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Le prix de l’engagement politique dans la Tunisie autoritaire

Le prix de l’engagement politique dans la Tunisie autoritaire
IRMC et Karthala372 pages
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Avis de Adam Craponne : "Vous allez cracher du sang!"

On sait que les opposants à Napoléon III (ou ceux qui profitèrent d’heureuses circonstances pour le laisser croire comme Ferdinand Buisson), aussi peut-on raisonnablement compter, avec des responsabilités diverses, certains des personnages cités ici comme notables sous le régime de Ben Ali ou dans la période qui suit la chute de ce dernier. Toutefois ce livre étant tiré d’une thèse paru avant 2011, le devenir des militants en question dans la Tunisie de l’après Révolution de jasmin n’est pas l’objet d’une recherche.

Ces opposants ont accédé par leur instruction à l’élite de leur société en venant de groupes sociaux différents. "Gauchistes et islamistes sous Bourguiba et Ben Ali (1957-2011)" est le sous-titre de cet ouvrage ; gauchistes désignent ici tous les militants se réclamant d’une forme de marxisme dont les communistes orthodoxes ou pas.

C’est Lamine Bey qui signe les conventions de retour à la pleine indépendance en mars 1956 et la période étudiée couvre les présidences de Habib Bourguiba qui s’échelonne de juillet 1957 à 1987 et de Zine el-Abidine Ben Ali qui court de fin 1987 à janvier 2011.

Dans sa préface, Michel Camau écrit : « depuis l’époque du premier bey réformateur, les élites politiques tunisiennes se sont senties en mesure de traduire les aspirations du peuple et de s’ériger en avant-garde imaginant que l’alter-peuple était identique à leur ego. Puis, elles ont toutes réalisé le décalage qui les en séparait et tenté de le remodeler à leur image »  (page 16).

C’est vers majoritairement des étudiants que va l’étude, toutefois la contestation fut très forte aussi dans les milieux syndicalistes. Michaël Ayari dernier classe les militants en quatre catégories selon leur origine sociale et géographique. Certains sont issus de la bourgeoisie commerçante et terrienne ainsi que de l’élite traditionnelle (oulémas, cadis, muftis, oulémas), d’autres viennent des milieux commerçants ou artisans urbains, la troisième catégorie est bien représentée par des gens venant du Sahel ou du Cap-Bon issus de familles qui ont pu trouver une place dans l’administration coloniale enfin  les derniers proviennent de milieux populaires plutôt du sud, du centre ou du nord-ouest de la Tunisie.

Certains voient leurs origines familiales détaillées comme Salah Zeghidi, qui est l’époux époux de Leila Adda (page 273) dont le grand-père Georges Adda fut une des figures historiques du Parti communiste tunisien (page 80) ; ce dernier est d’origine juive comme Aldo Bessis (dont nous avons parlé dans l’ouvrage Maghreb, question d'histoire. Dans cette famille le grand-père a donc vu poursuivre son combat à gauche une de ses petites-filles Leila et en plus au moins un certain temps un de ses fils Serge. Ce dernier est devenu président de TV5 monde au tout début des années 2 000 ; ajoutons personnellement pour la petite histoire que Karim, le fils de Serge, joue le rôle de Vincent dans Caméra café.   

L’auteur a interviewé soixante des deux-cent-quarante-quatre militants dont il a trouvé trace essentiellement dans les procès politiques qui se sont tenus durant ce demi-siècle. Michaël Ayari voit une société plus homogène en Tunisie qu’au Maroc ou en Algérie. L’origine géographique et les racines sociales différencient la population. Il analyse les discours tenus par ses interlocuteurs sur le colonialisme ; il en recense quatre qui explique de façon radicalement différente pourquoi le pays l’a subi et comment elle s’en est débarrassée. Sont mis en exergue selon les cas  l’action de Bourguiba, du syndicaliste Farhat Hached, de Salah Ben Youssef dans le cadre du panarabisme et enfin des  islamistes.

Un chapitre rappelle quels furent les grands moments de contestation et de répression pour la période.  Un autre s’intéresse aux motivations des acteurs et les formes d’engagement que prit leur militantisme. En régime autoritaire, pratiquant en répression l’emprisonnement et la torture ainsi que les atteintes à la vie professionnelle et privée, les conséquences sur le parcours de vie des protestataires furent lourdes et certains passèrent d’ailleurs par un temps d’exil. Michaël Ayari s’inquiète des actions actuelles des groupes islamistes radicaux (étranger au parti politique Ennahdha qui joue le jeu parlementaire) et craint un basculement massif dans la violence du groupe instruit issu des milieux populaires. Même si ses membres n’arrivaient pas à leurs fins d’établir un régime islamique, la répression à leur égard pourrait replonger la Tunisie dans un régime autoritaire.

Pour tous publics Aucune illustration

Adam Craponne

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