Avis de Benjamin : "Demandes spirituelles et sécularisation des soins"
La revue "Histoire, monde & cultures religieuses", éditée par Karthala, présente des numéros thématiques. Pour l’année 2017 c’est d’abord le n°41 qui sort autour du sujet "Laïcité, hôpitaux, soignants" et ensuite le n°43 lui intitulé "De la tolérance à la laïcité". Cette revue verra son numéro 44 venir clore une parution qui s’est étendue sur onze ans.
Claude Prudhomme propose un éditorial intitulé "Espace public, espace privé, espace partagé". Dans ce texte, il avance ce qui inquiète nombre de laïcs à savoir «Mais la place du religieux ne se cantonne pas à un droit inscrit dans la loi. On admet aujourd’hui que la prise en compte des croyances est un élément à prendre en compte dans les soins. Le postulat (la croyance ?) selon lequel la sécularisation des soins et la priorité donnée à la dimension technique nécessitent de mettre à l’écart ce qui relève d’autres domaines a été sérieusement ébranlé par les travaux récents. C’est pourquoi le dossier s’intéresse à ces demandes spirituelles, exprimées explicitement ou implicitement par les patients, qui obligent à réexaminer la tentation de mettre hors champ le religieux. Elles conduisent à mieux comprendre le discours codé des patients ou de leurs familles ».
L’intervenant suivant Nacime Chellig, dans une contribution intitulée "Pratiques soignantes et processus d’identifications: À quel soin s’identifier ?", annonce succinctement les idées fortes portées par les auteurs. Avançant que « les soignants, qui occupent une position singulière de médiation, sont dans une pratique de l’accompagnement au patient pré et post-soin », notre auteur entend certaines « pratiques soignantes (ne fassent pas que) de la technicité le seul critère d’évaluation et le seul mode de prise en charge d’un mal être somatique ou psychosomatique ». Il justifie ce discours par une volonté d’avoir une approche ethno-médicalisée.
Haouès Seniguer présente un texte intitulé "Le communautarisme: faux concept, vrai instrument politique". Cette contribution commence pratiquement par «nous sommes ainsi passés, en quelques années et par touches successives, d’une laïcité-fin en soi à une laïcité-moyen, destinée précisément à d’autres fins qu’à préserver un cadre général pour l’expression possible des libertés individuelles, comme le révèlent fréquemment des discours politiques tous bords confondus, lesquels partent du postulat que l’islam et les musulmans seraient plus rétifs que d’autres catégories de la population quant à l’acceptation du principe laïque, à la liberté de conscience, de sorte à ce qu’il faille régulièrement chercher à limiter, par la loi ou administrativement, les expressions religieuses publiques, à l’exemple des arrêtés municipaux interdisant certaines tenues vestimentaires sur les plages».
Pour Haouès Seniguer, si le terme "communautarisme" n’est pas définissable comme concept, par contre le mot "islamophobie" l’est et il renvoie à ce qu’ont écrit à ce propos Abdellali Haijat et Marwan Mohammed dans l’ouvrage "Islamophobie". Par contre pour Haouès Seniguer existe bien un imaginaire communautaire. Ainsi la sénatrice républicaine du Doubs Annie Genevard est venu s’opposer à l’apprentissage de l’arabe à l’école car pour elle: langue arabe = repli identitaire = extrémisme islamique = communautarisme musulman.
Ce même auteur avance que « ceux-là mêmes qui pourfendent le plus le "communautarisme", qui le déplorent, consternés, sont ceux qui, consciemment ou non, y contribuent très largement. Cela participe clairement de la prophétie auto-réalisatrice. À titre d’exemple, des politiques marginalisent, ne serait-ce qu’au niveau des instances les plus hautes des partis, des acteurs aux origines non européennes, ou ne prennent pas toute la mesure de l’islamophobie ou du racisme antimusulman, tout en dénonçant l’entre-soi des musulmans, qui militent ensuite dans des structures organisationnelles concurrentes aux fins de faire entendre leurs voix de façon autonome, étant donné l’inertie politique ressentie comme telle ».
Nicolas Sarkozy, après sa défaite de 2012, dans ses discours « approuve un "communautarisme" légitime, celui d’une "majorité" fantasmée, et pourfend un "communautarisme" illégitime, celui de minorités tout aussi fantasmées, a fortiori quand on sait que les soi-disant minoritaires sont dans la plupart des cas citoyens de notre pays ». Par ailleurs sa présence à certains dîners du CRIF est remarquée, alors que s’y tiennent des discours communautaristes.
Le parti, s‘appelant encore le Front national, dénonce une islamisation rampante du pays, associant communautarismes, terrorisme et islamisme. Après avoir évoqué la grande diversité des positions des socialistes à propos d’un danger communautariste ou non, Haouès Seniguer expose le contenu du discours tenu par Nabil Ennasri, auteur notamment des "7 défis capitaux: Essai à la destination de la communauté musulmane de France". Ce Frère musulman, de nationalité française, entend que les musulmans les plus pratiquants mettent en avant les distorsions entre les préceptes islamiques et les lois de la République pour forger l’unité d’une communauté musulmane. Par ailleurs Élias d’Imzalène, alors animateur du site communautaire "Islam & Info", soutient que les musulmans européens doivent vivre le plus possible en autarcie.
