Avis de Octave : "Le caractère kaléidoscopique de la philosophie ukrainienne"
L’auteur, dans son introduction, situe bien l’originalité de son sujet : « En raison de sa double dimension et périphérique et transitoire, l’espace ukrainien a connu un développement intellectuel original en ce sens qu’il a pu à la fois intégrer et conserver des manières de penser diverses et contradictoires. La philosophie ukrainienne a constitué le réceptacle de traditions civilisationnelle aussi variées que les visions du monde et les façons de penser grecque, slave, byzantine, juive, musulmane, orthodoxe, catholique, protestante… La pensée ukrainienne se caractérise par le multilinguisme, les textes de contenu philosophique ayant été écrits en langues aussi diverses qu’en latin, vieux slave, arabe, tatar, hébreu, yiddish, allemand, français, anglais, polonais, russe, ukrainien… Selon Tchijevski, le caractère kaléidoscopique de la pensée ukrainienne pouvait expliquer la difficulté à produire des systèmes philosophiques et à dégager des synthèses définitives. (…) En fait, la philosophie ukrainienne se définirait plus comme une vision nationale du monde selon une perspective anthropologico-culturelle que comme un système conceptuel cohérent à partir d’une approche logico-rationnelle » (page 8).
Le contenu propose douze chapitres et le premier se nomme "Aux sources antiques de la philosophie ukrainienne". On évoque la philosophie grecque, Hérodote évoque les deux philosophes considérés comme les premiers de l’espace ukrainien, à savoir Abaris et Salmonix. Ils sont associés au pythagorisme, un courant qui porte déjà l’idée de l’immortalité de l’âme et celle que pour guérir le corps il faut guérir l’âme. Anacharis est également un Scythe présocratique qui a prôné l’ascétisme et l’empathie. Sphère ou Spèros) du Bosphore est le plus connu des philosophes ukrainiens du IIIe siècle avant Jésus-Christ. Stoïcien, il est reconnu par ses peurs pour son habileté à définir les concepts ; comprend le monde comme un organisme vivant dont l’âme était un feu créateur. Il est le conseiller du roi spartiate Cléomène III. Bion le Borysphénite crée le genre de la diatribe, il traite de la richesse et de la pauvreté, l’exil, la vie et la mort, l’État, la religion. La pensée grecque est solidement présente, durant les quelques siècles avant la naissance de Jésus-Christ, sur les rivages septentrionaux de la mer Noire, où existent d’ailleurs des colonies grecques comme Olbia du Pont (vers Kherson).
Les conceptions claves païennes sont décrites, on y relève notamment l’idée de métempsychose, un certain panthéisme et l’importance symbolique de l’arbre de vie. Est expliqué que « des idées telles que la croyance en l’existence d’une puissance supérieur, le subjectivisme qui s’exprime sous forme du sentimentalisme, du lyrisme et de l’esthétisme, l’anthéisme qui identifie le divin à la nature, l’individualisme vu comme un désir de liberté personnelle et de réalisation spirituelle, présentes dans la mentalité ukrainienne, ont ainsi des racines profondes dans la pensée slave préchrétienne » (page 22).
La fin de l’Antiquité est abordée à travers les représentations chrétiennes ; on apprend que la légende veut que c’est André, disciple de Jésus, qui aurait été le premier évangélisateur des terres scythes. L’évêque Théophile du Bosphore était présent en 325 au Concile de Nicée. L’arianisme est très présent et est même scindé en deux courants de pensée, à savoir le marinisme et le dorothéen. Cette querelle, autour du moment où l’on pouvait désigner Dieu par le mot de "père" aida à l’affaiblissement de l’arianisme.
Le second chapitre parle des courants philosophiques dans la Russie de Kyiv (Kiev), en commençant évidemment par les évangélisateurs Cyril et Méthode. juifs du Talmud sont en rapport avec des savants juifs occidentaux. Notons l’existence d’un fort antisémitisme illustré par la tenue en 113 du premier pogrom à Kyiv (Kiev). La question du rapport entre la foi et la raison est très présente dès cette époque à côté de l’éthique. « Dans son ouvrage Parole sur la loi et la grâce, Hilarion a défendu une conception de la nature universelle et holistique de l’histoire, insistant sur l’interdépendance des époques, l’aboutissement du passé dans le présent et l’incarnation du futur dans le présent » (page 44). Il s’agit ici notamment d’un sermon prononcé par le métropolite de Kyiv environ une douzaine d’années avant 1050. De nombreux textes servent à argumenter dans la défense de l’orthodoxie après le Schisme de 1054 et à affirmer l’indépendance de l’Église ukrainienne de l’autorité du patriarcat de Constantinople. Les principaux contributeurs en la matière sont Hilarion et Thédose le Grec. Des écrits portent également sur la manière de gouverner, certains sont réalisés dans le prolongement de la tenue d’émeutes dans la capitale en 1113. Se détache du lot, sous la plume de Dabylo Zatochik, le texte allégorique, rempli d’aphorismes, La Prière ainsi que Parole adressée à la fin du XIIe siècle au prince de Novgorod.
