Avis de Ernest : "Une autre manière d’être au monde"
Cet ouvrage est sorti pour la première fois en 2021, et il connaît une réédition en 2026. Il est sous-titré Des façons d’être au monde entre circulations et ancrage .
Dans son introduction, l’auteure affirme que, par cet ouvrage, elle compte déconstruire les imaginaires et que pour cela, elle va « historiciser les catégories et les images qui leur sont attachées, de penser comment, pourquoi et par qui elles ont été élaborées » (page 11). Cependant elle n’entend pas combattre les questions discriminatoires concernant les tsiganes mais désire aussi mettre « en lumière leur participation à la vie sociale, culturelle, économique et politique des sociétés européennes dont ils sont partie prenante depuis au moins le xive siècle (…) L’enjeu est de mettre en lumière les capacités d’adaptation et d’invention des populations tsiganes qui font d’elles un arché type de " peuple-résistance" ( p. 11).
Dans sa première partie, Adèle Sudre entend rechercher ce qui unit les populations nomades tsiganes aux noms si divers et aujourd’hui vivant dans des pays différents de tous les continents à l’exception évidemment de l’Antarctique. On rapporte traditionnellement que leur origine commune serait l’Inde. L’auteure préfère retenir que « Ancrés depuis au moins le xive siècle dans l’espace européen, ils ont participé à la construction des sociétés européennes » (page 25). Elle évoque nombre de stigmates les touchant et certaines caractéristiques valorisantes qui leur sont attribuées tant dans le journalisme d’actualité que dans les fictions. Aujourd’hui ils suscitent encore l’hostilité, et précisons de notre chef qu’il faut dire que les actions réellement malveillantes de certains d’entre eux ne manquent pas d’être médiatisées.
On se devait de parler évidemment de la la loi de 1912 qui a pour objectif de contrôler rigoureusement et de façon tatillonne leur mobilité. À la Belle Époque, certains tsiganes sont des objets d’attraction lors des expositions internationales ou dans les zoos. Les populations nomades circulent dans un espace géographique connu qui leur est habituel, même si par exemple en France ils peuvent aller d’un lieu dans un département donné vers un autre département non limitrophe mais toutefois situé à moins de quatre cent kilomètres (précisions que nous apportons, en fonction de nos connaissances propres). Ces endroits sont fréquentés par des générations successives de la même famille. Certaines personnes se sédentarisent progressivement, ne bougeant plus que pour une saison. Dès l’Entre-deux-guerres, certains demandent à être radié de la catégorie de nomade, en argumentant qu’ils ont un métier fixe dans un lieu donné.
Adèle Sudre s’intéresse aux modes de déplacement des tsiganes, certains possédant une carte mentale des lieux. Leur façon de regarder le monde, de l’explorer, de le parcourir ou de s’y attacher sont profondément originales.
Le vécu de la famille de Matéo Maximoff (né le 17 janvier 1917 à Barcelone et décédé le 24 novembre 1999 à Montreuil) à travers plusieurs générations est largement exploité car il l’a mis par écrit. Sont également utilisés les manuscrits du père Chatard, prêtre dominicain approchant les populations gitanes dans un bidonville de Lyon dans les années cinquante. Victor Vishnevsky, né en 1938 à Shanghai, est le dépositaire du souvenir familial d’un exil familial depuis la Russie vers la Chine, la Birmanie, l’Iran puis le Brésil, à travers de Memórias de um Cigano.
Les évènements historiques ont des conséquences sur les déplacements ; c’est le cas avec les Révolutions russes, la guerre civile au Mexique ou l’arrivée au pouvoir des communistes en Chine. Les persécutions qu’ils subissent dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler et dans l’Europe occupée sont évoquées. L’évolution de l’économie française a amené certains à changer de modes de vie, ainsi des vanniers sont devenus des ferrailleurs et ces derniers ont pu passer brocanteurs.
De la conclusion, on peut tire : « Les mondes tsiganes, « lucioles sur la brisure du jour » pour reprendre les mots du poète René Char, éclairent ainsi, au-delà de leur propre histoire, l’enchevêtrement des mondes sociaux, culturels, politiques et économiques et la façon dont les groupes humains mettent en place des dynamiques spatiales dans des contextes spécifiques et les ajustent avec les autres » (page 185).
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