Loin d’euphémiser la question de la montée d’un communautarisme, il rapporte un propos privé de l’historien Claude Prudhomme. Ce dernier prévenait que l’on ne peut balayer d’un revers de main « cette inquiétude montante d’une menace sur le pacte social tacite, construit après 1905, qui avait, sous couvert de laïcité, consisté à ne plus afficher les appartenances religieuses dans la rue et à ne pas mettre en avant sa religion dans les relations sociales. Remise en cause qui s’est manifestée dans certains milieux chrétiens (traditionalistes) et juifs à partir des années 1970, avant qu’elle ne devienne très visible avec les musulmans. En d’autres termes, la question de la communautarisation pose la question des conditions concrètes d’un vivre ensemble effectif qui suppose de s’attaquer aux discriminations et ségrégations de tous ordres. La négociation de compromis suppose des initiatives de tous les acteurs ».
"L’exemple du besoin spirituel dans un système de soins sécularisé" est une contribution de Jean-Philippe Pierron, Dans cette dernière, il pose deux questions: « pourquoi la laïcité devrait-elle aussi s’appliquer à la relation de soin en direction de l’homme malade ? Comment la laïcité, comme principe et comme valeur, sert-elle de méthode pour reconfigurer la relation de soins dans le contexte médico-social afin de ne pas négliger l’épreuve spirituelle qu’est aussi la maladie ? ». Finalement l’auteur s’interroge sur les liens entre religions, santé et salut.
Louis Rousseau s’interroge sur la dimension de soins spirituels dans le monde hospitalier du Québec. On est là dans un univers que la Loi sur la laïcité de l’État, adoptée en juin 2019, a peut-être modifiée ; on pourra se reporter à l’article "La laïcité aux urgences: les obligations religieuses dans le quotidien hospitalier" dans le numéro du printemps 2022 de la revue "Sociologie et sociétés". Les aumôniers ont pris là-bas le nom d’intervenants en soins spirituels à partir de 2011. On est ici dans une laïcité inclusive où il s’agit de tenir compte des différences humaines et donc à ne pas adresser un discours univoque en direction de croyants qu’on rattacherait à un univers spirituel singulier. Il semblerait que ces intervenants en soins spirituels agissent dans une perspective universaliste de quête de sens et d’écoute par rapport à la souffrance et la perspective de la mort. La contribution de Valérie Rousselon s’intéresse aux références spirituelles d’une famille musulmane face à l’autisme d’un enfant touché par ce trouble.
Un autre article de Nacime Chellig s’intitule "L’hôpital lieu de passage et d’identification". Il rappelle que, avec "Le libre-exercice du culte dans les établissements publics de santé" dans l’ouvrage "La religion dans les établissements de santé", François Vialla avance que l’enceinte médicale est un « lieu de vie avant d’être un lieu de prise en charge ». Or pour notre auteur, l’hôpital serait un espace qui renforcerait les identités tout en nécessitant une prise en compte des exigences de laïcité. Il rappelle que des chercheurs, tel que François Laplantine, appellent à comprendre la dimension culturelle des troubles mentaux et la dimension psychiatrique des cultures. Par ailleurs le refus de soins chez le patient est un mécanisme de défense qui restreint l’acte médical à partir de grilles de lectures culturelles ou religieuses). Des expériences de soignants et praticiens face à des demandes spécifiques de patients sont rapportées. Dans sa conclusion, Nacime Chellig énonce qu’« il convient de se questionner sur l’effet des manifestations culturo-religieuses à l’hôpital, notamment dans le processus d’identification dans lequel le patient s’inscrit. Le soignant doit-il être un élément structurant pour amener le patient à se poser les deux questions fondamentales: qui suis-je à l’intérieur de l’hôpital? Entre croyance et règlement hospitalier, où se situe le soin? »
Le texte de Jean-Pierre Chantin évoque les normes juridiques et les règles administratives successives concernant la laïcisation de l’hôpital. Les établissements hospitaliers sont les réceptacles des préoccupations qui traversent la société et une simple approche aux relations interculturelles n’apaisera pas toutes les tensions selon nous. Marina Rougeon propose une contribution nommée "Les visites à domicile des agents communautaires de santé au Brésil:De la prévention des maladies à la protection des corps". Elle rend compte du travail d’agents de santé se rendant au domicile de personnes afin d’agir d’abord en amont en prévenant les maladies et en identifiant les risques susceptibles d’être néfastes (en particulier la toxicomanie) pour la santé des êtres humains.
Nacime Chellig revient avec un dernier texte où il rapporte en quoi certaines références religieuses sont venues interférer dans le suivi effectué par des soignants de l’unité de traitement de la dépendance et toxicomanies et de la structure de la maison des adolescents du centre hospitalier universitaire de Saint-Étienne. Par ailleurs est offerte une bibliographie intitulée "Laïcité et soins hospitaliers". Enfin, un ensemble de témoignages porte sur les expérimentations des pratiques soignantes au sein de l’unité de traitement de la dépendance et toxicomanies et la structure de la maison des adolescents du centre hospitalier universitaire de Saint-Étienne. Il apporte au dossier l’épaisseur des vécus et met en évidence les questionnements quotidiens du personnel hospitalier. Nacime Chellig conclut ainsi: «pour notre part, nous avons formulé quelques lignes directrices pour éclairer ce que signifie la pratique de décentrement du soin. Il ne s’agit pas d’une tentative de codification d’une pratique médicalisée idéale. Pas davantage une conclusion, mais bien une incitation à multiplier les rencontres avec les soignants et praticiens afin de mieux comprendre les changements en cours et y répondre ».
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