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Le Président qui voulait être normal

Le Président qui voulait être normal
Editions L'Harmattan210 pages
1 critique de lecteur

Avis de Georgia : "Quand l'Ethos combat le Pathos dans la tête d'un Président"

Pour couper court à notre héritage monarchique de droit divin, la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 revendique le droit à l'égalité. "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune" . C'est précisément dans cette optique que tous les présidents de la République Française s'érigent en maîtres ou en héros, aux antipodes de l'homme faillible et hésitant. La succession du Général de Gaulle exige un maintien politique et une action de tout premier ordre. La comparaison est difficile. C'est la raison pour laquelle les propos de François Hollande, à l'avant-veille des primaires socialistes, interpellent les journalistes qui lui demandent s'il n'est pas trop gentil pour le rôle de candidat à la Présidentielle. Le 9 décembre 2010, à Alger , il déclare : ".. Est-ce que je suis normal ? Oui. Et je vais vous dire : je pense que le temps d'un président normal est venu. "

Le mot est lâché. Il hantera la prochaine campagne présidentielle. Laurène Renout se penche dans cet ouvrage très bien documenté sur le sens caché de cette formulation choc. Elle détaille l'impact de la notion de normalité dans les différentes étapes du candidat et du président dans son cheminement politique. Quel chef d'état Français dans une république post-gaulliste songerait à se ravaler au rang de simple mortel ? S'il s'était agi uniquement de convaincre les électeurs par une analogie de sentiments et un mimétisme de position sociale, pourquoi élire un candidat énarque de surcroît et ne pas gouverner nous-mêmes ? Alors, posture de communicant ou adaptation d'une politique à sa propre personnalité ?

La France s'est lassée d'un Nicolas Sarkozy qui prenait trop de place, n'en laissant guère à son premier ministre. Il décide de tout, parle au nom de tous, n'hésitant pas à convoquer les parlementaires à l'Elysée pour les recadrer. Tel un Dieu descendu de son Olympe, il est omniscient, omnipotent et omniprésent. Les électeurs sont à la recherche d'un peu plus de naturel et d'une personnalité moins explosive. Un président aurait suffi. François Hollande va se ruer dans la brèche. Il juge le comportement de son prédécesseur comme " exorbitant, excessif, parfois même extravagant." et s'en prend dès le fameux discours du Bourget au monde le la Finance, si cher au "président sortant" dont il évite de prononcer le nom comme s'il se refusait à lui accorder toute forme d'importance. Le concept de président "sortant "préfigure la défaite. Une sorte de mise à mort intellectuelle et politique dans son discours.

Discrétion et modération. Effacer la publicité autour de sa vie privée met l'homme derrière sa fonction présidentielle et glorifie sa sacralisation. L'homme est au service de sa fonction et de la Nation. Il y a dans toute chose politique un but. Reste à le trouver. Les communicants de François Hollande renvoient l'image d'un homme pondéré quand d'autres voyaient en lui un candidat mollasson, sorte de "babar, le grand méchant mou" politisé, pataud et aux antipodes d'une stature de président. Le défaut se fait qualité. Et pour parachever son portrait, le candidat Hollande martèle au Bourget , le 22 Janvier 2012 que sa présence n'est pas le fruit du hasard même si son cheminement a pu paraître moins clinquant que celui de Nicolas Sarkozy, moins relayé par les médias. Il est là et ne partira pas, ne s'effacera pas.

Proximité et empathie. François Hollande reconnaît dans le discours emblématique du Bourget les inquiétudes de ses futurs concitoyens pour avoir longtemps et souvent sillonné les routes de France. Il se soucie d'eux et vit dans leur monde. Autrement dit, Nicolas Sarkozy ne les comprendra jamais et ne fera rien de constructif pour eux. A ce jeu des discours, François Hollande n'est pas mauvais. Les blagues de potache deviennent piques assassines dans la bouche du candidat. "J'aime les gens quand d'autres sont fascinés par l'argent". Son apparence physique se fait plus charismatique. Perte massive de poids, regard plus dur, choix dans la photo officielle et un clip de campagne volontairement tourné vers les autres. L'implication du candidat est totale comme s'il devait prouver qu'il est enfin prêt. Entraîné comme un athlète de très haut niveau doté d'un mental de gagnant.

