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Iran, islamisme, laïcité

Iran, islamisme, laïcité
Héliade286 pages
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Avis de Benjamin : "L’Iranien peut mourir, mais n’acceptera pas l’humiliation"

Didier Idjani est un sociologue franco-iranien, il a enseigné à l'université Sorbonne Paris-nord, l'université Gustave Eiffel, l’École centrale et le CNAM. Il est membre du Comité laïcité république. L'ouvrage est sorti peu de temps avant que le président Trump ne se lance dans un bombardement massif de l'Iran. 

Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot assure la préface. Il affirme notamment que le fondamentalisme iranien  a une prétention totalisante et que le citoyen est dissous dans la communauté de l’islam. Il souligne que l’Iran a eu une histoire riche avant son passage à l’islam et que le maintien de la langue persane (très différente de l’arabe) a permis la conservation d’une culture originale gardant certaines traditions. Ainsi la figure du savant et du poète critique est une donnée constante. Par ailleurs par le fait de la nature du chiisme, jusqu’à l’apparition de la République islamiste, il n’y avait pas d’autorité religieuse indiscutable et donc de dogmatisme religieux. Aujourd’hui la société iranienne s’est sécularisée. Pierre-Henri Tavoillot rappelle que : « la laïcité ne nie pas la foi ; elle protège l’espace où la foi peut exister sans devenir la loi, contrainte ou hiérarchie politique » (page 11).  

Didier Idjani propose une introduction et un préambule pour précéder vingt-deux chapitres. Ceux-ci se nomment respectivement : Concept de la sécularisation et du désenchantement du monde, Sécularisation en Iran : de la Révolution constitutionnelle à la Révolution islamique de 1979, Révolution, pouvoir politique et fascisme islamique, Analyse de la structure du pouvoir totalitaire islamique, Système de renseignement et appareil idéologique religieux, L’assassinat d’Ebrahim Raïssi, l’exacerbation des contradictions et les réformistes, Le pouvoir politico-militaire et sa politique coloniale au Moyen-Orient, Préparation de la société iranienne à un état laïque et séculier, Évolution de la sécularisation dans les statistiques et la mentalité sociale, La laïcité dans la coexistence sociale et la liberté de critiquer la corruption religieuse, La laïcité iranienne et le sécularisme du pouvoir en démocratie, Sur l’éthique des intellectuels, Étude de la relation entre intellectuels et l’islam, La condition de l’intellectualité en Iran est la lutte contre l’islam, La mort progressive de l’islam dans l’esprit, les femmes dans l’islam et la laïcité, Critique du Coran et de l’islam comme doit légitime, Les axes laïques pour le futur gouvernement de l’Iran, Aramesh Doostar, l’honneur de la pensée face à la décadence islamique, Islam, religion coloniale et totalitariste, L’Iran dans un processus de rupture avec le modèle politique religieux,   Les défis de la laïcité française face à l’islamisme.

L’argumentaire de Didier Idjani est très riche pour chacune de ces vingt-deux parties, aussi il est difficile de résumer les contenus respectifs. Nous avons fait le choix de nous centrer sur un passage très significatif à chaque fois.  De chacun des différents chapitres, on pourra retenir :

« L’islam considère son idéologie comme la vérité absolue et sacrée et les membres de la société doivent accepter les dogmes coraniques. Cette position dogmatique et despotique n’est pas pour vivre ensemble démocratique, mais elle est pour une vie sous la domination de l’islam » (page 30).

« Dans les années 1960 et 1970, l’Iran connut une grande avancée vers la laïcisation, mais plusieurs facteurs empêchèrent ce processus d’être aligné avec la quête de démocratie, la liberté de pensée et l’épanouissement personnel des citoyens » (page 41).

« En l’absence de culture démocratique et de revendications libérales fortes, de nombreuses couches sociales se rallièrent à la tromperie du projet de la Société monothéiste et de la justice islamique, et demandèrent le renforcement des traditions religieuses face à la modernité » (page 54). 