Se succèdent après les chapitres suivants : La philosophie en temps de crises (XIIIe-XVe siècle), La philosophie en temps de changements (fin XVe- début XVIIe siècle), La philosophie de l’époque cosaque (XVIIe), La philosophie de l’époque des Lumières (XVIIIe siècle), La philosophie ukrainienne au XIXe siècle : cadres institutionnels, influences croisées, questions identitaires, La philosophie ukrainienne au XIXe siècle : conceptions et thématiques, idées forces et lignes de fracture, La philosophie en Ukraine soviétique sous Lénine et Staline : oppression et terreur, La philosophie en Ukraine soviétique : élaborations conceptuelles et encadrement idéologique, La philosophie ukrainienne en exil : le maintien d’une pensée libre, La philosophie dans l’Ukraine indépendante : des cadres rénovés et des idées inédites.
On perçoit notamment à travers ces chapitres qu’une pensée musulmane et une philosophie juive sont très présentes en Crimée au XIVe et XVe siècle, qu’une conscience d’une identité culturelle ukrainienne émerge à la fin du XVe siècle se traduisant par un refus d’allégeance envers la Russie, que les conceptions scientifiques fleurissent à côté pour cette même époque, qu’au XVIIIe les Lumières sont sous l’influence de la philosophie allemande quand par ailleurs des intellectuels ukrainiens sont assez présents dans l’espace russe, qu’au XIXe siècle le slavophilisme ou le panslavisme n’a pas eu beaucoup de prise chez les intellectuels ukrainiens alors que des mouvements identitaires ukrainiens peuvent s’exprimer dans la partie autrichienne de l’Ukraine alors que le sionisme prend racine dans la partie russe de cette même région et qu’en Crimée apparaît le jadidisme qui est un mouvement de rénovation idéologique visant à rapprocher la civilisation musulmane de la culture européenne, qu’au XIXe diverses formes d’idéalisme existent à côté en particulier le personnalisme, l’idéal-réalisme, l’existentialisme, le positivisme, la noosphérologie, que Semen Semkovsky (cousin de Trotsky) conduit une action de scientification de la philosophie à la lumière du marxisme, qu’après la période stalinienne la philosophie ukrainienne est un nid de dissidence à l’intérieur alors qu’en exil justice sociale alors que la production de textes philosophiques ne se fait plus qu'en russe (l'ukrainien n'est plus employé dans les écrits universitaires quelle que soit la discipline), identité nationale et théologie sont des pôles de réflexion, et enfin que dans l’Ukraine indépendante que les problèmes d’identité, de modernité et de tragédie de l’histoire sont d’actualité. Dans la conclusion, Julien Plouchart affirme que la philosophie est un remède possible dans les années de guerre que vivent de nos jours les Ukrainiens.
Les idées véhiculées par des termes savants sont explicitées, d’autre part on signale les résonnances qu’elles auront ultérieurement chez d’autres philosophes. L’auteur ne manque pas de rattacher certains thèmes à des ouvres artistiques de toutes sortes. Ainsi peut-on lire que « dans la scène finale du film Le Puits pour les assoiffés de Youri Illienko (1965, ukrainien), l’espérance dans l’immortalité de l’esprit humain a été traduite dans la naissance à venir du petit-fils du paysan philosophe Levko Serdiouk pour lequel le vieil homme a nettoyé un puits abandonné et planté à proximité un pommier, image de l’arbre de vie, près duquel est assise la femme de son fils mort à la guerre » (page 22).
On apprécie la quinzaine d’illustrations mais aussi les treize pages de définition des notions philosophiques rencontrées (d’affinité théorisée par Skovodora à wujud az-zihni un concept inventé par Al-Qafawi au XVIIe siècle), des feuilles sur les lieux et associations liés à la philosophie en Ukraine, une liste d’une cinquantaine de personnages cités, une chronologie partant du VIIIe siècle avec L’Illiade pour aboutir à 2025 année du film franco-ukrainien Notre guerre de Bernard-Henri Lévy et Marc Roussel, enfin des pages sur les différentes influences qu’a connu la philosophie en Ukraine.
Pour connaisseurs Peu d'illustrations