Sa victoire à l'élection présidentielle de 2012 va lui fournir l'occasion d'institutionnaliser la normalité, la hisser au rang des qualités inhérentes à un grand chef d'état. L'Elysée cesse d'être un lieu de rendez-vous avec les journalistes, le Falcon est remplacé par le TGV ce qui donne l'impression de coupes drastiques dans le budget attribué au président. Tout en adaptant sa conduite au style et au rythme de vie des français, le président Hollande élève la stature du chef de l'état. Cette dualité qui paraît contradictoire s'annonce comme la prise de conscience d'un président qui oublierait sa propre humanité, son individualité pour ne plus penser qu'à son rôle et à la multitude dont il serait une sorte de Pater Familias protecteur et compatissant. Un sacrifice rituel, en somme. Mise en exergue de la fonction qui nécessite grandeur d'âme et oubli de soi.

Mais l'homme est fait de chair et de coeur. La vie reprend ses droits quand le scandale de la liaison cachée de François Hollande éclate dans Voici. Trahison et mensonges. La fonction présidentielle est désacralisée, abîmée, ramenée à un vaudeville pittoresque quand survient en janvier 2015 un attentat dans les locaux de Charlie Hebdo. Le président normal retombé dans une normalité humaine et décevante rappelle qu'il est le chef des armées et qu'il ne laissera pas les Français se faire tuer. Les attentats de Paris et de Nice plongent la France dans le chaos et contraignent le président à se murer dans une inflexible autorité.

Le politique se fait historien, dans un souci de mémoire collective. La mise en scène de ces oraisons funèbres montre la solitude du président qui prend toute sa part de la fonction écrasante qui est la sienne et de la douleur de la Nation. "Les Français n'en ont sans doute pas conscience, mais François Hollande est sans doute le plus belliciste des présidents de la Cinquième République "déclare un journaliste du Monde. Le président instaure l'état d'urgence et prend la parole lors du Congrès de Versailles du 16 Novembre 2015. Ses actes de répression militaire s'accompagnent d'un vocabulaire belliqueux. François Hollande vient de déclarer la guerre à Daech sans la nommer pour lui nier toute existence politique. Il se pose en protecteur de notre démocratie et ne cessera dans ses nombreuses prises de position de s'identifier aux Résistants de la seconde guerre mondiale. L'Histoire entre dans ses discours comme une nécessité de hisser encore plus ce concept de verticalité : une attitude "monarchique". La communication est encore présente dans cette symbolique étatique.

La sortie du livre des journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme intitulé : Un président ne devrait pas dire ça sorti le 14 octobre 2016 provoque un séisme dans le monde politique. Conçu comme une liberté totale de ton offerte au Président, l'ouvrage nuit à François Hollande qui n'en avait guère besoin. Ce qui apparaît à tous comme un suicide politique ne serait-il pas une oeuvre de communication pour se débarrasser brutalement de ses vêtements d'ancien président normal ? Laurène Renaut envisage cette éventualité comme possible sinon probable. Pour se représenter, il lui faut rompre avec l'image de président sortant au bilan jugé calamiteux. Une peau neuve avec un esprit novateur et décomplexé. Mais le public est choqué et ses détracteurs se réjouissent, insistant sur le manque d'envergure du Président.

Alors, la mort dans l'âme, le 1er décembre 2016 à 20 heures, François Hollande annonce qu'il ne se représentera pas. Il le fait dans un cadre élyséen pour mieux marquer que l'homme se sacrifie pour le bien de l'état. Les institutions de la Cinquième République n'avaient jamais connu cela. Une ultime pierre à l'édifice de l'image atypique de ce président qui voulait être normal et qui le fut un temps. Mais cette République-là n'est sans doute pas prête à abandonner sa rigidité constitutionnelle et ses lois immuables pour un tel président. Peut-être plus tard, le cas fera jurisprudence si un candidat se montre habile au point de masquer au peuple cet excès de communication. Pour l'heure, l'accession au pouvoir de son successeur Emmanuel Macron n'en prend certes pas le chemin. La normalité comme adjuvant électoral a échoué. Il aurait fallu pour cela l'accompagner d'une réforme complète tant juridictionnelle que constitutionnelle. Cela n'a pas été fait.

coup de coeur !

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Georgia

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Par - 24 avis déposés - lectrice régulière

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