre VI Le Gouvernement sincère (Samimi Hükümet), les politiques institutionnelles de la religion et la diversité dans la Turquie contemporaine
La politique de l’AKP au sujet du Diyanet dès 2005
L’AKP et l’establishment militaire kémaliste font chacun un pas l’un vers l’autre
Ouverture démocratique : le projet d’unité et fraternité nationale
Le contexte immédiat : en route pour les ateliers
L’« ouverture » qui jamais ne vient : l’idée d’un atelier et la cage de fer procédurale
Définir et voir les « alévis »? L’État des « biens » contre la société des « droits »
Sur la « question alévie » : l’État non neutre contre les citoyens universalistes
La science et la fraternité/sororité religieuse contre l’histoire
La loi du 30 juin 2010 sur la Direction des affaires religieuses
Les élections de 2011 et une nouvelle Constitution dans un contexte de détentions arbitraires, de violence et de violations de la liberté d’expression
Le discours?
Histoire ou présent?
Contre l’histoire : la Constitution en chantier?
Révision du système éducatif turc et cours de religion obligatoires et facultatifs
Chapitre VII Conclusion
Nouveaux chapitres pour l’édition française :
Chapitre VIII Une laïcité à bout de souffle? La loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République
Introduction
Attaques terroristes et loi sur la laïcité
Un débat parlementaire sur la laïcité en régression : la polarisation et le débat sur la dénomination
La défense des services publics : privatisation et séparatisme
La suppression de l’Observatoire de la laïcité et la prise de pouvoir par l’exécutif
Le président Macron et la laïcité
Chapitre IX Le recul de la laïcité en Turquie. Une trajectoire confisquée de la laïcité
Introduction
La laïcité kémaliste : française ou différente ?
Une trajectoire confisquée de la laïcité I : le Diyanet en mutation
Une trajectoire confisquée de la laïcité II : la restructuration de l’éducation
Une trajectoire confisquée de la laïcité III : gouverner par règlements administratifs
Une trajectoire confisquée de la laïcité IV : l’idée de majorité musulmane en droit
Conclusion
Si on sait que le premier pays à réaliser la Séparation de l’Église et de l’État fut le Mexique et on apprendra certainement en plus que « le 5 février 1937, le terme "laïc" est inscrit dans la Constitution [de la Turquie], les ordres religieux sont retirés de la protection de l’article 75 sur la liberté de conscience, et la liberté d’opinion philosophique est désormais inscrite avec la liberté de religion » (page 157).
Dans son premier chapitre, l’auteur signale qu’en 2013 la Turquie a aboli l’interdiction du voile alors que la France a réglementé le port des signes religieux en 2004. Depuis l’époque kémaliste, les imans sont payés par l’État turc et le temps des cours de religion, dans les écoles publiques, a triplé avec le parti de l’AKP. Murat Akam avance que la situation actuelle par rapport à la place de la laïcité dépend de l’équilibre évolutif entre le libéralisme, l’anticléricalisme et le religionisme civil d’État. Ce dernier courant désignant la mobilisation de la religion comme ciment de la société est mal décrit et ses adeptes peuvent avoir des racines idéologiques diverses.
En fait les dimensions laïques dans des pays comme la France ou la Turquie ont été bouleversées en fonction des majorités politiques, des besoins de légitimation des gouvernants et des problèmes sociaux.
En France, la loi de 1905 a été portée par un courant libéral, ouvert sur le compromis face à une frange plus anticléricale et répressive. Sous couvert de laïcité positive, sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, il a été invoqué une tradition catholique comme socle historique de la nation. Cet héritage a pu imposer des restrictions d’expression à d’autres courants religieux. La loi du 24 août 2021 « confortant le respect des principes de la République », y voyant porte une instrumentalisation d’une certaine forme de laïcité.
Dans le cas de la Turquie, l’après Première Guerre mondiale s’est ouverte sur une laïcité kémaliste (laiklik) a opté pour un contrôle étatique du clergé sunnite avec la salarisation de ce dernier. Sont ignorées les musulmans hétérodoxes (tels les Alévis) ou les non-musulmans (des chrétiens de diverses obédiences et les juifs).
En 1982, la junte militaire turque avait déjà rendu obligatoires les cours de religion à l’école. Avec l’arrivée au pouvoir d’Erdogan et de son parti l’AKP, s’est imposée un islamo-nationalisme. Ainsi dans les deux pays, la laïcité est redevenu un terrain d’affrontement où l’intolérance a gagné de l’espace. En France, la crainte notamment d’un multiculturalisme déstabilisant la société a été brandie. Plutôt que de financer un islam modéré (qui en fait profite pour partie à une vision intolérante de qui est à reconnaître ou pas comme musulman) et dépenser des sommes en matière de mesures sécuritaires, l’auteur pense que le budget pour mener des politiques sociales d’intégration serait bien plus efficaces dans le domaine du vivre ensemble.
Pour connaisseurs Aucune illustration