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L'Islam des Lumières: Histoire de l'humanisme musulman

L'Islam des Lumières: Histoire de l'humanisme musulman
Tallandier368 pages
1 critique de lecteur

Avis de Ernest : "Les Lumières sont ce grand mouvement qui affirme l’autonomie de l’individu face à Dieu et à ses défenseurs sur terre"

L’ouvrage est composé en huit chapitres. Ceux-ci s’intitulent respectivement : Le Coran, entre sagesse et raison, La mosaïque de l’islam naissant (600-750), Bagdad et la sagesse (750-900), Du rationalisme à la raison religieuse (900-1100), Penseurs sous tension (1100-1400), Dialogues et tolérances, Phares modernes (1400-1800), Réformateurs et libéraux (de 1800 à nos jours). À leur lecture, on parcourt, certes de façon focalisée, toute l’histoire de l’islam de ses origines à nos jours.

 

Olivier Roy, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, assure la préface. On peut lire là : « Ce passé offre tout un trésor qui ne demande qu’à être réactualisé : un répertoire d’expressions variées de religiosité, de constructions théologiques, d’approches rationalistes ainsi que des modèles complexes d’interactions entre politique et religion, entre orthodoxie et innovations, entre spiritualité et scripturalisme, très bien décrites dans ce livre » (page 10). Plus loin, on trouve ces lignes : « La leçon de cette histoire et de ce livre, c’est que le changement ne vient pas des débats théologiques mais bien de l’évolution de la religiosité, c’est-à-dire du rapport à la reli gion, du vécu de la religion par les individus. Les penseurs musulmans réformateurs existent aujourd’hui mais ils n’ont pas encore trouvé leurs lecteurs parmi leurs coreligionnaires. Nombre de musulmans cherchent leur modernité sans trop s’intéresser aux théologiens et aux philosophes musulmans réformistes » (page 11).

 

Suit après l’introduction, où Olivier Hanne évoque les origines de l’expression "islam des Lumières". « Sa paternité revient à l’anthropologue algérien Malek Chebel (1953-2016), qui, en 2004, publia un Manifeste pour un islam des Lumières, accompagné de vingt-sept propositions pour réformer l’islam. Confiant dans le progrès et l’optimisme philosophique, l’auteur fondait cet islam des Lumières sur trois composantes : le mariage entre la foi et la raison, le rejet de la violence et de l’autoritarisme (contre les femmes notamment), la recherche de la paix et du respect de l’autre (comme réponse au djihadisme) » (page 16). Olivier Hanne annonce son choix d’un plan suivant la chronologie et précise qu’il ne se contentera pas de citer des noms de personne ou des écrits mais qu’il situera toujours ceux-ci par rapport au terreau environnant.

 

Dans le premier chapitre Olivier Hanne nous dit que le texte du Coran n’est fixé qu’environ un demi-siècle après la mort du prophète. De plus avec l’absence de notation des voyelles dans la langue arabe d’alors, l’existence de métaphores, un style poétique, la lecture des versets est plurielle. Il est encore rappelé que Mohammed aurait déclaré que « le Coran a été révélé selon sept lectures, récitez selon celle qui vous convient ». Cette partie se termine jujstement par ses mots : « Le Coran dessine pourtant sans conteste des voies pour une approche affective de Dieu et spirituelle des rapports avec l’être humain ; il dialogue sans mal avec les autres religions jusqu’à emprunter à la Bible ses thèmes et ses modes de raisonnement ; prohibant une violence débridée, il souligne la valeur primordiale du Bien, de l’autonomie de la raison et du libre arbitre » (page 47).

 

Le chapitre suivant, celui de la période omeyade, se clôt ainsi : « Même le Coran et les hadiths font l’objet de relectures et de réécritures ; on en discute la mise en forme, les sens cachés, les capacités juridiques et normatives. La doctrine n’ayant pas encore été fixée, de graves questions sont posées sans encore trouver de réponses, laissant libres les champs de la piété et de la conviction : la définition du droit, l’existence d’intermédiaires entre Dieu et la communauté, l’assimilation des cultures monothéistes et philosophiques, le statut de la langue arabe, le libre arbitre, l’ouverture du cœur à un Dieu qui veut être trouvé par ses adorants. Tous s’interrogent sur le sens à donner à la haqîqa, la « Vérité », le chemin tracé par le Coran ; s’il doit être personnel ou collectif, mystique ou temporel, normatif ou ésotérique » (pages 78-79).