Le Velayat-e Faqih, doctrine qui est apparue au milieu du XXe siècle dans un univers chiite qui jusqu’alors vivait en retrait de l’univers politique. Elle a été développée par l’ayatollah iranien Rouhollah Khomeini et l’ayatollah irakien Mohammed Sadeq al-Sadre.  Elle porte l’idée d’un juriste-théologien qui guide les orientations politiques du pays. « Le Guide suprême absolu proclame son autorité et son imanat, se présente comme l’incarnation de l’obéissance à Allah et s’impose comme "Ouli al-Amr" sur la société. Il ordonne le massacre des opposants, des infidèles, des apostats et des polythéistes » (page 69). Le verset d’Ulî l-‘Amr est l’une des preuves coraniques des chiites pour l’infaillibilité et l’imamat de l’Imam Ali et des douze Imams. Il ordonne aux croyants d’obéir à Allah, au Prophète, et aux  investis de l’autorité religieuse.

«  Tous les aspects du pouvoir politique en Iran montrent un totalitarisme religieux individuel combiné à la corruption et à l’influence des réseaux familiaux et sectaires. Le pouvoir politique central, soutenu par les liens familiaux basés sur le mariage et les relations avec tel ou tel ayatollah ou général, est tissé de manière étroite » (page 88).

« Chaque faction a un espace religieux et idéologique particulier, mais est remplie de cercles familiaux, religieux et sectaires de diverses couleurs, avec des degrés d’influence et d’impact différents. (…) Leur existence est imbibée de complots, de superstitions et de manigances » (page 100).

«  La guerre a provoqué une sidération dans la société iranienne. La sidération est un état de choc intense, une sorte de paralysie émotionnelle et psychique provoquées par un évènement brutal, inattendu ou d’une violence extrême. Elle peut se manifester par : une incapacité à réagir ou à penser clairement, un mutisme ou un silence prolongé, une sensation d’irréalité, une perte de repères » (page 115).  L’auteur parle ici des conséquences du conflit de douze jours de juin 2025.

« Enfin, notre lutte pour le sécularisme et une gouvernance laïque est une lutte globale impliquant croyants et non-croyants. Leur objectif est d’établir un État et des lois basés sur la raison, l’expérience des citoyens, l’humanisme et les acquis démocratiques  mondiaux. Un tel État repose sur une constitution laïque et des lois indépendantes de toute religion » (page 131).

« L’oppression religieuse, la violence étatique et la manipulation du clergé ont nourri un sentiment de  révolte contre l’islam dans la société iranienne. (…) Avec le temps, la société iranienne devient de moins en moins religieuse et de plus en plus sécularisée. Les valeurs éthiques et humanistes prennent le pas sur les dogmes religieux » (page 143)

« Les comportements profanes dans la vie quotidienne sont une réalité ; mais l’esprit de nombreux individus reste captif de l’aliénation islamique et chiite. Les croyances rétrogrades et anti-scientifiques, ainsi que les rituels superstitieux et magiques, foisonnent dans la société (page 151).

« Les réseaux sociaux et les sites de promotion de l’islam, les multiples associations dédiées à l’enseignement du Coran et de l’islam, le lobbying actif dans les cercles politiques, les campagnes visant à présenter "le musulman comme une victime et un marginalisé", les pressions exercées sur les municipalités pour la construction de mosquées, les négociations et tractations autour du vote "musulman" lors des élections, les campagnes de propagande présentant la laïcité comme un principe "anti-islam et antireligieux", la diffusion de discours contre les athées et les figures laïques de la société, etc., font partie des stratégies et des actions des islamistes en France » (page 159).

« Notre grand effort est de lutter contre l’islam en tant que facteur de corruption historique, culturelle, sociale et psychologique. Les philosophes et penseurs critiques de la religion n’ont tué personne pour leurs idées, mais les islamistes et les fanatiques des autres religions et idéologiquement dangereuses come le nazisme et le stalinisme ont insulté, torturé et tué des gens » (page 168).

« La religion crée une structure psychologique et émotionnelle dans le cerveau, et l’individu vit dans une société où la religion a instauré un esclavage organisé » (page 169).

« Développer la culture citoyenne et la démocratie est en opposition à la culture de la communauté islamique et antimoderne. L’intellectuel iranien doit défendre les droits égaux des citoyens et promouvoir une éthique laïque et tolérante, tout en critiquant et rejetant l’idéologie totalitaire de l’islam » (page 180).

« Il existe divers niveaux de rejet, comme c’est le cas pour les croyances et phénomènes culturels. L’ambiance anti-islamique, la montée de la satire et des injures contre les imans chiites, ainsi que la critique historique, philosophique, sociologique et herméneutique du Coran, contribuent toutes à un détachement profond de l’islam » (page 185).

«  Une société dominée par l’islam est fanatique et non rationnelle. La critique de l’islam a pour objectif l’émergence d’une société rationnelle, une société où les Hommes sont apaisés et se comportent rationnellement » (page 193).  

« Beaucoup de forces politiques parlent de sécularisme, mais le contenu de cette proposition n’est pas clairement défini » (page 201). Didier Idjani  propose en conséquence les axes suivants : Révision de toutes les lois, Culture administrative laïque, Liberté pour les croyants, Liberté de critique, Savoir et culture, Une société laïque et anti-superstitions.

Aramesh Doostar (24 mai 1931 – 27 octobre 2021) est un philosophe héideggerien laïque,  exilé en Allemagne, notre auteur développe certains aspects de sa pensée. « Il met l’accent sur la critique de la dégradation mentale et intellectuelle des Iraniens, affirmant que notre littérature, notre mentalité, nos croyances et nos comportements sont influencés par la religiosité, et que l’islam a joué un rôle fondamental dans la corruption et la faillite intellectuelle de notre peuple » (page 207).  

« Ce qui retient particulièrement l’attention de Tocqueville, c’est l’intensité de la violence dans le Coran. Il estime qu’aucune autre religion ne soutient la violence à un degré aussi élevé que l’islam » (page 217).

« Quel est l’objectif ? Un monde prospère et libre, un monde de raison, de philosophie et de science, un monde où l’art est sans limites, où l’amour n’a pas d’interdits, où règnent l’égalité entre  hommes et une harmonie avec la nature, un monde doté d’un pouvoir politique laïque et d’une liberté de pensée absolue, un monde débarrassé des immondices du Coran, de l’islam et de la tyrannie, un monde d’êtres humains modernes et de citoyens conscients » (page 236).

Dans le dernier chapitre,  Didier Idjani  évoque Charlie Hebdo qui n’est pas créé uniquement par Cavanna (comme l’écrit notre auteur) mais au moins autant à l’initiative du professeur Choron. On analyse les axes idéologiques des terroristes islamistes agissant en Occident.  Didier Idjani 

déconstruit également ici la laïcité turque où la religion est contrôlée par l’État et où depuis 1982 l’enseignement religieux, en phase avec le seul sunnisme, est obligatoire à l’école publique. Ce dévoiement amène à l’affirmation par  Didier Idjani  que   dans la constitution laïque qui devrait voir le jour en Iran « le principe fondamental doit être l’absence d’intervention de la religion dans les affaires nationales, gouvernementales, éducatives et juridiques, et d’autre part l’absence d’intervention de l’État dans les affaires internes des religions » (page 255).

La postace contient un passage significatif, à savoir : « l’islamisme représente une menace mondiale, opposée à la raison, à la science et à la liberté de pensée. En Iran, nous menons deux combats politiques : l’un pour le sécularisme et la laïcité, l’autre contre l’islam » (page 258). Les termes agressifs vis-à-vis de l’islam dans son ensemble sont en effet très présents dans cet ouvrage et des propos seront jugés blasphématoires par les croyants se référant au Coran.

Je pense par ailleurs que l’auteur aurait gagné à consacrer un chapitre entier au mutazilisme, présent à Bagdad et Bassorah au VIIIe et IXe, afin de montrer que raison et religion ne furent pas toujours incompatibles et cela aux débuts même de l’islam. Ceci aurait été d’autant plus intéressant que certains types de raisonnement du mutazilisme ont été adoptés dans le chiisme. On pourra d’ailleurs trouver un intérêt dans l’existence d’une association francophone qui se présente là https://mutazilisme.fr/.

Faute de toujours distinguer islam et islamisme, cet ouvrage rebutera les musulmans francophones. Pourra-t-il convaincre les apôtres français du communautarisme de nombre de dangers ? Ce n’est pas certain car peu d’entre eux accepteront de s’y plonger. Il n’est d‘ailleurs pas exclu de voir traiter Didier Idjani  de "native informant".  Bref notre auteur limite, par certains de ses propos, son lectorat potentiel.  Il n’était pas souhaitable de jeter le bébé avec l’eau du bain, si on voulait dépasser largement  le lectorat qui se reconnaît spontanément dans les valeurs de la laïcité.

idé cadeau

Pour connaisseurs Aucune illustration

Benjamin

Note globale :

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