 

Le troisième chapitre est celui dit de l’âge d’or de l’islam, période allant de 750 à 900 où Bagdad est un centre culturel de premier plan. Ce chapitre porte le premier temps des Abbassides, y brille les idées du mutazilisme et de la thèse du Coran créé ainsi que celles du soufisme. Les dernières phrases de la quatrième partie sont : « Le temps du Stagirite est d’ailleurs passé au profit d’un néoplatonisme qui se marie avec les théories émanatistes que l’on retrouve dans le chiisme et le soufisme. On peut pourtant à la fois traiter d’amour, de kalâm, d’examen de conscience éthique, et exiger l’obéissance à la Loi. Plusieurs plans d’analyse se rencontrent chez les mêmes auteurs, conservant ainsi au monde sa complexité et à Dieu son mystère » (page 169). Notons que le mot " Stagirite" sert ici, comme dans d’autres écrits lettrés à désigner Aristote.

 

Le sixième chapitre se conclut ainsi : « Les sources juridiques donnent à voir une culture musul mane homogénéisatrice à partir du xie siècle et sans cesse plus conservatrice après le xive. Pourtant, d’autres imaginaires et réalités se dévoilent à travers la littérature, les chroniques, les traités savants et la documentation privée. Le Coran n’est pas la norme intangible des identités, et même les prescriptions légales ne cessent d’évoluer sur des sujets aussi essentiels que les minorités ou le genre, rendant impos sible l’immobilité des sociétés musulmanes. Car derrière la façade d’un idéal religieux qui transcende les différences, l’ambiguïté est de mise et les groupes interagissent, recon naissent l’existence de l’autre, semblent ignorer ses péchés et s’accommodent de règles toujours en cours de renégociation » (page 237).

 

On arrive ensuite à l’avant-dernier chapitre, existe vers la fin ce qui suit. « Au moment où l’Europe prend un essor technologique et économique iné dit, les empires musulmans ne déclinent pas sur le plan militaire. La pensée demeure foisonnante, tout comme les arts, la littérature et surtout la poésie, aussi bien en arabe, en turc qu’en persan. En outre, les historiens n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur le début de ce déclin : à partir du xie siècle, lorsque le rationalisme est contesté ? Au xvie siècle, avec les prodromes du non-renouvellement scientifique ? Au xviiie siècle, lorsque l’Europe se lance à la conquête du monde ? » (page 269).

 

Le dernier chapitre énonce que « [les] autres – réformateurs, libéraux, spirituels, philosophes, progressistes, féministes –, tous peuvent prétendre s’inspirer d’héritages historiques, même par analogie, même par anachronisme. En cherchant à identifier le cœur éthique et spirituel du message coranique et en renonçant à ses relectures juridiques, trop envahissantes, ils refusent la dogmatique de la Loi et l’équivoque de ses appels à la réforme. Plus encore, ils veulent ouvrir la porte à un nouvel universalisme musulman, universalisme de la dignité de l’être créé, confirmé par une transcendance révélée dans le Coran, dont les définitions restent ouvertes et qui accueille les réflexions des sciences humaines. Car ils croient que la pensée unitive de l’islam peut encore apporter ses lumières à une humanité fragmentée, maté rialiste, séparée de ses aspirations spirituelles » (page 317).

 

Il y a également un épilogue qui se termine par ces propos : « L’islam des Lumières s’éclaire donc par son contexte, par ses contradictions et ses détracteurs à chaque époque concernée. Sans ces précautions, il deviendrait un slogan ingénu, voire une version musulmane du positivisme, et donc une idéolo gie. Or, les difficiles débats contemporains sur l’évolution du monde musulman ou sur la place de l’islam en Europe réclament des approches distanciées, sans simplicité ni agressivité, afin de construire une société commune autour de valeurs partagées qui, comme nous l’avons montré, existent et trouvent leur origine dans l’Histoire » (page 321).

 

Régulièrement on a, dans tous les chapitres, des focalisations sur un volume d’une page entière autour d’un point particulier. Citons celles présentes dans le premier chapitre, à titre d’exemple : Dieu est-il amour ? , Un texte fermé ?, Le Coran, un texte politique ?. Par ailleurs on apprécie beaucoup les cartes de géographie historique et la reprise dessinée de quelques personnages issues de miniatures persanes ou d’une iconographie chrétienne. Est également précicieux le glossaire de sept pages permettant de définir environ quatre-vint termes.

 

Pour connaisseurs Beaucoup d'illustrations

Ernest

Note globale :

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